Guetteur d’océan
Ksar Massa
Il pourrait être là depuis
mille ans… Ses murs ocre rouge, ses tours crénelées
et ses portes massives lui donnent l’air farouche
d’un château médiéval. Le sel
des embruns, les gifles des tempêtes de vent et de
sable, les rages du soleil et de la pluie ont par endroits
balafré et délavé ses façades,
comme s’il avait subi des siècles de batailles
et de sièges, et en gardait les cicatrices. Ce n’est
pourtant que depuis l’été 2002 que Ksar
Massa dresse sa silhouette face à l’océan,
comme une sentinelle veillant sur
la côte déserte de Sidi-Rbat…
Le ciel et l’océan se confondent
dans une lumière liquide
Il y avait cette plage longue de sept
kilomètres, ces falaises percées d’habitations
troglodytiques, cette réserve ornithologique située
à quelques minutes de marche… « Nous
avons eu le coup de foudre », confiie Nasser. Ce «
nous » englobe Richard et Khalid, qui vont devenir
ses associés dans le projet plutôt fou d’ouvrir
une maison d’hôtes à l’écart
des routes touristiques balisées. « Toute cette
partie de la côte, incluse dans le Parc National de
Souss-Massa, était inconstructible », raconte
Nasser. « Mais la chance a voulu que subsistent à
l’endroit qui nous avait séduit les vestiges
d’un camping autrefois fréquenté par
des hippies, ce qui administrativement annulait l’interdiction
de construire ».
Il y a quelque chose du rêve d’enfant dans ce
que les trois associés vont dessiner et faire bâtir
: une kasbah de livre d’images, un fortin pour film
de pirates… Il faut imaginer un vaste rectangle, cerné
de trois côtés par des murs épais en
martoub – mélange de sable teinté et
de ciment – ouvert sur le quatrième côté
vers l’océan, et flanqué à chaque
angle de tours carrées. À l’intérieur
de ce périmètre, un jardin en terrasses –
la plus haute creusée d’une piscine, la plus
basse reliée à la plage par un bref escalier,
une autre encore occupée par une vaste tente berbère
– orné de rocailles, de plantes grasses et
de fleurs du désert… Les chambres et les suites
donnent sur le jardin, et au-delà, sur l’océan,
tandis que les salons, le bar, la salle à manger
et les balcons-terrasses meublés de banquettes et
de tables basses surplombent directement la plage. L’ocre
rouge des murs, puissant et dense, est rehaussé par
le bleu Majorelle de la grande porte d’entrée
et des encadrements de fenêtres. Aucune des onze chambres
- qui portent toutes le nom de l’un des oiseaux hôtes
de la réserve ornithologique voisine, Ibis, Grue
Cendrée ou Flamant Rose – ne ressemble à
une autre. On sent tout le plaisir que l’architecte
et les décorateurs ont pris à modeler les
volumes, à créer en permanence la surprise.
Ici, une entrée est presque entièrement occupée
par un immense divan surélevé parsemé
d’un savant désordre de coussins, là
une antichambre suivie d’un couloir étroit
débouche brusquement sur l’espace lumineux
de la chambre. Salles de bain en tadellakt, tissus aux couleurs
éteintes ou vives, couvertures berbères utilisées
comme rideaux ou dessus-de-lit, velours, sabra ou cotonnades,
chaque chambre a sinon une couleur dominante, du moins une
harmonie chromatique qui lui est propre : pour Cormoran,
par exemple, orangé, mauve et rose fané, ou
pour Mésange Bleue, blanc éclatant et bleu
roi… Que ce soit dans les salons – comme les
délicieux Salon fassi et Salon marrakchi, qui le
soir venu se transforment en douillettes salles à
manger privées – ou dans les chambres, le choix
des meubles, des tapis et des bibelots étonne par
son éclectisme. Nasser, Richard et Khalid n’ont
obéi à aucun plan prémédité,
et ont chiné sabres, coffres, tables, « mracha
» (flacons à col long et étroit), «
babor » (samovar) ou plateaux de cuivre en ne suivant
que leurs coups de cœur, n’hésitant pas
à faire parfois appel à des designers contemporains,
comme pour les chaises métalliques du bar, dessinées
par la Ferme Zanzibar, à Marrakech. Cette confrontation
voulue des styles et des époques, cette absence de
parti pris, cette fantaisie totalement assumée aboutissent
à une harmonie surprenante, comme si les objets avaient
chaque fois trouvé naturellement leur place.
Le danger aurait été de pousser trop loin
les références à l’art décoratif
marocain, et de tomber dans le pastiche ethnicisant, ou
à l’inverse de vouloir s’en démarquer
à tout prix, au risque de faire du lieu un objet
architectural non identifié, absurde dans un environnement
naturel et humain encore épargné. Ce qui est
d’ailleurs l’un des attraits les plus sûrs
de Ksar Massa : il suffit de marcher une quinzaine de minutes
sur la plage en direction du sud pour pénétrer
dans l’une des plus riches réserves ornithologiques
du Maroc, avec ses quelque 8 000 oiseaux de 72 espèces
différentes, ou de parcourir quelques centaines de
mètres vers le nord pour longer des falaises creusées
d’habitations troglodytiques, où vivent des
pêcheurs dans des conditions encore sommaires. C’est
pourquoi son apparence de kasbah un peu rustique, en accord
total avec le paysage, sied tant à Ksar Massa. Même
si, à y séjourner, on prend vite conscience
qu’il s’agit d’un hôtel de charme
admirablement conçu…
Une architecture conçue pour offrir
partout une vue panoramique sur l’océan
Une recherche voulue des
contrastes et
un parti pris
de sobriété