Rêve
de maison Talaa 12
On ne voit bien qu’avec le cœur
La simplicité peut frôler la perfection. Ne
voyez là aucune volonté de provocation ni
le moindre paradoxe, uniquement la maxime qui gouverne l’univers
de Talaa 12, une maison-jardin posée comme une colombe
sur le cœur historique de la médina de Marrakech.
Comme une mariée
ferait onduler derrière elle son voile, le soleil
se retire peu à peu de la médina. Mokef, Dar
Bellarj, Médersa Ben Youssef, Musée de Marrakech,
Qoubba almoravide… On est au kilomètre zéro
de Marrakech, en plein centre historique de la Ville Rouge.
Timidement adossée au chambranle d’une porte
en bois massif, une femme laisse entrevoir son regard énigmatique
à la lisière d’un ngab (voile). Au-dessus
de son épaule, un 12 en chiffres de laiton annonce
la fin… et le début du voyage. Talaa 12…
La porte s’ouvre sur un élégant riad,
une bien jolie histoire et l’irrésistible certitude
que la vie peut être douce, très douce.
La belle histoire, c’est le cadeau de Marianne à
Philippe. Marianne, ancien professeur de dessin à
l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles ; Philippe,
industriel et homme d’affaires, passionné d’architecture.
Il y a quelques années, quand, déçu
par l’échec de son projet de « finca
» à Ibiza, Philippe a le vague à l’âme,
Marianne lui offre un voyage à Marrakech. Elle le
sait, depuis longtemps Philippe est envoûté
par ce Maroc qu’il connaît bien. Et là,
dans la ville impériale, un vieux riad, propriété
d’une famille de notables marrakchis, s’impose
comme une évidence à l’imagination créatrice
de Marianne et à la sensibilité de Philippe.
Ce sera leur havre.
Ensemble, ils imaginent, conçoivent, dessinent, choisissent,
conseillent, supervisent, dirigent… et donnent naissance
à un coin de paradis, fortement imprégné
de feng shui. Dans cet univers où dominent les tons
pastels - beige, ivoire, blanc, vert olive, gris mastic
-, unité, équilibre et proportions sont habilement
maîtrisés. La galerie supérieure, prolongée
sur trois côtés, est percée d’élégantes
fenêtres hautes et étroites, et ses oriels
en moucharabieh aux motifs berbères lui donnent une
allure de maison rifaine ou de Palais des Vents. À
travers les arcs en plein cintre, des voiles légers
ondulent doucement et une toile d’Emma Garcia imprègne
les lieux de sa lumineuse candeur.
Dans le patio, le tintement d’un carillon de bambou
ramène à la raison l’imagination vagabonde.
Posée à même le sol, la vasque en marbre
de Carrare de la fontaine centrale est prolongée
des quatre côtés de rais de marbre blanc. Trois
orangers, un mandarinier, témoins du passé
du riad, répandent leurs parfums au-dessus des palmiers,
des cactus et des oliviers naissants. Des jasmins majestueux
s’envolent vers le ciel. Le cadre idéal pour
un majlis (cercle) littéraire… ou musical.
Dans le bhou (salon), une niche à la lumière
tamisée de photophores colorés semble vouloir
envelopper de son halo d’improbables fiancés.
Tout comme ces voiles de mariées traditionnels que
Marianne a ingénieusement transformés en œuvres
kaléidoscopiques attirant le regard sans jamais l’agresser.
Nonchalamment, le chat de la maison nous conduit au grand
salon. La cheminée habillée de tadellakt tabac
n’est pas monumentale : elle est monument. On aimerait
être déjà en hiver et, après
avoir trouvé son bonheur dans la bibliothèque-porte
dérobée du salon privé de Philippe
et Marianne, feuilleter un beau livre sous l’œil
amusé des maalems immortalisés par le photographe
belge Serge Anton.
Marianne l’avait dit : ici tout (ou presque) sera
marocain. Alors, en experte ès détournement
d’objets, elle a laissé son imagination vagabonder.
Ici, des formes de babouche se dressent telle une armée
de femmes ; là, une vis de pressoir à huile
fait figure de sculpture monumentale ; là encore,
des piquets de tente saharienne ornent les murs et des couvercles
de tbiqa (corbeille à pain) deviennent d’espiègles
arrêts de porte…
La tradition marocaine est revisitée, valorisée,
sublimée, toujours avec le plus profond respect.
Une porte à deux vantaux gris taupe, aux lignes droites
et épurées, s’ouvre sur une chambre
tout en longueur : tentures en sabra lin et ivoire de Brigitte
Perkins, tadellakt naturel au sol, poufs carrés en
doum… Simplicité et perfection : les strates
de couleurs des tentures épousent exactement celles
des murs. Au-dessus du lit, un dais aérien de voile
blanc ramène la pièce à des proportions
plus intimes. Dans une autre chambre, une niche en forme
d’arc outrepassé brisé accueille la
tête du lit.
Avec sa douche au tapis de carreaux de ciment teinté,
la salle de bains, elle aussi, se veut d’une pureté
déroutante. Les murs acceptent tout juste la virginité
du tadellakt crème. Seule concession à la
linéarité : la robinetterie signée
Philippe Starck et le coffre de mariée ancien en
bois polychrome. Exquis raffinement : les stores frappés
de mains innocemment ouvertes comme pour préserver
au lieu son intimité.
Et de couloirs en volées de marches, on arrive à
la terrasse toute de pisé, avec sa tente minimaliste,
mais ô combien accueillante. Bougainvillées
bicolores, figuiers de Barbarie et agaves apportent une
fraîcheur paradoxale. Quand, dans la médina,
les premières lumières du soir surgissent
comme des lucioles, on se sent décidément
ici tout près, tout près du paradis.
Texte Carole
Belahrach
Photos Vincent Ducrocq |