Comment expliquer l’étrange fascination
qu’exerce le désert, singulièrement
sur les Européens ? Les mythes fondateurs
des trois religions du Livre, qui chacune à
leur manière ont structuré les civilisations
de l’Ancien Monde, y sont évidemment
pour beaucoup. D’Abraham à Moïse,
de Jésus à Mahomet, la retraite dans
le désert a toujours été un
passage initiatique essentiel. Et puis viendront
les anachorètes fous de Dieu, les mystiques
en quête d’absolu, les clochards célestes
ivres d’espace et de solitude. René
Caillié, Ernest Psichari, Charles de Foucauld
ou Saint-Exupéry, pour ne citer qu’eux,
ont fait basculer à leur tour l’imaginaire
occidental dans le vertige de l’univers des
grandes solitudes. Tout se passe comme si, aujourd’hui,
le désir du désert gagnait des hommes
et des femmes qui ne sont ni des anachorètes,
ni des mystiques, ni des aventuriers. Tout y contribue
sans doute : le vacarme du monde, de plus en plus
assourdissant, la difficulté d’un retour
à soi dans un grouillement citadin vécu
comme insupportable, le besoin d’espace sur
une Terre qui semble se rétrécir,
l’aspiration au retour vers une pureté
originelle plus fantasmée que réelle.
Oublions les pseudo baroudeurs dont on ne parlera
que trop dans les semaines à venir, qui confondent
le désert avec un terrain de rallye. La splendeur
des paysages du Grand Sud marocain et la culture
profonde de ses habitants méritent une approche
lente et respectueuse, non cette vulgarité
nauséabonde… L’hiver qui commence
est la saison idéale pour découvrir
l’un des derniers espaces de liberté
qui nous soient offerts. Dans ce numéro,
Couleurs Marrakech en livre quelques clés…
Un mot encore : le succès de la 4e édition
du Festival international du Film de Marrakech,
qui vient de s’achever, prouve une nouvelle
fois que le Maroc n’a pas à offrir
que ses paysages et son passé, mais s’affirme
comme un foyer de culture vivante, de plus en plus
à l’écoute du siècle…
Nous avons décidé de consacrer un
cahier spécial à un événement
dont le retentissement déborde aujourd’hui
des frontières du Royaume, et qui, bien au-delà
des mondanités rituelles, a rassemblé
le petit peuple marrakchi sous les écrans
géants de la place Jemaâ el Fna.