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Au
cœurde Marrakech quelques arpents de France
Étrange caprice
de l’Histoire… Le Consulat général
de France à Marrakech n’est pas installé
dans la ville nouvelle édifiée au temps
du Protectorat, mais à proximité de la
place Jemaâ el Fna, centre névralgique
de la médina. Dissimulé derrière
une muraille aveugle,
à l’image des palais de l’Islam,
ce saint des saints diplomatiques s’adosse à
l’un des monuments mythiques du Royaume, la Koutoubia.
Exception faite du
Palais de France à Constantinople, acheté
dès la fin du XVIe siècle, ce n’est
que dans la seconde moitié du XIXe siècle
que la France s’est préoccupée d’héberger
ses représentations diplomatiques dans des bâtiments
adaptés à cet usage. Si l’on ne
comptait que cinq ambassades à la fin du Second
Empire, leur nombre dépasse aujourd’hui
la centaine, ce qui fait du réseau diplomatique
français le deuxième du monde après
celui des États-Unis. Vitrines de la France,
les édifices diplomatiques s’efforcent
aussi, par leur architecture, de rendre hommage au style,
aux traditions et à l’histoire du pays
d’accueil. C’est le cas du Consulat général
de France à Marrakech, qui est installé
à Dar Moulay Ali, une maison patriarcale bâtie
sur le modèle persan du riad. Édifiée
au début du XIXe siècle pour un caïd
des Chiadma surnommé, en raison de sa magnificence,
le « petit sultan », elle sera offerte par
le sultan Sidi Mohamed à son frère Moulay
Ali. La maison devient alors l’un des plus prestigieux
salons littéraires de la ville. Moulay Ali est
un prince savant. Entouré d’oulémas
et de soufis, il y organise toutes sortes de débats
intellectuels et spirituels et y constitue l’une
des plus prestigieuses bibliothèques du Maghreb.
Les salons littéraires d’aujourd’hui
continuent de célébrer la mémoire
de ses diwans et se réclament de son héritage
culturel. En 1930, tandis que la pénétration
coloniale se confirme dans le Sud marocain, Dar Moulay
Ali devient la propriété de la France.
L’armée en fait la résidence du
chef d’état-major de Marrakech et annexe
au riad un corps de bâtiment destiné aux
réceptions. En 1958, après l’Indépendance,
un consul en fait sa résidence, tandis que l’administration
consulaire s’installe au Guéliz, au carrefour
de l’avenue Mohammed V et de la route de Casablanca.
En 1982, quand la France restitue aux autorités
marocaines le bâtiment du Guéliz, le Consulat
élit domicile à Dar Moulay Ali, qu’il
agrandit d’une chancellerie et d’un service
des visas.
Quand deux civilisations
se rencontrent…
Avec ses deux hectares
plantés de splendides jardins qui offrent leur
fraîcheur pendant la fournaise de l’été,
le Consulat dispose d’un espace digne d’un
palais. Du dehors, le passant n’en devine rien.
Selon les archétypes de l’habitat musulman,
la propriété est hermétiquement
fermée sur la rue et sa muraille en terre est
vierge de tout décor. On y accède par
la rue Ibn Khaldoun, artère grouillante qui relie
la place Jemaâ el Fna à la Koutoubia. Seule
une discrète plaque en cuivre indique la fonction
des lieux. Les lourdes portes, sitôt fermées
qu’ouvertes au passage des visiteurs, sont gardées
par un service de sécurité sourcilleux.
Un accès, réservé aux ressortissants
français, ouvre vers la chancellerie où
s’effectuent les démarches administratives
; l’autre mène au service des visas.
Bien que dévolue à des fonctions administratives,
la chancellerie a toute la grâce d’une demeure
aristocratique. Des baies vitrées ouvrent sur
un jardin qui reproduit la structure quadripartite du
riad autour d’un bassin en polygone étoilé.
À l’ombre d’immenses palmiers se
mêlent des cyprès, des bananiers et des
lauriers-roses. De ce jardin fleuri, on accède
à l’élégante Dar Moulay Ali.
La demeure, de proportions modestes, est un riad : son
patio à ciel ouvert, avec en son centre une vasque
en marbre de Carrare, est divisé selon l’usage
en quatre parcelles et entouré de galeries à
trois arcades. Deux allées médianes permettent
de ne jamais fouler la terre. Les décors sont
sobres, comme il était d’usage à
Marrakech où les influences rurales ont toujours
tempéré les sophistications baroques de
l’art hispano-mauresque. Comme beaucoup de maisons
nobles ou bourgeoises, Dar Moulay Ali possédait
son propre hammam. Ainsi, les femmes n’avaient
pas à sortir pour se rendre au bain public.
L’édifice d’origine a été
flanqué en 1930 d’un grand corps de bâtiment,
tout en longueur, qui abrite les salles de réception
et les appartements du Consul, de style Art déco
et néo-mauresque : volumes amples, colonnes coiffées
de chapiteaux en gypse (plâtre sculpté),
cheminées ornées de zelliges, plafonds
coffrés de cèdre. Les lanternes de cuivre
ajouré côtoient des lustres en pâte
de verre façon Bohême et des abat-jour
montés sur des poteries de Fès. Selon
l’ancienne tradition du bois travaillé,
les meubles sont sculptés, peints ou marquetés.
D’immenses miroirs démultiplient les perspectives
des salons. L’œil s’attarde sur un
piano ancien, sur des pendules d’autrefois, sur
une inscription de plâtre sculpté indiquant
l’an 1340 de l’Hégire au-dessous
de laquelle l’artiste a calligraphié la
profession de foi des musulmans : « Il n’y
a de dieu que Dieu et Mahomet est son prophète
». Jamais autant que dans ces lieux l’Orient
et l’Occident n’ont mêlé avec
une telle harmonie leur génie architectural.
N’est-il d’ailleurs pas symbolique que du
haut de la terrasse hérissée de merlons
qui surmonte l’édifice, la vue plonge sur
les dix-sept nefs et les onze coupoles de la Koutoubia,
dont le minaret se dresse face au drapeau français
?
Majorelle ou l’âme
des lieux
Les salons
du Consulat déploient une collection de tableaux
des années 1930 qui témoignent du regard
que portaient alors les Européens sur les sociétés
du Maghreb. Les sujets sont convenus : scènes
de souks, portraits de vieillards avec chapelet ou de
femmes sahraouies coiffées de tiares, ruelles
de médina, tentes nomades plantées dans
les steppes arides ou ksour érigés à
flanc de montagne. Parmi ces productions de qualités
inégales, trois tableaux de Jacques Majorelle
forcent l’admiration et justifieraient à
eux seuls de pénétrer dans les salons
très privés de Dar Moulay Ali. Le plus
grand, de quatre mètres sur deux mètres
cinquante, intitulé Bab Agnaou, a été
exécuté en 1917, peu après l’installation
du peintre à Marrakech, qui remerciait ainsi
le général de La Mothe pour son accueil
bienveillant et pour l’aide que lui avait apportée
la Résidence. La composition de l’œuvre,
très architecturée, cède aux facilités
de la représentation folklorique, transposant
vraisemblablement une scène de la place Jemaâ
el Fna à la porte Bab Agnaou. La deuxième
toile est un pastel de petites dimensions, Tamtergah,
daté de 1922, qui montre une casbah du Haut Atlas.
La troisième, exécutée en 1926,
offre une vue de haïks au souk el Khemis. On pourrait
regretter que ces toiles n’aient pas rejoint un
musée même si, chaque année, elles
trouvent un public nombreux.
Le Consulat, qui est en effet tenu à la disposition
des autorités françaises, reçoit
les ambassadeurs et les ministres en déplacement.
Malgré la fréquence des réceptions
– environ mille personnes se sont succédées
depuis le début de l’année –
c’est là que réside le Consul général.
Sa vie quotidienne en est nécessairement affectée.
Il lui faut, en fonction de chaque réception,
faire réaménager certaines pièces
de la Résidence. Il doit veiller à l’entretien
et à la restauration de bâtiments anciens
dont certains éléments – tuiles
vernissées, auvents de cèdre, vasque de
marbre – sont très fragiles. Et la maison
a beau être la propriété de l’État,
il a signé un bail et verse un loyer mensuel
comme tout locataire... Fonctionnaire nomade, nommé
par le président de la République, il
ne sait jamais quand s’achèveront ses missions
consulaires. L’actuel Consul général
est en poste à Marrakech depuis moins d’un
an. L’une de ses fiertés est d’avoir
hissé le 9 juin dernier, au sommet de Dar Moulay
Ali, le drapeau bleu étoilé de l’Europe… |