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Horizons

















Jours tranquilles à Casablanca

Si le fond, « c’est la forme qui remonte
à la surface », alors Casablanca pourrait être la plus belle ville du monde. Peut-être y eut-il même un moment où elle l’a véritablement été.
Aujourd’hui, les amples avenues s’étirent dans un vacarme infernal qui meurt dans des impasses archaïques, le trafic des voitures se mêle à l’allure biblique d’un âne ; l’ambiance est celle d’un film d’anticipation, genre « Le Cinquième Élément », avec un arrière-goût de Vieille France, dentelles jaunies et affiches aux couleurs passées pour des liqueurs à la quinine dont on a oublié la saveur, réclames pour des apéritifs qu’on ne boit plus…

Casablanca, pionnière de la ville moderne

Casablanca fut une ville admirable. Brillante. Plus que brillante, même : vivante et
« out-rageous », provocatrice et laborieuse, fêtarde mais travailleuse. Charmante et tournée vers le futur, pleine d’optimisme et de projets. Une ville qui donnait envie d’y venir, de s’y installer, d’y croire. Un port rude mais éblouissant, une longue rive de sable blanc où les vagues rôdent, menaçantes, pour ensuite s’abandonner toutes douces, une mer bleue, sorte de faire-valoir à un ciel tout aussi bleu. Et surtout, c’était une ville à la respiration puissante qui poussait de l’avant.
Bourgade de vingt mille habitants au début du siècle dernier, Casablanca a atteint les quatre millions d'habitants dans la première décennie du IIIe millénaire.
Angelots et têtes de lions se mélangent aux frises en zellige et en stuc, les balcons en bois de cèdre de l'hôtel Excelsior et les appliques géantes du passage du Glaoui se superposent aux détails inintelligibles d’immeubles ignorés - d’immeubles à ignorer - des bâtiments ni anciens ni modernes, simplement griffés par le « non style » des villes qui dérivent. Ce ne serait pas si grave s’ils n’en devenaient souvent agressivement majoritaires. Alors, Casablanca se cache, elle pelotonne son âme pour qu’elle ne soit pas capturée, vilipendée, mise en cage, standardisée.
Sa beauté s’est retirée dans les replis de quelques rues du centre-ville, dans des maisons-bijoux plongées dans de frais jardins. Elle s’est enroulée sur elle-même dans la rue d'Alger, dans la rue du Parc, dans le boulevard Moulay Youssef, dans ce quartier bordé de magnifiques palmiers aux frondaisons poussiéreuses ; au-dessus du passage du Grand Socco, elle éclate soudain, et se révèle dans certaines façades hautaines et décrépites dont la perfection pétrifie le regard. Casablanca fait de la résistance…
Étoile mythique de l'architecture moderne, Casablanca a été le théâtre d'un jaillissement architectural sans précédent dans l'histoire du XXe siècle.
Dès le débarquement français, en 1907, elle devint un chantier en plein air où étaient expérimentées toutes les techniques de l'architecture moderne. Les urbanistes et les édiles - et d’abord Henri Prost, Grand Prix de Rome, chargé de tracer le premier plan d'urbanisme en 1914 - dessinèrent une mégalopole blanche et rectiligne, aérée et ombragée de palmiers et de ficus.
Chantée par la propagande coloniale française comme une « Ville nouvelle », elle fut le phare auquel venaient se frotter les ailes tous les oiseaux rares qui trouvaient que le ciel européen était un brin étroit. Laforgue, Laprade, Boyer, Sansone, Busubtil, Tonci, Greslin et Perret furent les plus inventifs des chercheurs de ce laboratoire.
Aucun d’entre eux n’était une star, tous étaient les premiers de la classe, d’où la saine compétitivité qui les anima et leur fit donner le meilleur d’eux-mêmes dans une véritable frénésie d’imagination épaulée par de belles compétences, car il ne faut pas oublier leurs complices, d’excellents entrepreneurs venus d’Italie et d’Espagne.
Pour retrouver l’esprit de ces années-là, il faut se rendre dans le cimetière chrétien d’El Hank, un lieu saisissant, mangé par la verdure, parfumé de romarin et de freesias, aux dalles mortuaires disjointes et aux chapelles funéraires presque toutes abandonnées. Symbole d’un temps où l’on croyait - et l’on y croit à nouveau aujourd’hui - en la fusion des cultures, croix de pierre et angelots de plâtre se dessinent sur le bleu du ciel où se dresse la silhouette hautaine et superbe de la Grande Mosquée Hassan II.
Ces pionniers et ces bâtisseurs enfiévrés par l'ébullition commerciale et immobilière, par la pulsion de liberté que semblait promettre ce pays de cocagne, vont étrenner des constructions d'une modernité saisissante. Ils vont tout bâtir, des bâtiments administratifs, des logements, des mosquées, des églises, des marchés, des postes, des cafés, des cinémas, des garages, des piscines. Ils vont doter villas et immeubles d’habitation de salles de bain, d'ascenseurs ou d'incinérateurs à ordures dans une profusion qui n’atteindra l’Europe que beaucoup plus tard.
Le néo-mauresque des débuts du Protectorat - harmonieux mélange d’Art nouveau, d’Art déco et de motifs traditionnels marocains - laisse la place, dès les années Trente et Quarante, à une esthétique plus dépouillée. Est-ce grâce au film aussitôt légendaire, « Casablanca », de Michael Curtiz, tourné en 1943 avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, que les années Cinquante furent si fortement marquées par la culture américaine ? Voilà Casablanca californienne, cannoise et romaine, une ville où la Dolce Vita ronronnait, sucrée. Les ondulantes carlingues des belles américaines, Cadillac Montecarlo et Buick coupé, longeaient la Corniche, les jeunes filles bien nées dansaient le twist sur les plages de Tonga et de Tahiti, l’époque était à l’émancipation, ouvrant même la voie aux premières minijupes Mary Quant…

Les paris de Casablanca

Casa a longtemps été la ville de tous les paris. Pari gagné dans le quartier doux, propre, silencieux et lent des Habous. Dans les méandres clairs, tamisés à la chaux, de son souk, avec ses commerçants tranquilles qui semblent avoir renoncé aux fatigues du marchandage, et affichent comme aux Galeries Lafayette les prix des lanternes, des tapis et des pièces de fer forgé. Sur la place fraîche et calme où des magistrats siègent, chacun assis derrière son comptoir dans sa minuscule échoppe...
Pari encore gagné pour certaines architectures contemporaines comme cette villa de plage dessinée par Azzedine Lazrak, cet immeuble administratif créé par Malika Kabbaj, cette clinique conçue par Mohamed Berrada. Ces projets ont été présentés à l’exposition qui a eu lieu à la Maison de l’Architecture à Bordeaux en mars 1997. Preuve que Casa bouillonne encore d’idées.
Pari également gagné au Marché Central, où parmi des bouquets de roses, de caisses de légumes et des fruits à la générosité africaine, on peut s’asseoir à une table de petit bistrot, et faire griller un poisson que l’on vient d’acheter, encore tout frétillant.
Pari gagné dans les sublimes arrondis des architectures Art déco, Art Nouveau, néo-mauresques, dans les silhouettes décidées, froides et tranchantes, de certains immeubles construits entre les années Trente et Quarante.
Pari gagné encore pour cette Mosquée Hassan II d’une beauté à couper le souffle, habillée d’une pierre blonde et rose toute lisse, qui tranche sur la mer et sur le ciel comme un mirage, comme une légende.
Mais pari perdu dans les ruelles habitées par des chats étiques qui glissent, les épaules saillantes, entre les déchets et les voitures rouillées, pari perdu lors de la démolition - dans la défiguration sauvage - de bâtiments qui furent des chefs-d’œuvre. Pari perdu également dans la médina étouffante, dans la pauvreté de ses maisons qu’il est impossible de trouver « pittoresques », dans les obscurs commerces que l’on devine, à la lueur d’un regard qui fuit.
Pari en suspens, enfin, pour cette Corniche encore nue ou hérissée de bâtisses hétéroclites, dont on souhaiterait qu’elle puisse inspirer bientôt des architectes dignes de ce nom, et accueillir jardins et palmiers, promeneurs tranquilles et amoureux du dimanche.
On pourrait continuer longtemps cette liste… Mais rien ne changera au fait que Casablanca a un cœur, une âme, un esprit, et surtout une telle énergie que d’un seul coup de reins, elle pourrait se redresser, blanche et belle, impérieuse et rieuse et légère, comme elle l’a été.




Casa, laboratoire d’urbanisme

Les architectes européens de la première moitié du XXe siècle vont trouver à Casablanca l’occasion d’exercer sans contrainte leur talent, aidés en cela par le génie des artisans marocains et par la compétence d’entrepreneurs souvent italiens. Utilisation du béton, construction d’immeubles de dix étages et plus – une hauteur inconnue alors en Europe – ascenseurs, salles de bain, vide-ordures, buanderies collectives, terrasses, parkings… La ville « moderne », hygiénique, lumineuse, s’est inventée à Casa bien avant de s’imposer en Europe. Les traditions architecturales marocaines n’en sont pas pour autant oubliées : les façades, parfois rythmées par des arcs de plein cintre, adoptent la sobriété des constructions arabo-musulmanes, tandis que la décoration fait un large usage des zelliges, du stuc ou du fer forgé.




La nouvelle vie de la Villa Suissa

La préservation du patrimoine architectural casablancais dépend essentiellement d’initiatives privées. Celle de « Paul Prestige » a permis de sauver la Villa Suissa, signée Jean-François Zevaco. À l’angle du boulevard d’Anfa et du boulevard Moulay Rachid, une étrange villa posée en proue sur un terrain triangulaire… Ses imposants brise-soleil blancs tranchent sur le bleu du ciel. Édifiée en 1949, la Villa Suissa symbolise à elle seule le climat d’euphorie qui régnait à Casablanca après la Seconde Guerre mondiale. Surnommée « la pagode » ou encore « la villa papillon », elle défraya alors la chronique ; « Après la construction de la Villa Suissa à Casablanca, on m’avait (…) traité de fou. C’était une des premières que je construisais, mais à cette époque on faisait encore du néo-mauresque. On disait que c’était la « villa du Fada », comme on
l’avait dit pour Le Corbusier quand il avait fait l’Unité d’habitation de Marseille », déclarait en février 1998
Jean-François Zevaco dans la revue casablancaise
« Architecture ».
Né en 1916 dans la ville blanche, Zevaco est reçu premier au Concours d’admission à l’École des Beaux-Arts de Paris, dont il sort diplômé en 1945. C’est au Maroc qu’il commence sa carrière, donnant un nouvel élan à l’architecture locale. Dès lors, aucun grand projet, ou presque, ne se fait sans lui : il construit villas, bureaux, tribunaux, écoles, stations-service, hôpitaux, hôtels, salles de cinéma…
Monument du patrimoine casablancais, la Villa Suissa est aujourd’hui accessible à tous grâce à l’aménagement réalisé par « Paul Prestige », qui ne lui a rien ôté de son cachet d’origine. L’endroit attire désormais le Tout-Casa, que ce soit pour y bruncher, déjeuner, prendre le thé ou dîner. La carte a été pensée pour tous les goûts et tous les budgets. Il ne reste qu’à s’installer dans le vaste jardin, dans la rotonde ou
à l’intérieur de la villa et profiter de la quiétude du lieu.















ces merveilleux fous volants…

l’aéropostale au maroc

Les avions ne laissent pas de sillage et le sable, paraÎt-il, efface les traces... Pourtant, au Maroc, le long de l’infinie plage côtière, dernière frontière avant l’Atlantique, l’épopée de l’Aéropostale reste tangible. Dans le décor, rétro et chaleureux, d’un restaurant de Casablanca ? Dans les murs qui s’ensablent à Tarfaya et Dakhla, autrefois Cap Juby et Villa Cisneros ? Le paysage - « les tourbillons jaunes du sable, la côte nue et les myriades d’étoiles » - n’a pas enseveli les souvenirs de Mermoz, d’Antoine de Saint-Exupéry et des interprètes anonymes qui les ont si souvent tirés d’affaire et permis qu’une grande page de l’aviation s’écrive au Nord de l’Afrique.

En 1918, Pierre Latécoère a une idée folle : créer une liaison aérienne qui franchisse les Pyrénées et le Sahara pour relier l’Europe à l’Afrique puis à l’Amérique du Sud. Pourtant, à l’époque, aucun avion n’est capable de franchir l’Atlantique. L’industriel n’est pas homme à se décourager : « Puisque les spécialistes affirment que notre idée est irréalisable, il ne nous reste qu’une chose à faire : la réaliser ». Cet ancien dirigeant de scierie, devenu fabricant d’avions lors de la Première Guerre mondiale, s’accroche à son idée. Le 25 décembre 1918, il s’envole de l’aéroport de Montaudran près de Toulouse, où il posséde ses ateliers, pour joindre Barcelone. À son retour, sa décision est prise : il portera le courrier jusqu’au Maroc !
Très vite, des pilotes rendus à la vie civile par la fin de la guerre de 1914-1918 le rejoignent. Dès 1919, Latécoère se pose à Rabat, apportant à la femme du maréchal Lyautey un bouquet de violettes cueilli le matin même à... Toulouse ! Époustouflé, le Résident général lui octroie une concession postale que la Poste française, enfin convaincue, lui accorde. Journalistes, notables marocains, résidents français se passionnent pour l’aventure. Et, le 1er septembre 1919, Latécoère ouvre une liaison hebdomadaire sur Rabat avec un Bréguet 14 propulsé par un moteur Renault de 300 chevaux. En quatre mois, plus de neuf mille lettres seront ainsi acheminées au Maroc : dans la foulée, le pays crée ses premiers timbres postaux.
Certes, la lancée est réussie... Mais à l’approche de l’hiver, les conditions deviennent difficiles. Le vent souffle en bourrasques, brouillard et neige brouillent les repères : sans TSF, sans météo, sans terrains de secours, les pilotes peinent à franchir les Pyrénées. Emmitouflés de chandails, d’écharpes, d’une combinaison de cuir et de bottes fourrées, mains gantées et petites lunettes pour les protéger de la grêle, ils affrontent cumulus et rafales de vent cinglantes. Seuls instruments de bord : une montre, un altimètre, des cartes. Le combat est trop inégal. Même Latécoère s’en aperçoit.
Il engage alors un ancien commandant d’escadrille, Didier Daurat, pour former de véritables « commandos de l’air ». Dur, intransigeant, Daurat motive ses pilotes en leur lançant de véritables défis. Son emprise et son aura sont telles que personne ne proteste lorsqu’il nomme comme chef-pilote Enderlin : cet Alsacien a abattu quatorze avions français pendant qu’il combattait dans l’armée allemande. Si Daurat attend un dévouement sans borne de ses pilotes, il refuse les têtes brûlées. La mission de ses hommes est simple : acheminer le courrier, coûte que coûte.
Une mission classique s’organise en deux temps. Parti de Toulouse (où, près du Capitole, l’hôtel du Capitole garde encore les chambres modestes où s’arrêtaient les aviateurs), le premier pilote file jusqu’à Barcelone. De là, un deuxième gagne Malaga, d’où le courrier est transféré au Maroc. Quittant souvent les côtes à Tarifa, en Espagne, les avions volent au ras de l’eau au-dessus du détroit de Gibraltar. « De l’autre côté de la mer, écrit Antoine de Saint-Exupéry dans Courrier Sud, Tanger fumait sous une pluie si drue qu’elle rinçait la ville. À l’horizon, des provisions de cumulus. Pourtant, vers Larache, le ciel était pur. Casablanca respirait à ciel ouvert. » Pendant six heures ou plus, les solitaires des nuages pilotent à vue, déchiffrant le paysage à travers brumes, orages et vents de sable.
En 1923, la ligne fonctionne suffisamment bien, jusqu’à Casablanca, pour que Latécoère décide de passer à la vitesse supérieure : il la prolonge jusqu’à Dakar. La légende de l’Aéropostale va naître de cette conquête... Si le Maroc est alors un Protectorat français, la dissidence commence aux portes d’Agadir. Et Dakar se trouve loin, très loin, à plus de deux mille kilomètres, un rayon d’action qu’aucun avion n’est capable de franchir. Malgré les risques, trois Bréguet décollent en mai 1923 pour reconnaître ce parcours inconnu où les pilotes doivent affronter l’océan, le désert et ses bandes de pillards qui n’hésitent pas à attaquer les voyageurs imprudents.
« La plaine se tirait, emportant les dernières villes, Mazagan (El Jadida), Safi, Mogador (Essaouira) dit encore Antoine de Saint-Exupéry... Les premiers sommets du petit Atlas passaient invisibles, silencieux, entre deux eaux, comme des icebergs à la dérive. » Et puis, « Vent d’Est. Il souffle de l’intérieur du Sahara et le sable monte en tourbillons jaunes. Dominer cette tempête de sable : évidemment ! Mais, avant cinq minutes de cabré : auto-allumage et soupapes grillées. »
Une fois de plus, les pilotes triomphent des difficultés : Latécoère négocie alors avec les autorités espagnoles le droit de se poser dans le Rio de Oro (ancien Sahara espagnol) à Cap Juby (Tarfaya) et Villa Cisneros (Dakhla), deux escales indispensables avant celles de Port-Étienne (Nouadhibou) et Saint-Louis du Sénégal, alors capitale de l’Afrique Occidentale Française. Réticents, les Espagnols finirent par lui accorder le droit d’établir des bases. Des barges venues des Canaries et de Saint-Louis du Sénégal apportent de quoi bâtir des hangars où entreposer l’essence, l’huile, les pièces de rechange et les tout nouveaux postes de TSF. Même si les liaisons radio se révèlent difficiles, les bases peuvent dorénavant communiquer entre elles : très vite un radiotélégraphiste monte à bord des avions pour assurer les communications. Miracle de la radio, en moins d’un quart d’heure, le télégramme parti de Toulouse franchit des milliers de kilomètres pour annoncer l’arrivée prochaine du courrier. Cependant, ces communications restent précaires et, par mesure de précaution, les pilotes emportent des pigeons voyageurs... Soumis à de rudes conditions, les Bréguet, « oiseaux » fragiles, ne cessent de tomber en panne.
Malgré les dangers, la ligne ouvre le 1er juin 1925 avec un vol hebdomadaire jusqu’à Dakar qui prolonge la ligne quotidienne Toulouse-Casablanca. Pour Latécoère, cette ligne n’est que la dernière étape avant le grand saut au-dessus de l’Atlantique, qu’aucun avion n’a encore franchi. Dorénavant, la ville rose se trouve à une soixantaine d’heures de Dakar. Casablanca, situé au milieu de la Route, devient dès lors la plaque tournante de la ligne où les pilotes se retrouvent. Adulés des femmes, ces héros des temps modernes ne manquent jamais de compagnie. On les croise au Roi de la Bière, au Petit Riche, au Tabarin où, comme le raconte Joseph Kessel, le pilote « Reine amena jusqu’au bar un cheval de fiacre qu’il avait dételé, et le soûla de champagne ».Sur le boulevard Mohammed V, le restaurant Le Petit Poucet conserve des lettres que Saint-Exupéry écrivit peu après son ouverture en 1920. Les pilotes devaient profiter de ces rares heures de détente, car les missions s’enchaînaient et une dizaine de morts joncherait bientôt la route jusqu’à Dakar.
À côté de la tragédie, l’épopée comporte aussi de nobles heures. Comme les explorateurs du siècle précédent, les aviateurs découvrent des paysages inconnus, baptisant ici le fort Daurat, là, la baie Saint-Exupéry, ailleurs, le cap Lécrivain. Comme l’écrit l’auteur de Terre des hommes :

« Si la panne livre l’homme au sable, le temps et les distances prendront un sens nouveau et qu’il ne conçoit même pas. Il voyage dans une quatrième dimension... La route des caravanes est marquée d’ossements, quelques avions marquent la nôtre. » Mais jamais les pilotes n’oublièrent la consigne de Daurat : « Le courrier doit passer ».
Un mois après l’ouverture de la ligne, le monomoteur de Rozès tombe en panne. Il est obligé de se poser près de l’oued Draa. L’attitude hostile des nomades (surpris par l’atterrissage et attirés par l’aubaine) l’effraie. Par chance, Ville, qui vole ce jour-là avec lui, s’est posé tout près. Attaqué, Rozès dégaine son pistolet et tire : un des assaillants tombe, mortellement touché. Le pilote a à peine le temps de grimper dans l’avion de Ville et ils redécollent, sains et saufs. Cette mésaventure entraîne la systématisation des vols en tandem, pour assurer la sécurité des pilotes, mais surtout celle du courrier : celle-là passe avant tout. En effet, en cas de panne, l’avion qui porte le courrier file vers sa destination sans se soucier de son camarade.
Ce dévouement sans fin a beaucoup contribué à la légende de l’Aéropostale. Car les pépins s’enchaînent. Si les premiers pilotes, capturés dans le Rio de Oro, sont relâchés contre rançons, les Autorités craignent qu’il n’en soit pas toujours ainsi. Elles envoient donc des méharées négocier avec les cadis jusqu’aux confins de la Mauritanie. Pour la vie des roumis (les étrangers), promettent-ils, ils sont prêts à verser de fortes sommes ! Même si ces accords sont utiles, les militaires français ne peuvent pas contacter toutes les tribus du Sahara.
Daurat prend donc la décision de faire grimper à bord des interprètes chargés de négocier au mieux la vie des « merveilleux fous volants ». C’est ainsi que des hommes bleus délaissent leurs dromadaires pour embarquer sur ces drôles de machines. Marcel Reine, le premier, doit la vie à son interprète. Après une panne survenue près de Tiznit, ce dernier l’arrache des griffes de ses assaillants contre une forte rançon. Peu après, Jean Mermoz connaît le même sort. Contraint à un atterrissage forcé près de Cap Juby, il erre dans le désert avec son interprète Ataf sans avoir aucune idée de l’endroit où il se trouve. Les mécaniciens ont oublié de remplir les réserves d’eau et les deux hommes risquent de mourir de soif. Plutôt que se cacher, ils préférent donc marcher à découvert pour être pris. Le désert n’étant vide qu’aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas, ils sont très vite repérés et faits prisonniers. Attaché sur un dromadaire, livré au chef de la tribu, Mermoz est libéré après plusieurs jours de discussions acharnées et le versement d’une rançon payée en pesetas. Tous n’ont pas cette chance.
En novembre 1926, le pilote Erable et son mécanicien sont tués alors qu’ils s’apprêtent à porter secours à des compagnons. Un goumier déserteur, Ould-Aj-Rab, est le coupable. Daurat décide alors d’envoyer à Cap Juby un jeune homme en qui il décèle toutes les qualités requises de fermeté et de diplomatie. Antoine de Saint-Exupéry illustre cette nouvelle génération de pilotes qui avec Mermoz, Guillaumet et bien d’autres allaient écrire les plus belles pages de l’Aéropostale. Tout le monde n’aurait pas accepté la mission qu’on lui confie. Comme il l’écrit, les conditions de vie sont rudes : « Un décor sans ombre, sans second plan. Cette dune toujours à sa place, ce fort espagnol, ce désert. Il manquait ce faible mouvement qui fait, même par temps calme, la richesse des prairies et de la mer. Les nomades aux lentes caravanes voyaient changer le grain de sable du désert et dans un décor vierge, le soir, dressaient leur tente. J’aurais pu ressentir cette immensité du désert au plus faible déplacement, mais ce paysage immuable bornait la pensée comme un chromo. »
Joseph Kessel, venu en 1929, surenchérit sur la désolation : « Sur la côte nue, un petit fort d’un blanc sale. Autour, pas une hutte, pas une masure, ni un arbre, ni une herbe.
À l’ouest, l’océan. À l’est, au nord, au sud, le désert. Je n’ai jamais vu une cellule humaine réduite à si peu d’espace.
Je n’ai jamais eu l’impression de siège, d’étouffement, comme à Juby. » Pourtant Antoine de Saint-Exupéry y reste dix-huit mois. Le soir, bercé par les myriades d’étoiles des nuits sahariennes, il entreprend l’écriture de Courrier Sud et a l’intuition de son chef-d’œuvre : Le petit prince.
Les hommes vivent ici reclus. Des barbelés entourent le fort qui servait de pénitencier aux Espagnols. Il n’y a même pas d’eau : une fois par mois, des bateaux l’apportent des îles Canaries. La nourriture, le vin, arrivent par le vol hebdomadaire de la ligne. La camaraderie entre pilotes, mécaniciens français et marocains sort renforcée de cette solitude rompue seulement par l’arrivée du courrier. C’est ainsi que Saint-Exupéry croise Mermoz. Les deux camarades se vouvoient mais assez d’intimité existe entre eux pour que Saint-Exupéry lise à Mermoz les premières lignes de Courrier Sud.
Hirsute, vêtu d’une gandoura, Saint-Exupéry s’est si bien fondu au paysage et à ses habitants qu’il en apprend la langue. Entre deux vols de reconnaissance ou de dépannage, il offre le thé et charme par des tours de cartes les rares habitants de Cap Juby. Parfois même, il les embarque dans son avion pour une tournée au-dessus du désert. Ces relations sont utiles. Après des semaines de palabres, il parvient à faire libérer Marcel Reine, une nouvelle fois fait prisonnier après une panne. Cependant les avaries s’estompent avec l’arrivée en 1928 d’un nouvel appareil qui remplace les vieux coucous de la guerre de 14. Plus puissant, plus fiable, le Laté 26 vole à près de 200 km/h et peut emporter 5 m3 de courrier. L’épopée saharienne se termine sur un succès : sans le Maroc et les Marocains, l’aventure de l’Aéropostale n’aurait pas pu décoller.

Les débuts difficiles de Mermoz

En raison de l’état vieillissant de leurs appareils, les pilotes doivent être capables de les réparer entièrement : Jean Mermoz l’apprend à ses dépens. Convoqué à Montaudran, en 1924, pour un vol d’essai, le jeune homme n’a qu’un rêve : être embauché. Pour épater Daurat, il multiplie les cascades et les acrobaties. Mal lui en prend. Daurat veut des ouvriers, pas des cascadeurs. Après avoir failli le renvoyer, il l’expédie dans les ateliers de réparation où Mermoz reste des semaines avant de se voir confier un manche à balai. Humiliant, mais Mermoz connaît ainsi les plus petits rouages de son avion. Cette connaissance lui sauvera plusieurs fois la vie.

De l’Atlas aux Andes

Après l’épopée saharienne, de nouveaux défis attendent les pilotes : la traversée de la Cordillère des Andes et de l’Atlantique. Cette extension en Amérique du Sud nécessite des investissements que Latécoère ne peut supporter. Le 11 avril 1927, il céde son réseau à un banquier français devenu milliardaire au Brésil, Marcel Bouilloux-Lafont, qui rebaptise les lignes Latécoère en leur donnant le nom, devenu légendaire, d’Aéropostale. Le 17 juillet 1929, Mermoz et Guillaumet emportent le premier courrier de Santiago du Chili à Buenos Aires. Buenos Aires n’est plus qu’à trois jours de Paris. Le rêve de Latécoère est devenu réalité et « la dernière chanson de geste de notre époque », comme la baptisait Joseph Kessel, s’achève pour entrer dans l’histoire.
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