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La fonderie d’art,alchimie du métal et du feu

Il aurait aimé être écrivain, il est devenu fondeur d’art. Karim Alaoui a pénétré les secrets de ce mystérieux savoir-faire, aussi ancien que les premières civilisations, qu’il a enrichi du génie artistique marocain. Preuve une fois de plus que l’artisanat de notre pays ne campe pas sur ses traditions, mais que son génie toujours fécond sait en permanence se renouveler.

Dans un grand atelier à la sortie de Casablanca, une armée de Djacks – des silhouettes d’hommes longilignes en aluminium – veille sur une sorte d’inventaire à la Prévert : trois motos, un bateau, des poignées de porte, des horloges de toutes les tailles, des lampes qui vont par trois, quatre ou cinq, des bougeoirs, un cheval grandeur nature en carton-pâte imitation bronze, des tables en bois ou en verre aux pieds en aluminium, des statuettes féminines, masculines, parfois androgynes, un livre de Starck enserré par deux profils géométriques… Cet univers hétéroclite est celui de Karim Alaoui, fondeur d’art et designer. Né en 1964 – « l’année où Jean-Paul Sartre a refusé le Prix Nobel, celle aussi où Mohamed Ali a été sacré champion du monde » précise-t-il – l’homme opte pour des études courtes – un BEP de mécanique – car il ne se voit pas « tirer encore huit ou dix ans d’études ». Il s’imagine alors vivre dans le Grand Sud, réparer des motos ou encore écrire, « pour laisser une trace ». Mais c’est dans un atelier d’usinage qu’il commence sa vie professionnelle, avant de rejoindre l’entreprise familiale de fonderie industrielle. Après tout, le métal a plus de chances de traverser les siècles que le papier. « Il existera bien après moi… Peut-être que dans deux ou trois cents ans, des hommes vont découvrir une de mes pièces, se demander d’où elle vient. Cette perspective me fascine ». Comme le fascine le processus qui liquéfie le métal, puis après modelage, le solidifie à nouveau. « Tout se passe à l’intérieur d’un moule, à l’abri des regards.

Pendant ce temps, qui dure des heures, on ne peut pas intervenir. Il faut attendre. L’élaboration d’un moule nécessite entre une heure et deux jours et il faut moins d’une minute pour couler le métal avant qu’il ne se fige, même s’il s’agit de deux cents kilos. Tout se joue à ce moment-là, aucune erreur n’est possible. Il arrive parfois qu’il y ait une fuite dans un moule… J’ai des gants et une brouette avec du sable réfractaire pour la colmater. Si ça craque, je me retrouve avec un fleuve de métal qui coule au sol sans que rien puisse l’arrêter. Il ne me reste plus qu’à prier ».
Karim a affiné sa technique en France à travers des cours dispensés par la Fonderie d’art de Coubertin, ainsi qu’en Italie. Au système D marocain, il va associer le savoir-faire européen. Il abandonne alors la fonderie industrielle pour se consacrer à la fonderie d’art. Ses clients sont architectes, designers, sculpteurs…

Il choisit de ne plus rien faire en série. « Je ne travaille jamais deux fois sur le même projet, je ne propose jamais la même chose à des clients différents. J’estime qu’il y a une éthique à respecter et que si les gens viennent me voir, ce n’est pas pour retrouver le même modèle chez leur voisin. Il existe en fonderie d’art un code de déontologie auquel j’adhère. Les gens qui m’ont appris mon métier m’ont aussi appris à respecter le travail des autres ».
Ses œuvres naissent d’un croquis, d’une image de synthèse, d’une réduction, d’un dessin sur un mur… Il sort alors un carnet plein de croquis, « pas des dessins d’un gars qui sort des Beaux-Arts ou d’une école d’archi », dit-il modestement. Qu’importe, le tout est de comprendre ce que souhaite le client. Lequel ne doit pas être pressé, au risque d’être envoyé chez un fabricant de meubles en kit dans les plus brefs délais. « J’ai une petite équipe et je ne veux pas la renforcer avec des gens que je ne connais pas. Ce travail demande beaucoup de patience et la formation, beaucoup de temps. Il n’existe pas d’école pour la fonderie. L’information se distille au compte-goutte entre compagnons, dans les ateliers ».
Alors Karim choisit ses clients. Piétements de table, luminaires, poignées de porte, boutons de tiroir, accessoires de bureau, rampes d’escalier, combinaison du métal avec du bois ou du verre… il peut tout faire, mais pas pour n’importe qui. Si l’on n’éprouve pas un vrai coup de cœur pour son travail, il se refuse à le céder. Il y a quelques mois, un homme lui commande une sculpture en aluminium. Les semaines passent, la sculpture est terminée, mais Karim n’en avertit pas le client qui vient lui rendre visite à son atelier. Il en fait le tour, passe devant ses œuvres et ne s’arrête pas devant celle qui lui est destinée. Karim prétexte alors n’avoir pas terminé la commande et la sculpture, comme beaucoup d’autres avant elle, reste dans l’atelier, attendant que quelqu’un soit persuadé qu’elle a été faite pour lui.
Mais il y a aussi des rencontres magiques, comme celle du sculpteur anglais Stephen Broadbent. Il avait comme projet de réaliser une sphère de quatre mètres et demi de diamètre pour le Palais des Congrès de Skhirat. « Je ne l’ai pas vraiment pris au sérieux. Il arrivait les mains vides, et il a juste laissé en partant une enveloppe sur mon bureau. Dedans, il y avait une plaquette qui présentait une partie de ses réalisations… démesurées, gigantesques, défiant toutes les lois de la pesanteur. Là, je me suis rendu compte combien j’étais petit. » Plusieurs mois et des tonnes de métal ont été nécessaires pour réaliser cette sculpture qui, dans quelques siècles, suscitera peut-être la perplexité admirative des archéologues du futur.

Liquéfier, mouler, couler…
Pour toute réalisation, un moule (ou empreinte) est nécessaire. Il est créé à partir d’une maquette de cire, de bois et de polystyrène, puis réalisé en sable réfractaire. Le métal liquide y sera coulé à des températures extrêmes, entre 700 et 1 300 degrés suivant l’alliage.
Deux types de fusion sont utilisés : la fusion électrique et la fusion au fuel. Dans le premier cas, des résistances chauffent le métal installé dans un creuset en céramique réfractaire. La température est contrôlée par un pyromètre. Dans le second, un fuel lourd, embrasé, est envoyé avec une pompe en bas du creuset. Dans un four électrique, on peut couler une tonne en deux heures, contre une tonne en cinq heures avec le fuel.
Le métal est laissé entre quatre et cinq heures dans le moule, le temps qu’il redevienne solide. Le moule est alors cassé – il faut donc autant de moules que de pièces désirées – libérant une pièce brute. Cette opération est appelée « décochage ». Puis vient l’ébarbage : les cônes de coulée sont sciés, les masselottes retirées. Avant l’opération finale, qui consiste à appliquer la patine, il faudra encore poncer, meuler et polir…

Une histoire millénaire
Dans l’édition du Dictionnaire des Arts et Manufactures de 1877, on peut lire ceci : « L’art du fondeur consiste à reproduire, avec des matières plus ou moins fusibles, les formes et les dimensions de tous les objets modelés ou sculptés qui peuvent se présenter. Cet art dont les premières applications remontent à l'Antiquité la plus reculée, a pris ces derniers temps une immense importance et a donné naissance à une de nos plus belles industries... ». Si l’or est sans doute, grâce à son aspect naturellement brillant, le premier métal à avoir attiré l’attention de nos ancêtres préhistoriques, il ne sera longtemps utilisé qu’à l’état brut dans les ornements et les parures. C’est la découverte du cuivre qui marque un tournant décisif. La légende veut que, vers 4500 ans avant Jésus-Christ, un homme entoura son feu de pierres contenant du minerai de cuivre. À son réveil, il remarqua le métal fondu au milieu des cendres. La fonderie était née…

 

 

TEXTE AURORE CHAFFANGEON
PHOTOS JEAN MATEVE