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Rêve de maison: villa, riad et maison d'hotes à Marrakech















Une aventure humaine

Dar Ayniwen


Dans la merveilleuse palmeraie de Marrakech, une maison de famille s’est transformée, presque à l’insu de ses habitants, en une divine maison d’hôtes. Un lieu chargé d’histoire et d’histoires. Dar Ayniwen – la maison des palmiers, en berbère – n’est pas un endroit comme les autres. La vie y semble plus douce qu’ailleurs.

Si l’on avait dit un jour à Jacques et Jacqueline, les propriétaires de Dar Ayniwen, que leur demeure construite avec amour dans la palmeraie de Marrakech deviendrait un lieu d’exception, ils auraient probablement répondu par un rire incrédule. Et pourtant…
Il y a vingt-cinq ans, alors que la palmeraie ressemble encore à ce qu’elle doit être – une vaste étendue plantée de palmiers, de vergers, bruissante de l’eau des séguias – Jacques y acquiert un terrain de quelques hectares et décide d’y faire construire ce qui deviendra, il le sait, la maison de famille où grandiront ses enfants, où pour ses amis les portes seront grandes ouvertes, où pour ses petits-enfants il réinventera la douceur de vivre. On le taquine alors : « Pourquoi t’exiles-tu si loin de la ville ? Comment ? Tu songes vraiment à t’installer dans la palmeraie ? » Les railleries persistent… Jacques aussi.
Charles Boccara, son ami de longue date, lui propose une première série de plans. Non, il manque ceci, il faudrait ajouter cela. Avec la bénédiction de l’architecte, Jacques modifie les plans initiaux, étudie savamment les perspectives – il est ingénieur géomètre – et lance les travaux. Deux ans plus tard, la maison rose s’étire enfin sous les palmiers, délicatement posée sur une pelouse vert émeraude. En 2001, après vingt ans de bonheur familial, de fêtes mémorables et d’éloges dithyrambiques de magazines de décoration internationaux, Jacques laisse les premiers hôtes pousser la porte de Dar Ayniwen.
Une lourde porte de bois clouté, deux magnifiques chevaux de bois habillés de cuivre, une élégante allée de bejmat contournant une fontaine, une autre porte de bois ouvragé… telle Shéhérazade, Dar Ayniwen se dévoile lentement, sensuellement.
Dans l’entrée, panama, borsalino, chapeau de paille tressée, étonnant casque colonial, la collection de couvre-chefs annonce la couleur : ici, nous sommes chez un collectionneur émérite. Des affiches orientalistes – dont deux superbes de Majorelle – aux coupures du Petit Journal rapportant les événements coloniaux du siècle dernier, en passant par les surprenants seaux à champagne d’époques, de marques et de factures diverses – le double Dom Pérignon mérite le détour à lui seul – tout rappelle la passion de Jacques pour la chine. Face au piano, une banquette de mariés syrienne ; dans le salon oriental aux tons bordeaux, des poufs marocains brodés de fils d’or ; à l’étage, une bibliothèque tapissée de livres anciens ; dans les salles de bains, d’imposantes vasques et tables d’appoint Art déco ; de gigantesques armoires syriennes, des toiles de Saladi… Dar Ayniwen se fait musée pour les amateurs d’art et d’histoire, écrin lumineux pour les amoureux, théâtre de retrouvailles pour les amis, simple havre de paix pour les familles.
Au centre du salon, l’eau de la fontaine emplie de roses odorantes chantonne discrètement jusqu’à la terrasse qui, drapée dans ses tentures écrues, s’avance dans le majestueux parc planté de palmiers – bien sûr –, d’orangers, de citronniers, de mandariniers, de papyrus et d’une multitude d’essences. Calme et souveraine, la piscine aux formes géométriques invite irrésistiblement à la baignade, irrémédiablement à la méditation. Tout comme la salle de repos du hammam qu’une odalisque de Delacroix aurait volontiers faite sienne.
Et chaque chambre recrée une atmosphère très personnelle, un univers mi-familier, mi-exotique, toujours très oriental, toujours très chaleureux. À l’image de Jacques et de son fils Stéphane qui font tout pour que, loin de chez soi, on se sente mieux que chez soi. Ici, pour être discrète, la famille n’en est pas moins omniprésente. Dans le samovar du salon, la mère de Jacques avait l’habitude de préparer le thé traditionnel. Les confortables fauteuils de la salle à manger ainsi que la large banquette placée près de la cheminée au manteau de tadellakt rose ont été achetés par les parents de Jacques au tout début de leur mariage…
Jacques s’anime, veille au confort de ses hôtes, raconte à chacun une anecdote passionnante. Tandis que dans son bureau, sous le regard complice des personnalités qui ont fait de Dar Ayniwen leur royaume d’un jour ou d’une semaine, Stéphane, le fils de Jacques, s’emploie à ce que tout soit parfait. Et, comme l’attestent les livres d’or, tout est vraiment parfait.

Les petits puits de lumière de la salle de bain de la suite Tiwaline II rehaussent le ton chaud du tadellakt

 

 

TEXTE : CAROLE BELAHRACH
PHOTOS : YOANN HERVET














Un hymne femme

XVIIe siècle… À Fès, un palais princier vit au rythme de son harem
et des réceptions protocolaires.
XIXe siècle… Une grande famille fassie rachète le lieu délaissé qui sera témoin d’une destinée peu commune. Amour des traditions et « gynocratie » y seront célébrés avec conviction et respect.
Dar El Ghalia, un univers à part…

Jaune, vert, rouge… l’une après l’autre, les lumières de la vieille ville s’animent. La nuit tombe sur la médina de Fès – la plus grande du monde – et, malgré l’agitation qui y règne à cette heure, le calme qui enveloppe la ville est saisissant. Quelques lanternes oscillent çà et là, des petites sphères lumineuses – probablement des phares de voitures – dévalent la colline voisine en un facétieux slalom. La fraîcheur s’installe, il est temps de quitter la terrasse pour redescendre vers le palais reconverti en une maison d’hôtes particulièrement accueillante.
À l’origine, il y a fort longtemps, Dar El Ghalia était un palais constitué des trois parties traditionnelles que sont le dar (lieu de vie), le jnan (jardin) et le riad (lieu de réception). Lorsqu’il l’acquiert, il y a près de deux cents ans, Haj Lebbar en fait la maison de famille où, comme le veut la tradition, plusieurs générations vivent ensemble, en harmonie. Une promiscuité très étudiée, fondée sur le respect de l’autre. Puis, les aléas de la saga familiale morcellent progressivement le domaine dont ne subsistent aujourd’hui que le dar et la maisonnette attenante.
En 1976, Omar Lebbar y crée Dar Tagine qui deviendra l’une des meilleures – sinon la meilleure – table de Fès. Puis, en 1981, lors du Congrès islamique, alors que tous les hôtels de Fès affichent complet, la maison accueille spontanément des hôtes de passage, désireux de loger dans la médina. Chacun loue l’hospitalité de l’hôte fassi et l’exceptionnelle convivialité du moment. Sans le savoir vraiment, Omar Lebbar vient de poser la « première pierre » de la maison d’hôtes dont il rêve depuis longtemps.
Dar El Ghalia, comme aime à raconter l’heureux héritier de cet ancien palais, est avant tout une histoire d’amour. Amour d’une famille fassie pour les femmes qui ont peuplé la demeure, amour des traditions et du patrimoine, amour de l’échange…
Amour des femmes... Dar El Ghalia doit son nom à celle qui, pendant des années, fut à la fois la concubine, la gouvernante et la dada (la nourrice) si chère au cœur des habitants de la maison. Son portrait – imaginé, car elle n’a jamais voulu être photographiée – figure d’ailleurs près du piano à queue, dans le patio. Autre référence aux femmes, chaque chambre, chaque suite est baptisée du nom d’une concubine, d’une belle-fille ou d’une domestique. La suite Guemra – pleine lune, en arabe – rend ainsi hommage à Fatma dont le teint laiteux, les yeux bleus et la chevelure châtain clair rappelaient la beauté parfaite de l’astre mystique. Dans le petit salon de la suite, sa photographie semble veiller sur le bien-être des hôtes. Khili était la dada d’Omar Lebbar. Aziza, Squallia, Ezzarka, Rkia… ces femmes originaires de différentes régions du Royaume ont toutes laissé leur empreinte. Même leurs caftans – certains, du moins – ont été préservés à travers les âges. Notamment, près d’une élégante vitrine en forme d’ogive, le caftan d’épais velours noir brodé de fils d’argent que la grand-mère d’Adil Lebbar – le fils du propriétaire –, portait le jour de ses noces et que sa mère a revêtu à son tour.
Amour du patrimoine, aussi. La structure de base de l’édifice est intacte.
Il est vrai que les directives de l’UNESCO pour la préservation du patrimoine interdisent de détruire les éléments architecturaux. Seules les modifications simples sont permises. Adil Lebbar précise – non sans une certaine pointe de fierté – que les seize piliers qui encadrent le patio sont d’origine, tout comme les portes des salons, des suites et des chambres. Ces portes monumentales qui, par leurs proportions démesurées, confèrent à celui qui les franchit un sentiment d’importance. Seule concession à la modernité : l’ascenseur discrètement installé dans un coin de la maison, loin des regards. Il aurait pu s’élever jusqu’à la terrasse, mais son coffrage aurait été bien trop proéminent pour se fondre dans le paysage. Pas question de contrarier l’architecture de la médina : l’ascenseur s’arrêtera au deuxième étage.
Dans les suites et les chambres, meubles et objets anciens chinés avec passion par Omar Lebbar trouvent tout naturellement leur place auprès de pièces d’artisanat traditionnel de facture plus récente. Ainsi, la chambre Al Anbar abrite-t-elle maintenant des volets intérieurs sauvés du feu in extremis et faisant office d’élégantes têtes de lit, non loin de confortables fauteuils en cuir. Dans la chambre Ezzarka, un magnifique tapis ancien de la région de Khenifra est devenu tenture pour échapper au frottement des souliers… Les salles de bains, avec leurs lourdes vasques blanches et leurs frises de zellige, ont été aménagées dans des pièces de proportions modestes. Car, à Dar El Ghalia, on ne déplace pas les murs, même si le confort l’exige. L’apparente disproportion entre les pièces d’eau et les suites ne fait donc que traduire le respect et l’authenticité des lieux.
Amour de l’échange, enfin. Dans cette demeure qui accueillit jadis d’illustres visiteurs – hommes politiques, savants… – l’hospitalité, qualité notoire des familles fassies, n’est pas un vain mot. Dar El Ghalia raconte son histoire et livre ses secrets à travers la faconde d’Omar Lebbar, un hôte particulièrement attaché à la maison qui l’a vu naître… et à ses visiteurs.

Des meubles et des objets anciens
chinés avec passion

 

TEXTE : CAROLE BELAHRACH
PHOTOS : JEAN MATEVE ET YOANN HERVET