Rares sont les cités dont le rayonnement
culturel a égalé celui de Fès.
Son rôle civilisateur ne peut guère
être comparé qu'à celui que
jouèrent en leur temps Athènes et
Rome, Byzance, Grenade, Florence ou encore Paris.
L'Europe a contracté envers elle une dette
immense, que trop souvent encore elle résiste
à reconnaître. En des temps où
la toute-puissante Église
catholique refusait au nom du dogme la quête
des savoirs, où sur les bûchers de
l'Inquisition mouraient indistinctement Juifs, sorciers
et savants hérétiques, où l'on
brûlait les livres au nom du Livre, à
Fès des lettrés musulmans, des médecins
juifs et des humanistes chrétiens étudiaient
ou enseignaient côte à côte.
Passeurs de mémoire, ils redécouvraient
Platon et Aristote, Hippocrate et Galien ; chercheurs
sans frontières, ils exploraient le corps
humain, approfondissaient l'algèbre et la
chimie, précisaient les connaissances géographiques,
jetaient les bases de la sociologie ; bref, tolérants
et ouverts au monde, ils inventaient une nouvelle
«urbanité» qui reste encore aujourd'hui
l'un des sommets de la civilisation.
Il est toujours troublant de constater avec quelle
profondeur le monde immatériel de la pensée
peut s'inscrire dans la mémoire des pierres.
La beauté de Fès ne tient pas seulement
à l'ornement de ses palais, de ses médersas
et de ses mosquées, à l'univers fantastique,
presque organique, de sa médina ; elle réside
aussi dans l'esprit qui continue de souffler sur
elle, dans cette âme qui l'anime, dans ce
fond sans lequel il n'y a pas de forme...
Quel rapport établir entre les entrailles
de la Ville Mère et les vertigineux espaces
du désert ou de la montagne? Un seul, peut-être,
mais il est capital : le Maroc ne peut s'expliquer
que par la coexistence de ces deux univers. C'est
en effet de l'Arabie Saoudite lointaine, des sables
sahariens et des hautes vallées de l'Atlas
qu'ont surgi, voilà un millénaire,
les peuples fondateurs des villes impériales.
Devenus citadins, parmi les plus raffinés
du monde, ils n'ont pourtant jamais rompu le lien
avec leurs origines, que durant des siècles
ils ont continué d'évoquer à
travers leur art et leur littérature. Parcourir
comme jadis, à pied ou à cheval, les
pistes ancestrales qui conduisirent nomades sahariens
et montagnards berbères sur les sites des
grandes cités, c'est aussi mener un voyage
initiatique qui permet de s'immerger au plus profond
de la mémoire marocaine...