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Fouette, cocher !
Les calèches de Marrakech
Elles sont cent cinquante à sillonner la ville.
Héritage du Protectorat qui en avait fait un
moyen de transport public, les calèches de
Marrakech sont aujourd’hui empruntées
essentiellement par les touristes. Si, en près
d’un siècle, leur vocation première
a bien changé, les conditions de vie de leurs
cochers et de leurs chevaux n’ont guère
évolué.
Il est 7 h 00. Marrakech s’éveille.
Les ruelles de la médina sont encore vides.
Dans ce silence, auquel succédera bientôt
le brouhaha quotidien de la ville, les sabots des
chevaux résonnent sur les pavés fraîchement
lavés. Les cochers encore ensommeillés
dirigent leurs attelages vers la sortie des remparts.
Devant la gare routière, ils sont déjà
une dizaine à patienter entre les petits et
les grands taxis. Des agents de police, rattachés
au Bureau des voitures, contrôlent les permis
de conduire – ou de « confiance »
pour les calèches – notent les numéros
des véhicules et vérifient l’état
de santé des chevaux.
Un chapeau de paille vissé sur la tête,
une chemise à carreaux soigneusement repassée,
Mustapha attend son tour. Cocher depuis trois ans,
il a d’abord suivi une formation d’électricien
avant d’opter pour la profession de son père.
La calèche ne lui appartient pas, et il la
loue moyennant un forfait mensuel de 1 500 Dh. Une
somme raisonnable, estime-t-il : certains propriétaires
exigent jusqu’à 3 000 Dh pour laisser
un cocher bénéficier de leur calèche
et surtout de leur « agrément »,
soit hérité, soit octroyé –
très rarement – par le gouverneur de
la ville, soit encore acheté quand un propriétaire
décide de s’en défaire ; le montant
de la transaction peut atteindre aujourd’hui
300 000 Dh...
Les premières calèches apparaissent
en 1912, au début du Protectorat. Les Français
développent ce moyen de locomotion public pour
transporter les marchandises dans les souks et, bien
entendu, les autochtones qui les accompagnent. De
cette époque, il subsiste encore des souvenirs,
comme la liaison place Jemaâ El Fna –
Gare routière. Cette « ligne »
a été maintenue à travers les
décennies et, aujourd’hui encore, toute
calèche stationnée place Jemaâ
El Fna est dans l’obligation d’acheminer
pour 15 Dh (soit 3 Dh par personne) tout passager
désirant se rendre à la gare routière,
et inversement, au risque d’être mis à
pied une semaine, voire un mois, par le Bureau des
voitures.
Mustapha et le langage des chevaux
Cette liaison est d’ailleurs l’une des
seules empruntées par les locaux. Au fil des
ans, les agréments des calèches ont
été transformés en agréments
pour petits taxis, beaucoup moins onéreux pour
les voyageurs. Marrakech compte aujourd’hui
cent cinquante calèches, dont deux à
La Mamounia (voir encadré), qui ne vivent que
par les touristes, les Casablancais ou les R’bati
venus en famille passer le week-end dans la Ville
Rouge. Leur prix reste en effet inaccessible à
la majorité des Marrakchis. L’heure seule
varie entre 120 et 150 Dh – le tarif horaire
officiel de 80 Dh n’est appliqué que
si le client loue la calèche à la journée
ou à la demi-journée. De quoi enrichir
les cochers ? Pas tant que ça… Mustapha
gagne les meilleurs mois – de mars à
mai – 400 à 500 Dh par jour, et de 100
à 150 Dh par jour les mauvais mois. De cette
somme, il lui faut déduire la nourriture des
chevaux (35 Dh par jour), le maréchal-ferrant
(80 Dh par semaine), le salaire du palefrenier, la
location de l’agrément, le remboursement
de ses chevaux, l’assurance (1 000 Dh par an)
et les impôts (750 Dh par an). Sans compter
que, comme tous les cochers, il n’a ni assurance-maladie,
ni retraite…
Alors d’un claquement de langue, suivi d’un
« Eh i oh ! » – ce qu’il appelle
en riant « le langage des chevaux » –
le jeune homme dirige son attelage vers l’une
des dix stations que compte la ville pour attendre
les premiers touristes de la matinée. Il passe
devant les grands hôtels ; les calèches
y sont déjà nombreuses. Sauf devant
le Saâdi… Un cocher patiente seul. Moulay
Brahim a été amine pendant plus de trente
ans. Trois décennies à représenter
la corporation… Depuis, par respect, les autres
cochers lui laissent l’exclusivité des
clients de l’hôtel, qu’il partage
avec son adjoint.
Mustapha commencera sa journée par la place
Jemâa El Fna. L’attente peut être
longue ; plusieurs heures les mauvais jours. Et il
ne travaille que huit heures, pour ne pas fatiguer
ses chevaux. La plupart des cochers en possèdent
quatre qu’ils attellent en alternance. Lui n’en
a que deux. Ils proviennent du souk de Settat et,
avant d’être attelés aux calèches,
ils tiraient des carrioles de fortune dans
les champs. Il les a payés 6 000 Dh chacun.
C’était il y a deux ans. Aujourd’hui,
les prix ont grimpé et à moins de 10
000 Dh, on ne trouve que des rosses boiteuses. D’après
Mustapha, la faute en revient à la police montée
qui a écumé les campagnes pour acquérir
les meilleurs chevaux. Alors il ménage les
siens et économise pour en acheter rapidement
deux autres. L’idéal serait qu’ils
aient entre quatre et sept ans. Pour le dressage,
la technique est simple : le cheval le plus expérimenté
à droite, le plus jeune à gauche. Ce
dernier se laisse guider par son aîné,
des œillères bien fixées pour ne
pas voir l’agitation qui l’entoure.
Des écuries en médina
Milieu de matinée… Les touristes se
font nombreux sur la place Jemâa El Fna. Certains
se dirigent vers la station des calèches. Les
premiers cochers arrivés ne seront pas nécessairement
les premiers servis ; au client de choisir son attelage…
Mustapha devra patienter encore un peu avant qu’un
couple de Français ne vienne négocier
un circuit autour des remparts. Pendant près
de deux heures,
il va faire ce qu’il préfère :
raconter. L’histoire de
son pays, de Marrakech, des tombeaux saadiens, du
palais Badi… Il fait le guide, récite
ce qu’il a appris à l’école,
puis enrichi au fil des ans.
En début d’après-midi, il dépose
à leur hôtel ses clients ravis de l’excursion.
Ils seront les seuls de la journée. En début
de soirée, il doit aller chercher dans la Palmeraie,
avec dix autres cochers, un groupe de touristes qui
a décidé de faire en calèche
le trajet jusqu’au restaurant. Grâce au
téléphone mobile, il est aujourd’hui
facile d’organiser ce genre d’opérations
commanditées par les hôtels, les agences
de voyage ou les particuliers.
Avant d’aller au rendez-vous, Mustapha emmène
ses chevaux se reposer à l’écurie.
Avec un autre cocher, il loue à une centaine
de mètres des tombeaux saadiens une cour où
chevaux et calèches passent la nuit. À
eux deux, ils payent un palefrenier pour veiller sur
leurs attelages. En matière d’écurie,
rien n’est institutionnalisé. Chaque
cocher s’organise en fonction de ses moyens
et des opportunités.
Une fois les chevaux dételés et leur
eau changée, Mustapha rentre se reposer chez
lui en médina afin d’être frais
pour le soir. Il sait qu’il ne sera pas couché
avant une heure ou deux du matin. Et demain, il devra
de nouveau pointer à huit heures au Bureau
des voitures…
De l’ancienne génération à
la nouvelle, le relais est passé. Les chevaux
de Hassan et de Mustapha ont miraculeusement résisté
à l’invasion des chevaux-vapeur.
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Les
calèches de La Mamounia
Intérieur cuir bordeaux, extérieur laqué
noir marqué en or des initiales du célèbre
hôtel… les deux calèches de la Mamounia
sont parmi les fiertés de l’établissement.
Tous les ans, elles recevaient rituellement le premier
prix décerné par la Société
Protectrice des Animaux de Marrakech. Depuis l’année
dernière, elles se présentent hors concours
pour laisser leur chance aux autres calèches. Qui
dit calèche dit aussi chevaux… Ils sont six
à occuper les écuries situées face
à l’hôtel, juste avant le practice
de golf, des arabes-barbes qui proviennent du haras de
Meknès. Et un poney d’attelage pour promener
les enfants, dans sa petite voiture, à travers
les jardins du palace. Si calèches comme chevaux
ne sont pas comparables à ceux qui attendent les
touristes place Jemaâ El Fna, ils sont pourtant
soumis aux mêmes lois. La Mamounia a acquis en 1986
deux agréments auprès du gouverneur et,
une fois par mois (contre une fois par jour pour les autres),
elle doit présenter ses attelages au Bureau des
voitures. Reste qu’ils ne sortent pas quand il pleut
et que ce service est réservé exclusivement
aux clients de l’hôtel, à raison de
50 Dh par heure et par personne. |
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Mariage princier
Hossin et Hassan, nés un même jour de
1956, cochers depuis 1975, propriétaires de la
calèche 167… Des clients, ils en ont vu
défiler… et même des têtes
couronnées ! En 1987, le roi Hassan II marie
sa fille, la princesse Lalla Asmaa. Une trentaine de
calèches sont réquisitionnées pour
l’occasion, dont celle de Hossin et Hassan. Durant
toute une semaine, ils ont ordre de ne pas quitter la
Ménara, le temps que les instructions soient
données. Pendant ce temps, les calèches
sont repeintes par les autorités. Parmi elles,
la 121 et la 53, deux « Arabia », les Rolls
des calèches : décapotables, avec des
portières aux vitres mécaniques. La 53
était réservée au couple princier,
les autres devaient transporter les quarante-huit couples
qui se mariaient le même jour que la princesse.
Le convoi est parti de l’hôtel Marrakech,
puis a contourné les remparts pour se rendre
jusqu’au palais royal. La veille, les chevaux
n’avaient pas été nourris. Les attelages
passant devant le roi Hassan II, il aurait été
du plus mauvais effet que l’un d’eux vienne
à se soulager… |
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TEXTE AURORE CHAFFANGEON
PHOTOS ANN CANTAT
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