Rêve
d’hôtel
Enclave luxueuse et paisible dressée à l’entrée
de la médina, le Palais Jamaï est sans conteste
l’un des plus beaux palaces d’Afrique. Édifié
en 1879 pour son sultan par le Vizir Jamaï dans le
plus pur style arabo-andalou, il se dresse dans un jardin
planté de lauriers-roses, de grenadiers et de palmiers.
Avec sa vue imprenable sur la vieille ville et ses remparts,
il est pour le voyageur désireux de se lancer à
la découverte de Fès une escale de rêve.
Le Palais Jamaï
Un balcon princier sur la médina de Fès
Dans le magnifique jardin du Jamaï
les fleurs de datura ont cinquante centimètres de
long et s'ouvrent comme des pavillons d'anciens phonographes
». En 1938, écrivant à Léopold
Marchand du Palais Jamaï, Colette ne peut s’empêcher
d’évoquer ce « magnifique jardin ».
Un jardin andalou parfumé de citronniers et mandariniers,
bercé par l’eau murmurante qui s’écoule
dans des vasques de faïence bleue.
Pavillon d’agrément du sultan Moulay Hassan
1er, le palais a été transformé en
hôtel en 1930.
Quarante ans plus tard était ajoutée une aile
de cinq étages donnant d’un côté
sur la piscine, le jardin et la médina, de l’autre
sur les remparts, la colline et le Fort Nord. Par des couloirs
couverts de zellige bleu de Fès, on accède
à la terrasse de l’ancien palais dont les balustrades
de bois noir tranchent avec les tuiles vertes. En face,
le jardin andalou descend jusqu’aux remparts, avec
ses grands palmiers et ses cactus.
Somptueuses et fonctionnelles, les dix-huit suites et les
cent vingt-quatre chambres du Palais Jamaï sont décorées
dans un style oriental sans affèterie. Dans la suite
Grand Vizir, un salon Louis XV s’ouvre, par une porte
à deux vantaux, sur un lit aux deux têtes en
dôme, qu’imitent, à échelle réduite,
ses deux tables de nuits. Le plafond de cèdre à
caissons étoilés, du même style que
celui des suites Royale et Princière, est à
la fois un superbe ornement et une protection efficace contre
la chaleur. Raffinement supplémentaire, l’appareil
de climatisation est dissimulé derrière une
mince cloison de moucharabieh. Quant à la suite Royale,
elle permet à elle seule de comprendre ce que pouvaient
être le luxe et le raffinement d’un palais d’autrefois.
La hauteur sous plafond – si l’on peut qualifier
ainsi la coupole illuminée de lustres somptueux –,
l’entrée, dont les murs de stuc sont percés
d’arcades, le mobilier Louis XIV, le zellige, les
frises et les miroirs, tout est ici à couper le souffle.
L’une des chambres est meublée d’un lit
en corbeille vert tendre, l’autre d’un lit à
baldaquin auquel on accède par un petit escalier.
Quant au mini-bar – élément indispensable
mais si souvent inesthétique – il est habilement
dissimulé dans une mappemonde. Malgré ses
vastes dimensions, la suite Princière semble moins
imposante. Du sol de marbre orné de zellige au plafond
de cèdre peint, la pièce principale n’offre
pas un pan de mur qui ne soit ouvragé comme de la
dentelle. La salle de réunion attenante est occupée
par une immense table ronde où l’on imagine
qu’ont pu se tenir certaines des conférences
les plus décisives de l’histoire du Royaume.
Jadis réservée à l’épouse
préférée du sultan, la suite Favorite
donne de plain-pied sur une fontaine de zellige bleu et
blanc, autrefois cœur de l’ancien harem. Lit
à baldaquin aux montants dorés, plafond de
bois où s’étire une frise entremêlant
le turquoise, le rouge et le bleu… Sur le côté
du lit s’ouvre une niche qui, dit-on, servait de cachette
à l’amant de la favorite…
La décoration du restaurant marocain Al Fassi –
une profusion de zellige, de frises, de plafonds peints
et de lustres en fer forgé à vitraux colorés
– est en parfaite harmonie avec celle du reste de
l’hôtel. Disposé en croix, l’espace
qui semble répéter à l’infini
arches brisées, alcôves et salons marocains
offre partout des refuges intimes et confortables. La terrasse
du restaurant international offre quant à elle un
point de vue exceptionnel sur les remparts et la médina.
Avec en musique de fond la mélodie d’une derbouka
et la rumeur chantante d’une fontaine, on est y transporté
chaque soir dans un spectacle Son et Lumière.
On a souri devant la décoration baroque et surchargée
de l’ascenseur en bois sculpté, on s’est
rêveusement accoudé au comptoir de marbre vert
du bar, tandis que résonnaient les notes jazzy du
pianiste Map Brown. On s’est émerveillé,
dans l’atmosphère feutrée d’un
petit salon, de la grâce d’une calligraphie,
de la perfection d’un vase. Et puis, chaleur d’été
oblige, on a cédé à l’appel de
la piscine et de ses chaises longues. Là, les yeux
mi-clos, on entrevoit un coin de médina encadré
par des feuilles de palmiers et un pan du mur crénelé
de la forteresse. Des martinets se poursuivent, effleurant
l’eau du bec comme pour y pêcher un poisson
miraculeux. À l’abri d’un kiosque ou
sous l’auvent naturel d’un grenadier, le soleil
de plomb se fait oublier. On déchiffre paresseusement
des yeux le dessin géométrique des chemins
pavés de zellige et de marbre. Rectangles verts des
pelouses bordées de lampes bleues et de marbre…
Serait-on dans un songe de Lewis Carroll ? Et pourquoi pas
? Déjà, tout à l’heure, les marbres
sculptés de la salle de bain ressemblaient à
des navires prêts à appareiller vers le Pays
des Merveilles, vers la médina de Fès, dont
la sourde rumeur parvient ici, dans l’univers presque
irréel du Palais Jamaï. De l’autre côté
du miroir…
Du décor d’une
suite à celui du salon de coiffure ou d’un
ascenseur,
le même souci du détail raffiné
palais d’hôtes
Marrakech
Un hymne à la gloire des arts décoratifs,
marocains
Texte Julien Barret
Photos Mathieu Gast & Yoann Hervet