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Homme, Geste, objet Marrakech








Poèmes en verre

Autant le verre est profondément ancré dans la tradition des arts décoratifs européens, autant il est peu utilisé dans l’artisanat maghrébin. Grâce à l’audace créative de trois artisans de génie, Charaf, Salim et Bouchra,
il commence pourtant à s’imposer comme une composante indispensable de la décoration des intérieurs marocains. Rencontre avec les auteurs d’une success-story inattendue…

Silhouette trapue, moustache épaisse, regard direct… Droit dans son costume noir, Charaf Benouattaf ouvre la porte de son show-room situé dans le quartier du Mâarif, à un jet de pierre des tours jumelles de Casablanca. Derrière lui, son épouse, Bouchra. « L’atelier est une histoire de famille », dit-il. « Depuis nos débuts, en 1990, je travaille avec ma femme et mon oncle, Salim. À l’époque, j’étais guide touristique. Salim, après avoir travaillé onze ans dans un cabinet d’architecte, était employé dans un atelier de verrerie, où il avait été initié à l’art du vitrail. C’est grâce à lui que j’ai découvert cet univers. » L’un avait la connaissance d’une technique, l’autre les compétences d’un gestionnaire. Tous deux partageaient la même passion pour la création artistique. L’Artisan du Verre est né de cette association.
« J’ai monté un petit atelier à Casablanca pour Salim », poursuit Charaf Benouattaf, « et pour l’aider, j’ai recruté
une étudiante en arts plastiques, Bouchra. Coup de foudre… Pourtant, je pensais que le mariage, ce n’était plus pour
moi. J’avais trente-sept ans, elle vingt. Au départ, rien ne devait nous rapprocher. C’est le verre qui nous a… soudés »,
avoue-t-il en souriant.
En toute logique, c’est par le vitrail que l’Artisan du Verre s’est d’abord fait connaître. Il a collaboré avec des cabinets d’architectes de renom à la réalisation de panneaux décoratifs, de fenêtres, de portes, de pare-douches… Mais la moitié de ses commandes au Maroc repose désormais sur la création de coupoles en verre qui ornent aujourd’hui plus de trois cents plafonds de villas, de palais et d’hôtels à
travers le pays.
« C’est une mode que j’ai lancée », affirme Charaf Benouattaf. Une gageure, au départ... Car si les arts décoratifs marocains s’expriment au travers du bois, du cuir, du stuc, du fer forgé, de la mosaïque ou des tapis, le verre teinté n’est que très peu exploité. « Les Marocains ont du mal à investir dans cette matière. Ils pensent qu’elle est fragile, qu’elle ne va pas durer. »
Charaf Benouattaf a pourtant su convaincre : le verre doit prendre sa place dans l’habitat marocain. « Seules cinq couleurs étaient habituellement utilisées. J’en ai introduit d’autres, j’ai créé de nouveaux dessins, je me suis servi de nouvelles techniques. Aujourd’hui, le catalogue propose cent trente modèles différents de coupoles et quatre cents de fenêtres. »
Trente personnes travaillent désormais dans son atelier de 150 m2, situé en périphérie de Casablanca. L’espace y est divisé en deux : un pour la découpe, l’autre pour la soudure. « Je suis un chef d’entreprise qui vend de l’art », affirme Charaf Benouattaf. « J’ai développé mes propres méthodes de travail : au lieu d’utiliser un gabarit, je décompose le dessin sur ordinateur par formes et par couleurs. » Ce qui permet d’établir un devis précis, chaque morceau de verre ayant son prix. Bouchra s'occupe de la partie artistique des maquettes, Salim prend en charge la technique.
« Les morceaux sont découpés puis réunis, comme les pièces d’un puzzle. Chaque artisan a une tâche bien définie et
ne travaille que sur une partie de l’objet.

 

 

Je forme des exécutants, ce qui est une manière de moderniser l’artisanat, de le sortir des méthodes archaïques et d’augmenter les cadences de travail. Cependant, l’Artisan du Verre reste un atelier, pas une usine », précise son créateur. « Chaque artisan est spécialisé et je tiens à faire régner une ambiance familiale. Les employés sont fidèles. Si l’un d’eux a un problème ou doit s’absenter, on en discute, on s’arrange. »

Maisons de rêve, maisons de verre

La recette semble avoir porté ses fruits puisque l’Artisan du Verre a ouvert son deuxième atelier, voisin du premier, destiné au travail du verre en fusion. Le catalogue s’est étoffé d’une nouvelle collection de mobilier. Dans le show-room, tables, cloisons, assiettes, cendriers, vasques de salle de bain en verre fusionné et miroirs ornés de frises thermocollées côtoient désormais les plafonniers, les fenêtres, les coupoles en vitrail et les cloisons gravées au jet de sable. « Nous pouvons maintenant décorer une maison presque entièrement en verre », s’enthousiasme Charaf Benouattaf.
D’une inlassable curiosité, il se rend chaque année en Europe à la rencontre de nouveaux maîtres verriers afin de parfaire ses connaissances et de conserver une place de choix sur le marché marocain. « Je voyage chaque été avec Bouchra en France ou en Allemagne pour suivre des stages et comparer nos techniques avec celles d’autres artisans. »
Charaf Benouattaf a sans doute puisé son goût pour la décoration et son désir de créer dans un environnement familial d’esthètes et d’artistes. « Mon père était mélomane, dessinait au fusain, inventait sans cesse. Il mettait de la poésie dans tout ce qu’il faisait et tout lui réussissait. Ma mère, quant à elle, réalisait des caftans et brodait à merveille. » Cette fibre artistique sera aussi développée dans son enfance par un voisin belge. « Il peignait admirablement, et m’a appris à aimer l’art. C’est lui qui m’a donné envie d’aller en Belgique après mon bac obtenu à la Mission française. J’y ai étudié l’architecture, avant de me tourner vers le tourisme et l’animation. »
D’abord guide trilingue, puis concepteur de dessins animés, enfin artisan et chef d’entreprise, Charaf Benouattaf est par sa nature un touche-à-tout. Par sa culture, aussi. « Au Maroc, la plupart des gens exercent plusieurs métiers, car ils ont des enfants à nourrir. Le problème, c’est que rares sont ceux qui osent vraiment exploiter leurs compétences et aller au bout de leurs idées », déplore-t-il. Charaf Benouattaf, lui, va au bout des siennes, quitte à payer de sa personne sans exiger le moindre retour.
C’est ainsi qu’il se déplace dans tout le Maroc avec son atelier mobile, un camion entièrement équipé, et propose un service gratuit de restauration et de nettoyage des coupoles. « Pour le seul amour du verre », dit-il.


Histoire de la coupole

L’origine de la coupole est lointaine. Elle existait longtemps avant le monde musulman, puisqu’à l’époque de la dynastie perse des Sassanides plusieurs coupoles de toutes dimensions furent construites en brique crue ou cuite et en pierre brute ou taillée. Aux environs de l’an 250, une coupole-voûte fut réalisée à Neisar (Iran) à l’aide de cintres en plâtre armé de roseaux ; vers 224-242 à Firuzabad, également en Iran, une coupole d’un diamètre d’environ 14 mètres, immense pour l’époque, fut exécutée en encorbellement avec des pierres brutes. C’est entre 532 et 537 que les Byzantins bâtirent Sainte-Sophie, dont la coupole atteint un diamètre de 31 mètres. Celle-ci influencera le début de l’architecture religieuse de l’Islam et, plus tard, les grandes constructions ottomanes de l’architecte Sinan, qui au XVIe siècle, sous le règne de Soliman le Magnifique, réalisa la mosquée Selimiye d’Edirne, en Turquie, un chef-d’œuvre dont les dimensions dépassent celles de Sainte-Sophie.




Les origines du verre

Plus qu’une découverte géniale ou une invention fortuite, l’origine du verre est plutôt le résultat d’une longue évolution de la maîtrise du feu et des fusions minérales. L’apparition des premiers objets en verre fabriqués par l’homme - perles, pendentifs - est antérieure à
1 500 ans avant Jésus-Christ, époque à partir de laquelle des récipients sont attestés aussi bien en Mésopotamie qu’en Égypte.
Le verre, pendant plus de mille ans, reste un matériau rare et précieux, aux couleurs déjà variées et vives mais opaques. Les deux principales techniques employées sont celles du moulage et du modelage sur un noyau d’argile, parfois suivis d’opérations à froid telles que l’abrasion et le polissage.
Les plus anciens objets en verre transparent qui nous soient parvenus datent du Ve siècle avant J.C. et sont originaires de Perse. La technique du verre soufflé, qui engendrera une production massive, est originaire de la zone syro-palestinienne. Elle apparaît peu de temps avant notre ère et, grâce au réseau politique et commercial d’échanges et de migrations de l’Empire Romain, se diffuse très rapidement.
La remarquable maîtrise de la taille et les progrès de la chimie des couleurs semblent localisés près de riches métropoles comme Rome ou Alexandrie. Au Moyen Âge, alors que l’Occident illumine ses cathédrales de vitraux, des lampes en verre émaillé font pénétrer la lumière dans les mosquées d’Orient. C’est au cours du XVe siècle que les Vénitiens font parvenir l’art du verre à son plus haut degré de perfection. Mais à la fin du XVIIe siècle, les verreries de Venise sont concurrencées par celles d'Europe centrale. L’Allemagne et la Bohême dominent à leur tour le marché européen de la verrerie de luxe, et le verre gravé de Bohême s'exporte même jusqu’en Turquie, en Égypte et aux Amériques.

N’oublions pas enfin qu’au-delà de son usage esthétique, le verre a puissamment contribué au progrès des sciences. C’est ainsi qu’au XIIIe siècle en Europe sont apparus les verres correcteurs de lunettes, et à partir de 1600, les premiers microscopes et télescopes.