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| Histoire
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Les fondouks, de l’âge
d’or à la décadence
« On imagine aussi difficilement
une ville musulmane sans fondouk que sans mosquée
» (1). À la fois hôtel, entrepôt,
marché, étable ou écurie, le
fondouk – équivalent marocain du caravansérail
oriental, du khan égyptien ou de l’oukala
tunisien – a joué pendant des siècles
un rôle essentiel dans l’économie
urbaine. Au Maroc, on trouve des fondouks dans toutes
les grandes médinas, celles de Fès,
de Meknès, de Tétouan, de Tanger, de
Rabat, de Salé, d’Essaouira, et bien
entendu de Marrakech…
Le fondouk fait très tôt
partie des institutions de la ville de Marrakech.
La plus ancienne mention de ce type d’établissement
remonte au règne de Tachefine Ben Ali, troisième
souverain almoravide. Il s’agit d’une
mention plutôt macabre puisque le secrétaire
du sultan, Al-Fath Ben Khaqan, un féru de prose
et de poésie, mourut assassiné dans
le fondouk Naranja (de l’orange) en 1141. L’établissement
se trouvait à proximité de la mosquée
Ben Youssef, centre du noyau historique de la ville.
Il est fort probable que ce ne fut pas le seul fondouk
de la ville naissante. On imagine, en effet, que son
fondateur Youssef Ben Tachefine y a encouragé
la construction de ce genre d’infrastructure
comme il le fit à Fès où il ordonna
aux artisans venus de Cordoue l’édification
de monuments publics, dont des fondouks.
À l’époque almohade, la ville
semble disposer de fondouks en plus grand nombre,
comme le laissent entendre certains chroniqueurs contemporains.
Le souverain Abdelmoumen « donna tous ses soins,
écrit Mourrakouchi, aux devoirs du gouvernement
en ce qui concerne la construction d’hôtels,
l’édification de forteresses… ».
Les sources des époques mérinide et
saâdienne sont plus avares d’indications
au sujet des fondouks de la ville. Il faut attendre
les auteurs européens, à partir du XVIe
siècle, pour avoir quelques informations. Ainsi,
Diego de Torres évoque un fondouk construit
en 1547 près de la place Jemaâ El Fna.
L’auteur lui-même résida, lors
de son passage à Marrakech, dans un autre fondouk
situé dans le quartier des Nsara (Chrétiens).
L’essor du commerce et les relations intenses
de la ville tant avec l’Afrique qu’avec
l’Europe explique l’existence en grand
nombre, sous les Saâdiens, de ce type d’établissement.
Léon l’Africain le confirme quand il
écrit que « cette ville est bien pourvue
de temples, de collèges d’étude
et d’hôtellerie à la mode africaine
».
Un auteur récent mentionne un autre fondouk,
près de la place Jemaâ El Fna, où
d’importantes quantités de poudre stockées
auraient pris feu et fait sauter le bâtiment
en 1280 de l’Hégire.
En définitive, les ouvrages historiques ayant
abordé Marrakech mentionnent en tout et pour
tout quelque sept fondouks. La partie émergeante
de l’iceberg ? Sans doute. En effet, d’autres
sources, inédites celles-là, en l’occurrence
des archives des habous, font état de vingt-cinq
établissements. Ce chiffre est encore nettement
inférieur au nombre réel, puisque leur
mention dans ces archives est indirecte : dans bien
des cas, elle n’était pas faite pour
elle-même, mais pour localiser un autre bien,
habous, boutiques ou maisons, par exemple. Un inventaire
récent basé sur un travail de terrain
recense ainsi quatre-vingt-dix-neuf fondouks à
Marrakech.
Leur architecture les rend assez facilement identifiables.
La plupart sont constitués d’une cour
carrée ou rectangulaire autour de laquelle
s’agencent des pièces avec ou sans portique.
D’autres disposent d’une deuxième
cour servant d’écurie. Tous ont au moins
un étage. Le rez-de-chaussée était
destiné à l’entrepôt des
marchandises et aux bêtes de somme, le ou les
étages servaient à l’hébergement
des commerçants ou des voyageurs de passage.
Les fondouks étaient généralement
établis à l’intérieur des
murailles et de préférence à
proximité des portes, principalement Bab El
Khemis, Bab Doukkala et Bab Debagh. Ainsi, le voyageur,
l’hôte de passage, l’étranger
en général n’avait pas à
traverser toute la ville pour trouver un logis et,
au départ, il lui suffisait de franchir la
porte la plus proche pour se retrouver à l’extérieur
de la ville sur le chemin de sa nouvelle destination.
Les quartiers commerçants situés dans
le noyau historique de la médina, comme ceux
d’Assouel et de Kaât Bennahid, comptaient
également de nombreux fondouks. La contiguïté
des lieux de négoce (les souks) et de fabrication
(les ateliers) destinés à la consommation
locale autant qu’à l’exportation
explique cette concentration spatiale. L’acheminement
de matières premières (laine, sel, peaux,
bois, métaux…), de produits agricoles
(céréales, légumes, huile, olives,
dattes…) et d’articles finis ou de luxe
(couvertures, étoffes, soie, tissus, sucre,
thé, ustensiles, lampes, meubles…)
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nécessitait une certaine proximité.
Même au centre de la médina, les fondouks
s’implantaient sur les grandes artères
afin de bénéficier d’un espace suffisant
pour permettre le passage des animaux de bât (mulets,
ânes, dromadaires)
et faciliter le chargement et le déchargement.
Les fonctions des fondouks étaient fort variées.
Si les sources historiques sont, là aussi, avares
d’informations, les témoignages des anciens
Marrakchis et les noms de certains établissements
permettent d’en savoir plus. L’hébergement
des voyageurs, le stockage et la vente en gros de marchandises
diverses ainsi que l’hébergement des bêtes
de somme constituent les principales fonctions des fondouks.
Deverdun (voir bibliographie) pense que, dès
l’époque almoravide, certains d’entre
eux étaient spécialisés dans les
produits de consommation courante ou de luxe : fondouk
El Melha (du sel), fondouk Es-Sukkar (du sucre), fondouk
Lhenna (du henné), fondouk El Atriya (des épices).
D’autres abritent des corporations : fondouk Ennaqqala
(des coursiers), fondouk Ellabbadin (des feutriers)
ou encore à des confréries religieuses
(fondouk Derqaoua), à des saints (fondouk Sidi
Yaâqoub) ou des communautés étrangères
à la ville, comme le fondouk Ouarzaza (des Ouarzazis).
Certains faisaient même office de maison de bienfaisance
comme le fondouk El Khiriyya bâti pour héberger
les étudiants étrangers qui ne pouvaient
être logés à la Médersa Ben
Youssef.
Il semble que l’âge d’or des fondouks
correspond aux époques de splendeur de la ville
tout entière : sous les Almoravides (XIe-XIIe
siècles) et les Almohades (XIIe-XIIIe) d’abord,
sous les Saâdiens (XVIe) et certains souverains
alaouites ensuite, en raison du statut de capitale politique
de Marrakech. Siège du pouvoir, des élites
politiques, économiques et intellectuelles, la
ville concentrait les fonctions qui lui permettaient
d’attirer le commerçant, le savant, le
notable campagnard, l’exilé ou le simple
curieux.
À en juger par le statut des fondouks, la propriété
privée se taille la part du lion, le reste appartient
aux habous. Les grandes familles – marrakchies
d’origine ou d’adoption comme les notables
ruraux installés à mi-temps – rivalisaient
pour s’offrir un fondouk comme les investisseurs
d’aujourd’hui s’offrent des établissements
hôteliers de luxe.
Jusqu’au Protectorat, les fondouks ont maintenu
leurs fonctions socio-économiques d’origine
: hôtellerie, entrepôt, écurie. La
création de nouvelles structures d’hébergement,
l’exode rural, la densification de la médina
et les changements culturels induits par la modernité
ont progressivement sonné le glas d’une
institution pluriséculaire.
À l’image des transformations de la morphologie
socio-économique et de la dépréciation
qui en découle auprès des autochtones
à partir des années 1960, les fondouks
commencent à accueillir des habitants permanents,
à devenir des ateliers d’artisanat ou carrément
à dépérir. Les usages et les fonctions
changent. La multiplicité des occupants, la divergence
de leurs intérêts ne facilitent guère
le travail d’entretien et beaucoup se dégradent
ou disparaissent. Comme celui dit « de l’orange
» (Naranja) – peut-être le doyen des
fondouks de la ville – qui, selon Deverdun, aurait
disparu dans les années 1940 lorsqu’il
fut transformé en maison particulière
par le responsable des habous (le nadhir) de l’époque.
La dégradation des fondouks revêt des formes
diverses. Mais nombreux sont ceux qui, derrière
un aspect délabré, gardent leur charme
d’antan : une entrée monumentale, un décor,
un arbre. Ceux qui abritent des ateliers d’artisans
sont grouillants de vie, de couleurs, de senteurs. D’autres
ont gardé la fonction d’entrepôt
ou de logement pour de nombreuses familles. Un seul,
pour le moment, a complètement changé
de fonction, devenant restaurant. Mais par-delà
ce changement, il garde de l’ancien édifice
son nom et ce caractère public intrinsèque
à ce type d’établissement. Il est
pourtant annonciateur d’autres changements à
venir qui appellent d’urgence une intervention
des pouvoirs publics si l’on veut préserver
un patrimoine culturel menacé. Les anciens fondouks
pourraient par exemple pallier le manque d’espaces
publics à vocation artistique et socioculturelle
dans la médina…
(1) Gaston Deverdun
Pour en savoir plus :
André Chevrillon, Marrakech dans les palmes,
Aix-en-Provence, Edisud, 2002 (édition originale
: Paris, Calmann-Lévy, 1919)
Mohammed El Assimi, Les Fondouks de Marrakech. Étude
historique et archéologique, Institut National
des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine,
Rabat, 1998
Gaston Deverdun, Marrakech, des origines à 1912,
Rabat, 1959
Quentin Wilbaux, La médina de Marrakech, Paris,
L’Harmattan, 2001
Un écrivain
français à Marrakech en 1913
« Ce n’était pas facile, il y a quatre
ans, de trouver un logis de passage à Marrakech.
À l’hôtel français, le seul
que l’on nous eût alors indiqué (et
c’était une petite maison arabe), on obtenait
bien un lit, pas une chambre. Le second jour, j’avais
fui dans un fondouk espagnol, assez misérable
et, semble-t-il, pas très bien famé…
Mais le soir, dans une longue chambre mauresque, on
pouvait tirer le lourd barreau de la porte, et se sentir
chez soi. »
André Chevrillon, Marrakech dans les palmes,
2002 (1919), p. 123
L’ambiance d’un fondouk
« C’est dans les fondouks
qu’arrivent les caravanes et les convois. Là
que se passent les échanges et les tractations
commerciales. Là que pendant la durée
de leur séjour à Marrakech, les commerçants
vendront ou échangeront leurs marchandises contre
d’autres produits achetés au souk ou dans
quelque autre fondouk. Il faut imaginer l’ambiance
de ces lieux. L’arrivée d’une caravane,
les animaux déchargés, dromadaires baraqués
au milieu de la cour, les marchandises qui s’entassent
en paquets à l’abri des galeries et déjà
les marchands qui s’affairent et déballent,
palpent, discutent, alors qu’à l’étage
les voyageurs se partagent des chambres, et s’organisent
déjà les quelques jours à passer
dans la ville, cette ville tant attendue, cette ville
rêvée, lieu de toutes les richesses et
de tous les plaisirs promis. »
Quentin Wilbaux, La Médina de Marrakech, 2001
Le célèbre fondouk El Amri
Il est situé dans la rue Dar
El Bacha. La famille El ‘Amri l’aurait acheté
à une autre famille, il y a plus d’un siècle
et demi. C’est l’un des plus anciens et
des plus célèbres de Marrakech. Il figure
sur les documents touristiques comme monument historique
à visiter. D’une superficie de 789 m2,
il dispose de deux cours, d’un grand nombre de
pièces réparties sur deux étages
et d’un oratoire. Il était destiné
à la vente de thé et de sucre. Sur les
façades de la cour principale, badigeonnées
à la chaux, un beau décor géométrique
et épigraphique a été appliqué
à l’ocre rouge (étoiles, losanges,
hexagones, octogones, carrés…). Aujourd’hui,
le fondouk est occupé par des ateliers d’artisans,
notamment du bois. |
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TEXTE SAKINA RHARIB MUSEOLOGUE
PHOTOS CECILETREAL & JEAN MICHEL RUIZ
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