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La
dinanderie, le métal anobli Fès
est non seulement célèbre pour son histoire
et son architecture, mais également pour les
artisans qui animent ses ruelles et ses souks. Près
de la place des Chaudronniers, rythmée par le
battement continu du fer sur le cuivre, s’étend
le quartier des dinandiers. Au coin d’une cour
grouillante d’artisans se tient l’atelier
de poche où Allal Slaoui fabrique les «
midas » qui contiendront les confiseries des enfants
et les cadeaux des mariés.
l y a là tous les ingrédients d’un
conte de fées. Le héros est un petit homme
au visage avenant, au regard profondément doux,
qui passerait facilement pour un lutin bienfaiteur.
À partir de feuilles dorées, il fabrique
de singuliers cônes aux airs de chapeaux pointus
- les midas ou tiafar - destinés à contenir
les offrandes faites aux mariés. Allal Slaoui,
soixante-six ans, chemise à carreaux et petite
moustache, est dinandier de profession. Son atelier
se trouve au coin d’une cour où résonne
le martèlement continu du métal, recouvert
parfois du cri de la scie électrique. L’endroit
fourmille d’artisans ferronniers et dinandiers
qui fabriquent toutes sortes d’objets, des plateaux
aux théières et aux midas. C’est
un va-et-vient incessant d’ânes chargés
d’outils, d’artisans et d’enfants
qui apportent des cartons plats destinés à
emballer les plateaux de cuivre. Au seuil de son atelier,
sorte de minuscule caverne pourvue d’une mezzanine,
le maalem, assis sur un tronc d’arbre coupé,
martèle des pièces de cuivre.
Sur le mur est accroché un portrait aux couleurs
passées, Zinedine Zidane brandissant la Coupe
du Monde de
football 1998.
Allal est en quelque sorte le complice des scènes
de liesse et d’amour. Beau métier : il
crée des accessoires du bonheur, quand d’autres
fabriquent des armes. Il est un artisan à part
entière, maîtrisant toutes les étapes
de fabrication, de la découpe au polissage en
passant par l’assemblage. Si Allal ne réalise
qu’un seul type d’objet, il en assure la
fabrication de A à Z. Il commence par acheter
le cuivre sous forme de grandes feuilles enroulées,
d’écrous et de petites pièces. Les
ouvriers découpent au sécateur les feuilles
de cuivre. Ahmed, un vieillard émacié,
taille les pièces arrondies qui serviront de
base aux midas. Illustration de la maxime de Lavoisier
- « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout
se transforme » - les copeaux résultant
de cette découpe sont fondus pour mouler des
écrous. À partir des feuilles de cuivre,
les ouvriers découpent aussi de longues bandes
qu’ils tordent de manière à souder
les deux bouts pour en faire un anneau. Pour ce faire,
les deux extrémités sont assemblées
au marteau et à l’enclume avant d’être
soudées avec du bronze, ce qui exige de tremper
préalablement le cuivre dans l’eau et l’esprit
de sel pour permettre au bronze de couler. L’ouvrier
appuie son mtarqa (sorte de marteau pointu) sur une
brique incandescente et soude les différentes
pièces qui partent ensuite au polissage. Puis
Allal aplanit les pièces de cuivre, avant que
le ciseleur ne grave ses dessins. C’est encore
Allal qui, le dernier, interviendra pour monter et emboîter
les huit morceaux coniques, les souder, puis les polir
une seconde fois. Le mida est alors achevé.
De père en fils… jusqu’à
quand ?
Déjà, le père d’Allal était
dinandier, fabriquant des fournitures de théière
et des bouilloires, limant le cuivre à la main.
Sa boutique était située dans le même
quartier, à côté de la rue des Teinturiers,
avec ses gros pavés rongés par l’acide
et son terne ruisseau d’eaux de rinçage.
Ainsi Allal marche-t-il dans les pas de son père,
sensiblement au même endroit. C’est à
onze ans qu’il a commencé à travailler,
quand son père l’a mis entre les mains
de maalems pour qu’il apprenne les différents
métiers de la dinanderie, qui sont au nombre
de dix-sept. Dix-sept métiers, du dessinateur
au soudeur, en passant par l’argentier, le fabricant
de maillets ou l’étameur qui couvre d’étain
le très toxique cuivre rouge. Tout ce qu’il
a appris, Allal le tient de ces artisans. Mais le maalem
a beau aimer son métier, il est bien conscient
que son savoir-faire est en train de se perdre. Ses
enfants ont fait des études – deux filles
bachelières et mariées, un fils qui étudie
l’économie en France – et ils n’ont
pas l’intention de prendre la relève. Un
autre fils a travaillé avec lui pendant un moment,
mais lui aussi est parti loin pour gagner sa vie dans
une mine de marbre. Le maalem est certes lucide : «
Je ne regrette pas que mes enfants n’aient pas
suivi ma voie, je sais que le métier est difficile
». Mais il n’en est pas moins désabusé
: « Tous les métiers du métal vont
disparaître. Aujourd’hui, ceux qui apprennent
font tout à la va-vite et ne connaissent pas
la technique », déplore-t-il, lui qui ne
fabrique que deux midas par jour. Et d’ajouter
: « Si la main d’œuvre meurt, tout
meurt ». Au moins les deux apprentis qui l’accompagnent
depuis seize ans sont-ils formés à bonne
école. Ces deux-là sauront perpétuer
l’art difficile de la dinanderie. Mais
après eux…
Allal ne travaille pas sur commande. À quoi cela
lui servirait-il, lui qui fabrique toujours les mêmes
objets, invariablement demandés pour chaque mariage,
pour chaque fête ? Avec au total huit modèles
de tailles différentes, il y en a pour toutes
les budgets. Allal pratique des prix considérés
comme très bas : son grand modèle –
57 centimètres de diamètre – est
vendu 1 200 dirhams. Il n’en a pas moins fabriqué
les midas qui ont servi pour un mariage princier. S’il
confectionne chaque jour les mêmes objets dans
le plus pur respect de la tradition – son poinçon
étant un gage d’origine et de qualité
–, les modèles évoluent tous les
cinq ans. Et tous les quinze ou vingt ans, ils reviennent
au goût du jour, de façon cyclique comme
du reste toutes les modes. « En cinquante ans,
j’ai fabriqué deux cent cinquante modèles
différents » s’enorgueillit-il.
Allal ne s’est pourtant pas toujours consacré
à la dinanderie. En 1961, avant son mariage,
il avait décidé de quitter sa ville et
son métier pour aller à Casablanca. Il
y a travaillé sept mois en tant que cordonnier
avec le mari de sa sœur. Puis il a eu la nostalgie
de sa ville et de sa fiancée. Mais alors qu’il
s’apprêtait à retourner à
ses sources, il a rencontré à Casablanca
un dinandier qui a voulu s’associer avec lui.
Aventure sans lendemain… L’ex-associé,
devenu grossiste en dinanderie, est aujourd’hui
milliardaire. On comprend qu’Allal ne veuille
pas trop remuer ces vieux souvenirs. Mais il n’a
pas d’aigreur : la vie lui a donné «
tout ce qu’il espérait » : une femme,
des enfants qui ont réussi et… un vrai
métier qui compte pour lui presque autant que
sa famille, et qu’il voit encore « avec
des yeux d’amoureux ». |
| un
art millénaire…
Le mot dinanderie vient du nom d’une ville française,
Dinant-sur-Meuse. Plusieurs millénaires avant
J-C, cet artisanat était déjà pratiqué
dans des contrées aussi diverses que l’Égypte,
la Chaldée, l’Espagne, la Hongrie, la Scandinavie
ou la France. Le principe consiste à battre du
métal (cuivre, étain, argent) et à
le former au marteau pour réaliser des sculptures
ou des poteries par rétreint (modelage au marteau
pouvant entraîner une diminution), recuit (opération
thermique destinée à faire acquérir
au métal certaines propriétés mécaniques)
et planage (action d’aplanir un métal).
« La Liberté éclairant le monde
» du sculpteur français Bartholdi, couramment
appelée Statue de la Liberté, est un exemple
spectaculaire de dinanderie. Elle fut exécutée
en lames de bronze montées sur une armature d’acier
conçue par Gustave Eiffel. Mais la dinanderie
donne lieu en général à des objets
de taille plus modeste tels que calices, plateaux, pots,
vases, lampes ou brûle-parfums. Les sculptures
de dinandiers célèbres comme Jean Dunand,
Maurice Perrier ou Hervé Mahler atteignent des
sommes élevées sur le marché de
l’art. |