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Rachid andaloussi casa au cœur

Il est architecte, il est aussi militant. Né à Casablanca, ce « laboratoire de l’urbanisme et de l’habitation moderne », Rachid Andaloussi a vu disparaître l’un après l’autre des bâtiments Art déco, néo-mauresques ou Bauhaus qui en ont fait pendant un demi-siècle l’une des plus belles villes du monde. Aujourd’hui, il lutte pour réhabiliter ce patrimoine exceptionnel, sans pour autant ignorer les limites posées par les contraintes économiques.

Les fenêtres de son bureau surplombent un vaste terrain vague, squatté à une extrémité par un homme et ses chiens, encombré à l’autre par les immondices jetées par-dessus un mur provisoire. Un provisoire qui dure depuis plus de trente ans… Ce no man’s land reste pourtant habité par des souvenirs qui hantent encore les vieux Casablancais. Ici s’élevaient des arènes où toréèrent El Cordobes, Luis Miguel Dominguin, Morenito de Cordoba, où se produisirent en concert Johnny Halliday, Oum Keltoum, Sacha Distel et les Platters… Construites dans les années Vingt, elles ont été rasées cinquante ans plus tard pour de sombres histoires de spéculation. À la même époque, le cinéma Vox, construit par Marius Boyer en 1935 - il fut alors le plus vaste d’Afrique - et les Magasins Modernes, édifiés par Hippolyte Delaporte et Auguste Perret en 1913, subiront les assauts des bulldozers. Rachid Andaloussi se rappelle aussi les belles devantures du boulevard Mohammed V, du boulevard de Paris et de l’avenue Lalla Yacout, la pâtisserie La Princière, rue Gallieni - rebaptisée rue Idriss Lahrizi - les immeubles des concessionnaires Chrysler, Chevrolet, Renault, Simca, Citroën, Volvo, les cinémas Chaouia et Bahia où, pour un dirham, il allait voir trois films dans le même après-midi…
Quand, dans les années Quatre-vingt, Rachid Andaloussi rentre au Maroc après des études d’architecture à Paris, il ne reconnaît pas le Casablanca de son enfance. Les librairies et les cinémas ont déserté le centre-ville, des vendeurs de cacahuètes et de graines de tournesol ont pris leur place. D’autres odeurs ont remplacé celles de ses jeunes années. Il assiste, impuissant, au saccage de la ville blanche. Les démolitions se succèdent : celles de la villa El Mokri, dessinée par Marius Boyer, détruite en une nuit, de l’immeuble Paris-Maroc, œuvre d’Auguste Perret, du Théâtre municipal, de la Villa Benasseraf, de l’hôtel d’Anfa… Pendant ce temps, des immeubles Art déco, néo-mauresques et Bauhaus se délabrent ou sont défigurés par des baraques érigées sur les toits et les terrasses.

 

 

 

 

Le devoir de mémoire

Rachid Andaloussi est sensible à ce qu’il appelle la « générosité de Casablanca », une ville qui durant un demi-siècle a été l’un des plus brillants laboratoires urbanistiques de notre temps. À force de la vampiriser, ses habitants l’ont dénaturée. Maintenant qu’elle a offert plus qu’elle ne pouvait, Rachid Andaloussi estime que c’est aux Casablancais de la valoriser et de la préserver afin qu’elle continue à assurer sa croissance. Il n’est pas le seul à avoir saisi l’urgence de la situation. En 1995, des architectes, des journalistes, des intellectuels ont fondé « Casamémoire », une association de sauvegarde du patrimoine architectural de la ville. Rachid Andaloussi en a assuré la présidence de 1998 à 2003. De 2001 à 2003, il a également assuré la fonction de conseiller du Wali de Casablanca, Driss Benhima.
Son ambition est de convaincre qu’il faut cesser de dénaturer la ville. Pourquoi perdre du temps à chercher une nouvelle identité à Casablanca alors qu’elle est déjà un laboratoire d’architecture et d’urbanisme, un concentré des courants architecturaux de la première moitié du XXe siècle ? Pourquoi vouloir faire table rase du passé ? Il est indispensable de la réconcilier avec son histoire. Né en 1956, année de l’Indépendance, Rachid Andaloussi fait partie de cette génération « trait d’union » entre un passé parfois douloureux et un futur à construire. Son but est de « reprendre l’architecture là où elle s’est arrêtée » et surtout de perpétuer l’héritage, de le « dédramatiser » pour se le réapproprier.
En 1995, il réhabilite la Villa des Arts, une maison Art déco construite dans les années Trente, entourée d’un jardin de 2 500 m2, sauvée grâce à la mobilisation menée par le peintre Fouad Bellamine qui avait invité les artistes à peindre sur les murs. Depuis 1998, ce « poumon vert » du centre-ville est dédié aux expositions de la Fondation ONA.
Pour son ami le peintre Saad Hassani, il aménage un atelier au cœur du fondouk Bachko, à deux pas de l’avenue des FAR ; un atelier conçu comme un loft, qui préserve la structure initiale. Cette initiative laisse présager un destin possible pour les anciens entrepôts de la médina. Mais Rachid Andaloussi ne se leurre pas : le nerf de la guerre est économique. Pour éviter la destruction, il est indispensable de trouver une vocation nouvelle et rentable à des lieux chargés d’histoire. Leur préservation devient alors possible, sans qu’il soit nécessaire de les défigurer. Toujours avec la complicité de Saad Hassani, il est en train de réhabiliter l’une des maisons construites rue du Parc par Hippolyte Delaporte et Auguste Cadet dans les années Vingt. Modestes mais dotées d’élégants décors néo-marocains, elles ont été autrefois habitées par les premiers architectes de la ville.
Une autre de ces maisons devrait bientôt être transformée en un musée où sera exposée la collection privée de bijoux, de livres et de peintures d’Abderrahmane Slaoui. Le quartier du Parc est pour Rachid Andaloussi un « quartier en braise sur lequel il suffirait de souffler un peu pour que la flamme jaillisse ».

Casablanca, Patrimoine de l’Humanité…

Dominant le parc, l’église du Sacré-Cœur, conçue entre 1930 et 1952 par Paul Tournon, a été désacralisée après l’Indépendance et laissée, depuis, à l’abandon. L’une des actions de l’architecte, lors de son passage à la Wilaya, a été de mobiliser les bonnes volontés pour la remettre en état. Des entreprises de matériaux industriels, des paysagistes et des architectes ont répondu à l’appel pour participer gracieusement à sa réhabilitation. Reste aujourd’hui à lui attribuer une nouvelle vocation.
C’est encore le bénévolat qui a permis la restauration de la Wilaya de Casablanca, construite entre 1927 et 1936 par Marius Boyer. Un promoteur immobilier s’est occupé de la remise en état des lambris de bois rares, des zelliges multicolores, des ornements de cuir, tandis que le musée du Louvre assurait la restauration des deux grands Majorelle de l’escalier à trois volées. De son côté, l’association Casamémoire a pris en charge la réparation de l’horloge
de la ville.
Afin de valoriser la médina, Rachid Andaloussi, toujours via la Wilaya, encourage la réhabilitation de la Sqala, bastion des remparts de la médina construit en 1769. Les sept années de concession ont été achetées par des professionnels de la restauration qui s’engagent à valoriser le site et à lui donner une nouvelle vocation. Une galerie d’exposition et un café maure y ont vu le jour.
Si, pour le moment, seules les réhabilitations motivées par l’attente d’un profit peuvent être objectivement envisagées, Rachid Andaloussi s’accroche à un projet : faire classer Casablanca au patrimoine universel de l’UNESCO. C’est dans cette optique qu’a été créé DOCOMOMO* Maroc. Président de l’association de 2001 à 2003, c’est à lui qu’est revenue la mission de prononcer un discours en avril 2002 à l’UNESCO en faveur de la candidature de la ville. Mais en attendant, Casablanca continue de subir les assauts des bulldozers, puisqu’en dehors du site préhistorique de Sidi Abderrahmane, aucun lieu ni bâtiment n’est encore classé…

* Réseau de spécialistes ayant pour mission la documentation et la conservation de l’architecture et de l’urbanisme du Mouvement Moderne
À l’origine de cette association de sauvegarde du patrimoine architectural, le choc causé par une démolition : celle de la villa
El Mokri. Sensibles à l’urgence de la situation, à un héritage architectural altéré, abandonné, détruit, des citoyens se sont mobilisés. Leur objectif premier était de sensibiliser l’opinion publique pour « sauvegarder le patrimoine architectural de Casablanca comme on sauvegarde un capital qu’il s’agit de
faire fructifier ».
L’Association se donne comme mission d’initier des études et des recherches pour une meilleure connaissance de ce patrimoine ; d’œuvrer pour son classement tout en menant une réflexion sur les textes législatifs qui le régissent ; d’amorcer, d’accompagner et de soutenir un mouvement de réhabilitation et ce, en proposant des projets originaux.
La bataille de la sensibilisation est en partie gagnée, grâce, entre autres, à des visites guidées de la ville organisées chaque dimanche matin, mais aussi grâce à l’exposition sur Casablanca de Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, réunissant des photos, des plans, des dessins et des maquettes, qui a été présentée à Paris,
à Bordeaux, puis à la Villa des Arts de Casablanca en 2000.
Si leurs actions n’empêchent pas les démolitions, elles contribuent à les ralentir en attendant qu’une issue économique et juridique
soit trouvée. (casamemoire@yahoo.fr)