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Jours
tranquilles à Casablanca
Si le fond, « c’est la forme
qui remonte
à la surface », alors Casablanca pourrait être
la plus belle ville du monde. Peut-être y eut-il même
un moment où elle l’a véritablement été.
Aujourd’hui, les amples avenues s’étirent
dans un vacarme infernal qui meurt dans des impasses archaïques,
le trafic des voitures se mêle à l’allure
biblique d’un âne ; l’ambiance est celle
d’un film d’anticipation, genre « Le Cinquième
Élément », avec un arrière-goût
de Vieille France, dentelles jaunies et affiches aux couleurs
passées pour des liqueurs à la quinine dont
on a oublié la saveur, réclames pour des apéritifs
qu’on ne boit plus…
Casablanca, pionnière de la ville moderne
Casablanca fut une ville admirable. Brillante.
Plus que brillante, même : vivante et
« out-rageous », provocatrice et laborieuse, fêtarde
mais travailleuse. Charmante et tournée vers le futur,
pleine d’optimisme et de projets. Une ville qui donnait
envie d’y venir, de s’y installer, d’y croire.
Un port rude mais éblouissant, une longue rive de sable
blanc où les vagues rôdent, menaçantes,
pour ensuite s’abandonner toutes douces, une mer bleue,
sorte de faire-valoir à un ciel tout aussi bleu. Et
surtout, c’était une ville à la respiration
puissante qui poussait de l’avant.
Bourgade de vingt mille habitants au début du siècle
dernier, Casablanca a atteint les quatre millions d'habitants
dans la première décennie du IIIe millénaire.
Angelots et têtes de lions se mélangent aux frises
en zellige et en stuc, les balcons en bois de cèdre
de l'hôtel Excelsior et les appliques géantes
du passage du Glaoui se superposent aux détails inintelligibles
d’immeubles ignorés - d’immeubles à
ignorer - des bâtiments ni anciens ni modernes, simplement
griffés par le « non style » des villes
qui dérivent. Ce ne serait pas si grave s’ils
n’en devenaient souvent agressivement majoritaires.
Alors, Casablanca se cache, elle pelotonne son âme pour
qu’elle ne soit pas capturée, vilipendée,
mise en cage, standardisée.
Sa beauté s’est retirée dans les replis
de quelques rues du centre-ville, dans des maisons-bijoux
plongées dans de frais jardins. Elle s’est enroulée
sur elle-même dans la rue d'Alger, dans la rue du Parc,
dans le boulevard Moulay Youssef, dans ce quartier bordé
de magnifiques palmiers aux frondaisons poussiéreuses
; au-dessus du passage du Grand Socco, elle éclate
soudain, et se révèle dans certaines façades
hautaines et décrépites dont la perfection pétrifie
le regard. Casablanca fait de la résistance…
Étoile mythique de l'architecture moderne, Casablanca
a été le théâtre d'un jaillissement
architectural sans précédent dans l'histoire
du XXe siècle.
Dès le débarquement français, en 1907,
elle devint un chantier en plein air où étaient
expérimentées toutes les techniques de l'architecture
moderne. Les urbanistes et les édiles - et d’abord
Henri Prost, Grand Prix de Rome, chargé de tracer le
premier plan d'urbanisme en 1914 - dessinèrent une
mégalopole blanche et rectiligne, aérée
et ombragée de palmiers et de ficus.
Chantée par la propagande coloniale française
comme une « Ville nouvelle », elle fut le phare
auquel venaient se frotter les ailes tous les oiseaux rares
qui trouvaient que le ciel européen était un
brin étroit. Laforgue, Laprade, Boyer, Sansone, Busubtil,
Tonci, Greslin et Perret furent les plus inventifs des chercheurs
de ce laboratoire.
Aucun d’entre eux n’était une star, tous
étaient les premiers de la classe, d’où
la saine compétitivité qui les anima et leur
fit donner le meilleur d’eux-mêmes dans une véritable
frénésie d’imagination épaulée
par de belles compétences, car il ne faut pas oublier
leurs complices, d’excellents entrepreneurs venus d’Italie
et d’Espagne.
Pour retrouver l’esprit de ces années-là,
il faut se rendre dans le cimetière chrétien
d’El Hank, un lieu saisissant, mangé par la verdure,
parfumé de romarin et de freesias, aux dalles mortuaires
disjointes et aux chapelles funéraires presque toutes
abandonnées. Symbole d’un temps où l’on
croyait - et l’on y croit à nouveau aujourd’hui
- en la fusion des cultures, croix de pierre et angelots de
plâtre se dessinent sur le bleu du ciel où se
dresse la silhouette hautaine et superbe de la Grande Mosquée
Hassan II.
Ces pionniers et ces bâtisseurs enfiévrés
par l'ébullition commerciale et immobilière,
par la pulsion de liberté que semblait promettre ce
pays de cocagne, vont étrenner des constructions d'une
modernité saisissante. Ils vont tout bâtir, des
bâtiments administratifs, des logements, des mosquées,
des églises, des marchés, des postes, des cafés,
des cinémas, des garages, des piscines. Ils vont doter
villas et immeubles d’habitation de salles de bain,
d'ascenseurs ou d'incinérateurs à ordures dans
une profusion qui n’atteindra l’Europe que beaucoup
plus tard.
Le néo-mauresque des débuts du Protectorat -
harmonieux mélange d’Art nouveau, d’Art
déco et de motifs traditionnels marocains - laisse
la place, dès les années Trente et Quarante,
à une esthétique plus dépouillée.
Est-ce grâce au film aussitôt légendaire,
« Casablanca », de Michael Curtiz, tourné
en 1943 avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, que les années
Cinquante furent si fortement marquées par la culture
américaine ? Voilà Casablanca californienne,
cannoise et romaine, une ville où la Dolce Vita ronronnait,
sucrée. Les ondulantes carlingues des belles américaines,
Cadillac Montecarlo et Buick coupé, longeaient la Corniche,
les jeunes filles bien nées dansaient le twist sur
les plages de Tonga et de Tahiti, l’époque était
à l’émancipation, ouvrant même la
voie aux premières minijupes Mary Quant…
Les paris de Casablanca
Casa a longtemps été la ville
de tous les paris. Pari gagné dans le quartier doux,
propre, silencieux et lent des Habous. Dans les méandres
clairs, tamisés à la chaux, de son souk, avec
ses commerçants tranquilles qui semblent avoir renoncé
aux fatigues du marchandage, et affichent comme aux Galeries
Lafayette les prix des lanternes, des tapis et des pièces
de fer forgé. Sur la place fraîche et calme où
des magistrats siègent, chacun assis derrière
son comptoir dans sa minuscule échoppe...
Pari encore gagné pour certaines architectures contemporaines
comme cette villa de plage dessinée par Azzedine Lazrak,
cet immeuble administratif créé par Malika Kabbaj,
cette clinique conçue par Mohamed Berrada. Ces projets
ont été présentés à l’exposition
qui a eu lieu à la Maison de l’Architecture à
Bordeaux en mars 1997. Preuve que Casa bouillonne encore d’idées.
Pari également gagné au Marché Central,
où parmi des bouquets de roses, de caisses de légumes
et des fruits à la générosité
africaine, on peut s’asseoir à une table de petit
bistrot, et faire griller un poisson que l’on vient
d’acheter, encore tout frétillant.
Pari gagné dans les sublimes arrondis des architectures
Art déco, Art Nouveau, néo-mauresques, dans
les silhouettes décidées, froides et tranchantes,
de certains immeubles construits entre les années Trente
et Quarante.
Pari gagné encore pour cette Mosquée Hassan
II d’une beauté à couper le souffle, habillée
d’une pierre blonde et rose toute lisse, qui tranche
sur la mer et sur le ciel comme un mirage, comme une légende.
Mais pari perdu dans les ruelles habitées par des chats
étiques qui glissent, les épaules saillantes,
entre les déchets et les voitures rouillées,
pari perdu lors de la démolition - dans la défiguration
sauvage - de bâtiments qui furent des chefs-d’œuvre.
Pari perdu également dans la médina étouffante,
dans la pauvreté de ses maisons qu’il est impossible
de trouver « pittoresques », dans les obscurs
commerces que l’on devine, à la lueur d’un
regard qui fuit.
Pari en suspens, enfin, pour cette Corniche encore nue ou
hérissée de bâtisses hétéroclites,
dont on souhaiterait qu’elle puisse inspirer bientôt
des architectes dignes de ce nom, et accueillir jardins et
palmiers, promeneurs tranquilles et amoureux du dimanche.
On pourrait continuer longtemps cette liste… Mais rien
ne changera au fait que Casablanca a un cœur, une âme,
un esprit, et surtout une telle énergie que d’un
seul coup de reins, elle pourrait se redresser, blanche et
belle, impérieuse et rieuse et légère,
comme elle l’a été.
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Casa,
laboratoire d’urbanisme
Les architectes européens de la première moitié
du XXe siècle vont trouver à Casablanca l’occasion
d’exercer sans contrainte leur talent, aidés
en cela par le génie des artisans marocains et par
la compétence d’entrepreneurs souvent italiens.
Utilisation du béton, construction d’immeubles
de dix étages et plus – une hauteur inconnue
alors en Europe – ascenseurs, salles de bain, vide-ordures,
buanderies collectives, terrasses, parkings… La ville
« moderne », hygiénique, lumineuse, s’est
inventée à Casa bien avant de s’imposer
en Europe. Les traditions architecturales marocaines n’en
sont pas pour autant oubliées : les façades,
parfois rythmées par des arcs de plein cintre, adoptent
la sobriété des constructions arabo-musulmanes,
tandis que la décoration fait un large usage des zelliges,
du stuc ou du fer forgé.
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La nouvelle
vie de la Villa Suissa
La préservation du patrimoine architectural casablancais
dépend essentiellement d’initiatives privées.
Celle de « Paul Prestige » a permis de sauver la
Villa Suissa, signée Jean-François Zevaco. À
l’angle du boulevard d’Anfa et du boulevard Moulay
Rachid, une étrange villa posée en proue sur un
terrain triangulaire… Ses imposants brise-soleil blancs
tranchent sur le bleu du ciel. Édifiée en 1949,
la Villa Suissa symbolise à elle seule le climat d’euphorie
qui régnait à Casablanca après la Seconde
Guerre mondiale. Surnommée « la pagode »
ou encore « la villa papillon », elle défraya
alors la chronique ; « Après la construction de
la Villa Suissa à Casablanca, on m’avait (…)
traité de fou. C’était une des premières
que je construisais, mais à cette époque on faisait
encore du néo-mauresque. On disait que c’était
la « villa du Fada », comme on
l’avait dit pour Le Corbusier quand il avait fait l’Unité
d’habitation de Marseille », déclarait en
février 1998
Jean-François Zevaco dans la revue casablancaise
« Architecture ».
Né en 1916 dans la ville blanche, Zevaco est reçu
premier au Concours d’admission à l’École
des Beaux-Arts de Paris, dont il sort diplômé en
1945. C’est au Maroc qu’il commence sa carrière,
donnant un nouvel élan à l’architecture
locale. Dès lors, aucun grand projet, ou presque, ne
se fait sans lui : il construit villas, bureaux, tribunaux,
écoles, stations-service, hôpitaux, hôtels,
salles de cinéma…
Monument du patrimoine casablancais, la Villa Suissa est aujourd’hui
accessible à tous grâce à l’aménagement
réalisé par « Paul Prestige », qui
ne lui a rien ôté de son cachet d’origine.
L’endroit attire désormais le Tout-Casa, que ce
soit pour y bruncher, déjeuner, prendre le thé
ou dîner. La carte a été pensée pour
tous les goûts et tous les budgets. Il ne reste qu’à
s’installer dans le vaste jardin, dans la rotonde ou
à l’intérieur de la villa et profiter de
la quiétude du lieu. |
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ces
merveilleux fous volants… l’aéropostale
au maroc Les avions ne laissent
pas de sillage et le sable, paraÎt-il, efface les traces...
Pourtant, au Maroc, le long de l’infinie plage côtière,
dernière frontière avant l’Atlantique,
l’épopée de l’Aéropostale
reste tangible. Dans le décor, rétro et chaleureux,
d’un restaurant de Casablanca ? Dans les murs qui s’ensablent
à Tarfaya et Dakhla, autrefois Cap Juby et Villa Cisneros
? Le paysage - « les tourbillons jaunes du sable, la
côte nue et les myriades d’étoiles »
- n’a pas enseveli les souvenirs de Mermoz, d’Antoine
de Saint-Exupéry et des interprètes anonymes
qui les ont si souvent tirés d’affaire et permis
qu’une grande page de l’aviation s’écrive
au Nord de l’Afrique.
En 1918, Pierre Latécoère a
une idée folle : créer une liaison aérienne
qui franchisse les Pyrénées et le Sahara pour
relier l’Europe à l’Afrique puis à
l’Amérique du Sud. Pourtant, à l’époque,
aucun avion n’est capable de franchir l’Atlantique.
L’industriel n’est pas homme à se décourager
: « Puisque les spécialistes affirment que notre
idée est irréalisable, il ne nous reste qu’une
chose à faire : la réaliser ». Cet ancien
dirigeant de scierie, devenu fabricant d’avions lors
de la Première Guerre mondiale, s’accroche à
son idée. Le 25 décembre 1918, il s’envole
de l’aéroport de Montaudran près de Toulouse,
où il posséde ses ateliers, pour joindre Barcelone.
À son retour, sa décision est prise : il portera
le courrier jusqu’au Maroc !
Très vite, des pilotes rendus à la vie civile
par la fin de la guerre de 1914-1918 le rejoignent. Dès
1919, Latécoère se pose à Rabat, apportant
à la femme du maréchal Lyautey un bouquet de
violettes cueilli le matin même à... Toulouse
! Époustouflé, le Résident général
lui octroie une concession postale que la Poste française,
enfin convaincue, lui accorde. Journalistes, notables marocains,
résidents français se passionnent pour l’aventure.
Et, le 1er septembre 1919, Latécoère ouvre une
liaison hebdomadaire sur Rabat avec un Bréguet 14 propulsé
par un moteur Renault de 300 chevaux. En quatre mois, plus
de neuf mille lettres seront ainsi acheminées au Maroc
: dans la foulée, le pays crée ses premiers
timbres postaux.
Certes, la lancée est réussie... Mais à
l’approche de l’hiver, les conditions deviennent
difficiles. Le vent souffle en bourrasques, brouillard et
neige brouillent les repères : sans TSF, sans météo,
sans terrains de secours, les pilotes peinent à franchir
les Pyrénées. Emmitouflés de chandails,
d’écharpes, d’une combinaison de cuir et
de bottes fourrées, mains gantées et petites
lunettes pour les protéger de la grêle, ils affrontent
cumulus et rafales de vent cinglantes. Seuls instruments de
bord : une montre, un altimètre, des cartes. Le combat
est trop inégal. Même Latécoère
s’en aperçoit.
Il engage alors un ancien commandant d’escadrille, Didier
Daurat, pour former de véritables « commandos
de l’air ». Dur, intransigeant, Daurat motive
ses pilotes en leur lançant de véritables défis.
Son emprise et son aura sont telles que personne ne proteste
lorsqu’il nomme comme chef-pilote Enderlin : cet Alsacien
a abattu quatorze avions français pendant qu’il
combattait dans l’armée allemande. Si Daurat
attend un dévouement sans borne de ses pilotes, il
refuse les têtes brûlées. La mission de
ses hommes est simple : acheminer le courrier, coûte
que coûte.
Une mission classique s’organise en deux temps. Parti
de Toulouse (où, près du Capitole, l’hôtel
du Capitole garde encore les chambres modestes où s’arrêtaient
les aviateurs), le premier pilote file jusqu’à
Barcelone. De là, un deuxième gagne Malaga,
d’où le courrier est transféré
au Maroc. Quittant souvent les côtes à Tarifa,
en Espagne, les avions volent au ras de l’eau au-dessus
du détroit de Gibraltar. « De l’autre côté
de la mer, écrit Antoine de Saint-Exupéry dans
Courrier Sud, Tanger fumait sous une pluie si drue qu’elle
rinçait la ville. À l’horizon, des provisions
de cumulus. Pourtant, vers Larache, le ciel était pur.
Casablanca respirait à ciel ouvert. » Pendant
six heures ou plus, les solitaires des nuages pilotent à
vue, déchiffrant le paysage à travers brumes,
orages et vents de sable.
En 1923, la ligne fonctionne suffisamment bien, jusqu’à
Casablanca, pour que Latécoère décide
de passer à la vitesse supérieure : il la prolonge
jusqu’à Dakar. La légende de l’Aéropostale
va naître de cette conquête... Si le Maroc est
alors un Protectorat français, la dissidence commence
aux portes d’Agadir. Et Dakar se trouve loin, très
loin, à plus de deux mille kilomètres, un rayon
d’action qu’aucun avion n’est capable de
franchir. Malgré les risques, trois Bréguet
décollent en mai 1923 pour reconnaître ce parcours
inconnu où les pilotes doivent affronter l’océan,
le désert et ses bandes de pillards qui n’hésitent
pas à attaquer les voyageurs imprudents.
« La plaine se tirait, emportant les dernières
villes, Mazagan (El Jadida), Safi, Mogador (Essaouira) dit
encore Antoine de Saint-Exupéry... Les premiers sommets
du petit Atlas passaient invisibles, silencieux, entre deux
eaux, comme des icebergs à la dérive. »
Et puis, « Vent d’Est. Il souffle de l’intérieur
du Sahara et le sable monte en tourbillons jaunes. Dominer
cette tempête de sable : évidemment ! Mais, avant
cinq minutes de cabré : auto-allumage et soupapes grillées.
»
Une fois de plus, les pilotes triomphent des difficultés
: Latécoère négocie alors avec les autorités
espagnoles le droit de se poser dans le Rio de Oro (ancien
Sahara espagnol) à Cap Juby (Tarfaya) et Villa Cisneros
(Dakhla), deux escales indispensables avant celles de Port-Étienne
(Nouadhibou) et Saint-Louis du Sénégal, alors
capitale de l’Afrique Occidentale Française.
Réticents, les Espagnols finirent par lui accorder
le droit d’établir des bases. Des barges venues
des Canaries et de Saint-Louis du Sénégal apportent
de quoi bâtir des hangars où entreposer l’essence,
l’huile, les pièces de rechange et les tout nouveaux
postes de TSF. Même si les liaisons radio se révèlent
difficiles, les bases peuvent dorénavant communiquer
entre elles : très vite un radiotélégraphiste
monte à bord des avions pour assurer les communications.
Miracle de la radio, en moins d’un quart d’heure,
le télégramme parti de Toulouse franchit des
milliers de kilomètres pour annoncer l’arrivée
prochaine du courrier. Cependant, ces communications restent
précaires et, par mesure de précaution, les
pilotes emportent des pigeons voyageurs... Soumis à
de rudes conditions, les Bréguet, « oiseaux »
fragiles, ne cessent de tomber en panne.
Malgré les dangers, la ligne ouvre le 1er juin 1925
avec un vol hebdomadaire jusqu’à Dakar qui prolonge
la ligne quotidienne Toulouse-Casablanca. Pour Latécoère,
cette ligne n’est que la dernière étape
avant le grand saut au-dessus de l’Atlantique, qu’aucun
avion n’a encore franchi. Dorénavant, la ville
rose se trouve à une soixantaine d’heures de
Dakar. Casablanca, situé au milieu de la Route, devient
dès lors la plaque tournante de la ligne où
les pilotes se retrouvent. Adulés des femmes, ces héros
des temps modernes ne manquent jamais de compagnie. On les
croise au Roi de la Bière, au Petit Riche, au Tabarin
où, comme le raconte Joseph Kessel, le pilote «
Reine amena jusqu’au bar un cheval de fiacre qu’il
avait dételé, et le soûla de champagne
».Sur le boulevard Mohammed V, le restaurant Le Petit
Poucet conserve des lettres que Saint-Exupéry écrivit
peu après son ouverture en 1920. Les pilotes devaient
profiter de ces rares heures de détente, car les missions
s’enchaînaient et une dizaine de morts joncherait
bientôt la route jusqu’à Dakar.
À côté de la tragédie, l’épopée
comporte aussi de nobles heures. Comme les explorateurs du
siècle précédent, les aviateurs découvrent
des paysages inconnus, baptisant ici le fort Daurat, là,
la baie Saint-Exupéry, ailleurs, le cap Lécrivain.
Comme l’écrit l’auteur de Terre des hommes
: |
« Si la panne
livre l’homme au sable, le temps et les distances prendront
un sens nouveau et qu’il ne conçoit même
pas. Il voyage dans une quatrième dimension... La route
des caravanes est marquée d’ossements, quelques
avions marquent la nôtre. » Mais jamais les pilotes
n’oublièrent la consigne de Daurat : « Le
courrier doit passer ».
Un mois après l’ouverture de la ligne, le monomoteur
de Rozès tombe en panne. Il est obligé de se poser
près de l’oued Draa. L’attitude hostile des
nomades (surpris par l’atterrissage et attirés
par l’aubaine) l’effraie. Par chance, Ville, qui
vole ce jour-là avec lui, s’est posé tout
près. Attaqué, Rozès dégaine son
pistolet et tire : un des assaillants tombe, mortellement touché.
Le pilote a à peine le temps de grimper dans l’avion
de Ville et ils redécollent, sains et saufs. Cette mésaventure
entraîne la systématisation des vols en tandem,
pour assurer la sécurité des pilotes, mais surtout
celle du courrier : celle-là passe avant tout. En effet,
en cas de panne, l’avion qui porte le courrier file vers
sa destination sans se soucier de son camarade.
Ce dévouement sans fin a beaucoup contribué à
la légende de l’Aéropostale. Car les pépins
s’enchaînent. Si les premiers pilotes, capturés
dans le Rio de Oro, sont relâchés contre rançons,
les Autorités craignent qu’il n’en soit pas
toujours ainsi. Elles envoient donc des méharées
négocier avec les cadis jusqu’aux confins de la
Mauritanie. Pour la vie des roumis (les étrangers), promettent-ils,
ils sont prêts à verser de fortes sommes ! Même
si ces accords sont utiles, les militaires français ne
peuvent pas contacter toutes les tribus du Sahara.
Daurat prend donc la décision de faire grimper à
bord des interprètes chargés de négocier
au mieux la vie des « merveilleux fous volants ».
C’est ainsi que des hommes bleus délaissent leurs
dromadaires pour embarquer sur ces drôles de machines.
Marcel Reine, le premier, doit la vie à son interprète.
Après une panne survenue près de Tiznit, ce dernier
l’arrache des griffes de ses assaillants contre une forte
rançon. Peu après, Jean Mermoz connaît le
même sort. Contraint à un atterrissage forcé
près de Cap Juby, il erre dans le désert avec
son interprète Ataf sans avoir aucune idée de
l’endroit où il se trouve. Les mécaniciens
ont oublié de remplir les réserves d’eau
et les deux hommes risquent de mourir de soif. Plutôt
que se cacher, ils préférent donc marcher à
découvert pour être pris. Le désert n’étant
vide qu’aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas, ils
sont très vite repérés et faits prisonniers.
Attaché sur un dromadaire, livré au chef de la
tribu, Mermoz est libéré après plusieurs
jours de discussions acharnées et le versement d’une
rançon payée en pesetas. Tous n’ont pas
cette chance.
En novembre 1926, le pilote Erable et son mécanicien
sont tués alors qu’ils s’apprêtent
à porter secours à des compagnons. Un goumier
déserteur, Ould-Aj-Rab, est le coupable. Daurat décide
alors d’envoyer à Cap Juby un jeune homme en qui
il décèle toutes les qualités requises
de fermeté et de diplomatie. Antoine de Saint-Exupéry
illustre cette nouvelle génération de pilotes
qui avec Mermoz, Guillaumet et bien d’autres allaient
écrire les plus belles pages de l’Aéropostale.
Tout le monde n’aurait pas accepté la mission qu’on
lui confie. Comme il l’écrit, les conditions de
vie sont rudes : « Un décor sans ombre, sans second
plan. Cette dune toujours à sa place, ce fort espagnol,
ce désert. Il manquait ce faible mouvement qui fait,
même par temps calme, la richesse des prairies et de la
mer. Les nomades aux lentes caravanes voyaient changer le grain
de sable du désert et dans un décor vierge, le
soir, dressaient leur tente. J’aurais pu ressentir cette
immensité du désert au plus faible déplacement,
mais ce paysage immuable bornait la pensée comme un chromo.
»
Joseph Kessel, venu en 1929, surenchérit sur la désolation
: « Sur la côte nue, un petit fort d’un blanc
sale. Autour, pas une hutte, pas une masure, ni un arbre, ni
une herbe. À l’ouest, l’océan.
À l’est, au nord, au sud, le désert. Je
n’ai jamais vu une cellule humaine réduite à
si peu d’espace.
Je n’ai jamais eu l’impression de siège,
d’étouffement, comme à Juby. » Pourtant
Antoine de Saint-Exupéry y reste dix-huit mois. Le soir,
bercé par les myriades d’étoiles des nuits
sahariennes, il entreprend l’écriture de Courrier
Sud et a l’intuition de son chef-d’œuvre :
Le petit prince.
Les hommes vivent ici reclus. Des barbelés entourent
le fort qui servait de pénitencier aux Espagnols. Il
n’y a même pas d’eau : une fois par mois,
des bateaux l’apportent des îles Canaries. La nourriture,
le vin, arrivent par le vol hebdomadaire de la ligne. La camaraderie
entre pilotes, mécaniciens français et marocains
sort renforcée de cette solitude rompue seulement par
l’arrivée du courrier. C’est ainsi que Saint-Exupéry
croise Mermoz. Les deux camarades se vouvoient mais assez d’intimité
existe entre eux pour que Saint-Exupéry lise à
Mermoz les premières lignes de Courrier Sud.
Hirsute, vêtu d’une gandoura, Saint-Exupéry
s’est si bien fondu au paysage et à ses habitants
qu’il en apprend la langue. Entre deux vols de reconnaissance
ou de dépannage, il offre le thé et charme par
des tours de cartes les rares habitants de Cap Juby. Parfois
même, il les embarque dans son avion pour une tournée
au-dessus du désert. Ces relations sont utiles. Après
des semaines de palabres, il parvient à faire libérer
Marcel Reine, une nouvelle fois fait prisonnier après
une panne. Cependant les avaries s’estompent avec l’arrivée
en 1928 d’un nouvel appareil qui remplace les vieux coucous
de la guerre de 14. Plus puissant, plus fiable, le Laté
26 vole à près de 200 km/h et peut emporter 5
m3 de courrier. L’épopée saharienne se termine
sur un succès : sans le Maroc et les Marocains, l’aventure
de l’Aéropostale n’aurait pas pu décoller. |
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Les débuts
difficiles de Mermoz En
raison de l’état vieillissant de leurs appareils,
les pilotes doivent être capables de les réparer
entièrement : Jean Mermoz l’apprend à ses
dépens. Convoqué à Montaudran, en 1924,
pour un vol d’essai, le jeune homme n’a qu’un
rêve : être embauché. Pour épater
Daurat, il multiplie les cascades et les acrobaties. Mal lui
en prend. Daurat veut des ouvriers, pas des cascadeurs. Après
avoir failli le renvoyer, il l’expédie dans les
ateliers de réparation où Mermoz reste des semaines
avant de se voir confier un manche à balai. Humiliant,
mais Mermoz connaît ainsi les plus petits rouages de son
avion. Cette connaissance lui sauvera plusieurs fois la vie. |
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| De
l’Atlas aux Andes
Après l’épopée
saharienne, de nouveaux défis attendent les pilotes
: la traversée de la Cordillère des Andes et
de l’Atlantique. Cette extension en Amérique
du Sud nécessite des investissements que Latécoère
ne peut supporter. Le 11 avril 1927, il céde son réseau
à un banquier français devenu milliardaire au
Brésil, Marcel Bouilloux-Lafont, qui rebaptise les
lignes Latécoère en leur donnant le nom, devenu
légendaire, d’Aéropostale. Le 17 juillet
1929, Mermoz et Guillaumet emportent le premier courrier de
Santiago du Chili à Buenos Aires. Buenos Aires n’est
plus qu’à trois jours de Paris. Le rêve
de Latécoère est devenu réalité
et « la dernière chanson de geste de notre époque
», comme la baptisait Joseph Kessel, s’achève
pour entrer dans l’histoire. |
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