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Homme, Geste, objet Marrakech














Quand un maalem touchedu bois…


Le travail du bois est l’une des gloires de l’artisanat marocain. À Fès, les portes sculptées à vantaux, les plafonds à caissons, les intérieurs témoignent de l’ancienneté et du raffinement de l’ébénisterie arabo-andalouse. Dans son atelier où seule une radio rappelle notre époque, M’hamed Belkhayat et ses ouvriers creusent, sculptent et vernissent le cèdre, transformant le bois brut en frises de dentelle qui pareront les riches demeures marocaines.

L’atelier de M’hamed Belkhayat est installé dans une bâtisse aux murs jaunes craquelés, comme la médina en compte des dizaines. À la porte, une plaque à la peinture écaillée : « Art de Décoration Marocaine traditionnelle ». Nous sommes dans l’une des rues principales du quartier R’Sif de Fès el Bali, un peu à l’écart du cœur de la médina. Le maître ébéniste, la cinquantaine, moustachu et un rien chauve, discute avec deux de ses anciens apprentis, devenus aujourd’hui artisans à part entière, Zine Elabidine et Rachid, trente-sept et trente-trois ans. Zine Elabidine s’est spécialisé dans la menuiserie, Rachid dans la peinture. Régulièrement, ils viennent retrouver celui qui leur a tout appris. Le trio est complété par un jeune garçon, Salahdine, quatorze ans, qui observe ses aînés en se promenant dans l’atelier. Ses parents l’ont confié au maalem le temps des vacances afin qu’il découvre le métier d’ébéniste, plutôt que de traîner dans la rue.
L’atelier au plafond de brique rouge est sombre et encombré : tables ouvragées, portes monumentales à vantaux, frises murales en bois ou en stuc, rosaces destinées aux plafonds sont appuyées contre les murs ou posées à même le sol. On trouve même un « Al Mida », plateau octogonal à bords relevés servant lors des noces à porter la mariée.

Ce qui frappe d’emblée dans la première pièce, qui abrite la table de travail et les outils, c’est une grande fontaine. Au lieu du parement habituel en zellige, celle-ci est recouverte de peinture laquée. Le long du mur de la seconde pièce sont accrochées des dizaines de patrons en carton et en papier servant à dessiner les contours des figures à peindre sur le bois. Au sol sont étendues des frises emballées dans des cartons, prêtes à être transportées puis fixées au plafond de la demeure de leur commanditaire. À l’autre bout de la pièce, repose un envoûtant bric-à-brac de vieux meubles trouvés dans la rue et destinés à être restaurés.
Voilà vingt-cinq ans que M’hamed travaille dans cet atelier où il a formé des dizaines de jeunes apprentis. Contrairement à d’autres artisans dont l’art est menacé par l’industrie moderne, lui ne semble pas inquiet. Son art, hérité de son père, ébéniste au Palais Royal de Fès, M’hamed n’a cessé de le transmettre à ses élèves, qu’il traite d’ailleurs comme ses propres enfants. En témoigne cette photo de groupe en noir et blanc datée de 1986 qui montre douze apprentis encadrés par M’hamed et son frère Amar. Parmi les visages souriants et épanouis, on reconnaît les jeunes bouilles de Zine Elabidine et Tarik. « Cette équipe s’est rendue en Arabie Saoudite sur la corniche de Djeddah, et chez un prince du Koweït, Cheik Saad » se souvient M’hamed.

Le maalem ne travaille que sur commande, souvent pour des gens de Rabat, de Casablanca, mais curieusement assez peu pour les Fassis. Entre autres commanditaires fameux, le Roi du Maroc, qui a fait appel à lui pour son Palais de Tanger, ou encore le président gabonais Omar Bongo. M’hamed montre un certificat datant d’avril 1997, attestant de sa présence à une foire marocaine au Koweït. Il y représentait l’artisanat marocain. Rien de moins…
M’hamed achète le bois de cèdre dans les scieries de l’Atlas tout proche. Le bois est acheminé et découpé en planches dans un atelier spécifique où œuvrent d’autres apprentis. C’est alors que le travail commence dans son propre atelier. Utilisant ses patrons de papier cartonné, il trace les motifs décoratifs sur le bois. Caractéristiques de l’art décoratif hispano-mauresque, ils sont de trois types : « motamaïn », dessins géométriques de forme octogonale, « taoureks » ou arabesques qui sont des entrelacs floraux stylisés, et enfin calligraphies inspirées de versets du Coran. Les lacis tracés sur les planches seront creusés, travaillés et sculptés à l’aide du « rzama », sorte de marteau-pilon, et de nombreux poinçons et ciseaux. D’autres artisans prendront ensuite le relais pour la peinture. En général, le maalem dirige huit artisans, chacun spécialisé dans un domaine, peinture, sculpture, vernissage... L’équipe travaille la plupart du temps dans l’atelier mais, selon les commandes, elle est parfois amenée à se rendre directement sur un chantier.
Pour l’heure, M’hamed Belkhayat et ses ouvriers mettent la dernière touche à un magnifique « zouakki » en bois de cèdre, sorte de rosace octogonale en relief, dont un riche client ornera le plafond de sa maison. Avec précision, tous trois appliquent de légers coups de pinceaux – de fabrication artisanale, confectionnés avec des crins d’âne – sur l’impressionnant ouvrage. Le jeune Salahdine s’approche d’un panneau carré en bois sculpté aux teintes bleu vert. Le désignant avec un grand sourire, il s’exclame, le regard brillant : « islam »…
Le maître et ses disciples
Carrure impressionnante et crâne lisse, Zine Elabidine a un air de Monsieur Propre affable et rieur. Difficile d’imaginer ce grand gaillard moustachu de trente-sept ans en rejeton de M’hamed Belkhayat. Pourtant, le maalem est un peu son père. Quand, quittant sa maison le matin, Zine rejoignait l’atelier, il y trouvait un nouveau foyer avec tous ses frères d’apprentissage. Depuis toujours, il rêvait d’être ébéniste. En CM1 déjà, il voulait arrêter l’école pour ce métier, ce qui ne l’a pas empêché de poursuivre ses études jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Il entre alors comme apprenti chez M’hamed et y reste pendant quatorze ans – deux ans de formation et douze ans de travail. À trente-trois ans, il se sent prêt à voler de ses propres ailes. Le maalem, son second père, l’aide alors à créer son propre atelier, à l’entrée de la médina. Ce qui lui permet aujourd’hui de tendre fièrement sa carte où son nom est associé à la mention « Art de l’artisanat et peinture sur bois ». Quant à Rachid, trente-trois ans,
il compte bien, lui aussi, s’installer prochainement dans son atelier.

Le bois de cèdre

Le voisinage du Moyen Atlas et de ses forêts est une chance inouïe pour Fès, lui offrant une réserve en bois de cèdre presque inépuisable. Le tronc de ces arbres massifs et très hauts, plusieurs fois centenaires, peut atteindre dix mètres de circonférence. Son bois est extrêmement résistant, pour ainsi dire inaltérable, car il n’intéresse pas les insectes xylophages. Il ne nécessite en outre ni traitement ni vernis : c’est à une lente oxydation naturelle qu’il doit sa patine foncée. Il a enfin une odeur particulière qui parfume la maison. Certaines marques de cosmétiques l’utilisent d’ailleurs dans la fabrication de savons ou de gels de douche.
Certaines frises sont constituées de trois couches de bois superposées : l’acajou, dont les teintes brun rouge se découpent sur le cèdre plus clair, lui-même posé sur du contreplaqué. Cette stratification confère aux frises du relief et nuance leurs tons. Cette technique peut d’ailleurs s’appliquer à tout le travail du bois sculpté – bordures de table, de plafond, frises murales, décorations pour divan – voire au m’kabss, cette frise en plâtre qui fait tout le tour
du salon.
Lorsqu’on s’essaie à énumérer les différents types d’objets fabriqués par M’hamed et ses artisans, on est vite dépassé. « Nous ne cessons jamais de créer. Pour tout voir, il faudrait rester un mois ou un an », s’amuse M’hamed.


Texte Julien Barret
Photos Mathieu Gast