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Homme, Geste, objet Marrakech











Le magicien des étoffes

Laine, soie, coton, lin, sabra… Les matières se mêlent et les couleurs naissent sous les doigts de Mustapha Nait M’barek. Tisserand comme le furent ses aïeux depuis quatre générations, il a su renouveler un art ancestral tout en en respectant les traditions. Ses tissus se transforment en rideaux, en sacs, en babouches, en étoles ou en coussins au gré de son imagination et en fonction des désirs de ceux qui passent sa porte.

Les allers-retours de la navette sont incessants, rapides et précis. Rouge, jaune, orange, ocre, les fils se croisent et se recroisent sans jamais s’emmêler. Fil après fil naît de ce ballet synchronisé un ensemble d’une couleur chatoyante que la lumière transforme sans cesse. Concentrés, les tisserands lèvent à peine la tête de leur ouvrage pour répondre au joyeux « assalam alaikoum » lancé par Mustapha. Il a trente ans et dirige l’entreprise familiale constituée d’une boutique, « Le Carrefour du tisserand », de deux ateliers et de onze métiers à tisser. Et pas n’importe quels métiers... « Nous sommes les seuls en Afrique à travailler en 2,4 mètres de large et en triple ». Mustapha nous invite à le suivre dans ce qu’il appelle son show-room, une pièce pleine d’étoffes aux mille et une couleurs. « Mille et une seulement ? Allons donc ! Je peux en réalité produire trois mille six cents teintes différentes, et jouer sur le mélange d’une dizaine de matières : la laine, la soie végétale, le lin, le coton, le raphia, le fil de fer argenté ou doré, les plumes, les perles… ». Mustapha tire une évidente et juste fierté de son savoir-faire. Fils, petit-fils et arrière-petit-fils de tisserand, il perpétue la tradition familiale avec un amour vrai de la profession. « Mes aïeux étaient spécialisés dans les tissus légers pour jellabas et caftans haut de gamme. Ils utilisaient surtout la soie et la laine satinée. De mon côté, j’ai cherché à rendre ces tissus plus solides, tout en leur conservant leur souplesse. J’ai commencé par créer des couvertures brodées ; j’ai ensuite supprimé les broderies pour faire des dégradés.Vous voyez ces couvertures « coucher de soleil » qui vont du jaune clair au marron en passant par différents rouges et orange ? Eh bien, c’est moi qui ai lancé le modèle.Après les couvertures et les dessus de lits, je suis passé aux rideaux. C’était en 1998 ». À cette époque, Mustapha ouvre un second atelier avec quatre nouveaux métiers à tisser commandés à Fès. « Au Maroc, il n’y a plus que deux artisans qui en fabriquent.Voilà encore une profession qui risque de disparaître dans quelques années. Pour mon commerce, je ne m’inquiète pas trop. J’ai les plans et les dimensions des métiers dans la tête. Je sais que si un jour il n’y a plus personne pour les fabriquer, je pourrai les réaliser moi-même ».
Car Mustapha n’imagine pas un seul instant de renoncer à exercer son art.Après avoir utilisé de nouvelles méthodes de tissage, il est revenu aux tissus transparents, ceux que créait son grand-père. « J’utilise les mêmes techniques, mais pas les mêmes matières. Mon grand-père se servait surtout de la soie. Aujourd’hui, on n’en trouve presque plus, ou alors à un prix trop élevé. Je l’ai remplacée par la laine satinée, la soie végétale et le coton fin. C’est tout aussi joli, le coût de revient est nettement moindre et surtout, c’est facile d’entretien : tous mes tissus sont lavables en machine ».
Ce choix doit beaucoup aux exigences des hôteliers, avec lesquels Mustapha travaille de plus en plus. Ces dernières années, il a fourni par centaines de mètres des tissus d’ameublement à des hôtels, à des maisons d’hôtes et à des riads aussi prestigieux les uns que les autres : le Sofitel, le riad Tamsna, le Caravansérail… « Ma première grosse commande m’a été passée en 1998 par une artiste française mariée à un Américain : trois cent soixante mètres de sabra gris dégradé pour renouveler tous les tissus de sa maison. Depuis, nous n’arrêtons pas. Cette semaine, je dois envoyer aux États-Unis une pièce de sabra de cent vingt mètres de long sur deux de large. »
De nouveaux métiers à tisser ont été acquis pour honorer les commandes en temps et en heure. Il y en a aujourd’hui onze répartis dans deux ateliers. Seize tisserands travaillent
à plein temps. En une journée, en fonction de la matière,
de la largeur et de la couleur, chaque métier produit entre quarante centimètres et trois mètres de tissu. Un travail de fourmi dont Mustapha connaît la valeur. C’est pour cette raison qu’il ne négocie jamais ses

 

 

 

 

prix : « Tous les gens qui travaillent chez moi sont très correctement payés. Je pourrais facilement gagner plus : il me suffirait de casser les prix et baisser les salaires. Je m’y refuse. Si mes artisans étaient contraints de chercher ailleurs un travail mieux rémunéré, c’est toute une profession qui n’existerait plus dans quelques années ».
Car, pour Mustapha, ses artisans sont un peu une seconde famille. Même s’il est indiscutablement le patron, iI refuse tout système hiérarchique rigide. Dans les ateliers, chacun a le droit à la parole, chacun peut avancer des propositions, suggérer des améliorations, voire revendiquer la paternité des nouveaux modèles. Qu’elles concernent les couleurs,
les matières ou les formes, les idées neuves sont toujours les bienvenues. Tout comme les mâalems d’autrefois, Mustapha ne conçoit pas de travailler autrement. « Quand j’arrive le matin, je salue tous les artisans les uns après les autres.
Et quand ils sont de bonne humeur, je le suis aussi. Vous savez, pour moi, le bonheur se résume à peu de choses :
être entouré de gens heureux, produire de beaux tissus et être fier de ce que je fais ».

Le sabra, soie végétale

Babouches, sacs, coussins, étoles, rideaux… Décliné sous toutes les formes et dans toutes les couleurs, le sabra s’impose de plus en plus. Certains revendeurs le font passer pour de la soie, ce qui est faux, malgré la ressemblance d’aspect des deux matières. Si en effet la soie est d’origine animale - elle est produite, rappelons-le, par le ver du mûrier - celle du sabra, obtenu à partir de l’aloès, est purement végétale. Les feuilles de la plante sont trempées dans l’eau afin que l’on puisse en extraire les fibres, qui seront ensuite filées, tissées puis teintes.
L’aspect si particulier du sabra est dû à la structure de ces fibres.
De section triangulaire, elles se comportent comme des prismes et réfléchissent la lumière en donnant au tissu le soyeux qui le caractérise. Élastique à 15 %, le sabra est quasiment infroissable. Autre qualité majeure : moins fragile que la soie, il est lavable en machine à 30° C, ce qui en fait un tissu idéal pour la décoration d’intérieur et le prêt-à-porter. Pur ou mélangé au coton et à la laine, le sabra est devenu la matière privilégiée des tisserands.


Les corporations de tisserands

Tous les textiles étaient autrefois fabriqués à Fès, Marrakech et Tétouan. Les tisserands étaient organisés en trois corporations, chacune d’elle spécialisée dans une catégorie donnée de tissus ou de vêtements. Les « derraza » fabriquaient les jellabas et n’employaient que la laine et le coton ; les vêtements de fête étaient confectionnés par les « derraza d’el haouz » qui travaillaient la soie, parfois associée à la laine satinée et au coton ; les « btatnia » produisaient les couvertures de laine principalement pour les citadins.
À la campagne, les tisserands de village sont encore nombreux. Ils se consacrent exclusivement aux tissus de laine. Après la tonte des moutons, la laine est triée par les femmes, avant d’être lavée avec de la terre argileuse, bouillie et rincée à l’eau courante. Peignée, blanchie, elle est ensuite séparée en mèches, longues ou courtes selon l’utilisation ultérieure. Elle est enfin filée au fuseau et tissée. Cette longue préparation occupe une main-d’œuvre nombreuse, surtout féminine. La laine sert ensuite à la confection des tapis, des couvertures et des habits traditionnels.

Le métier à tisser

Technique complexe qui demande habileté manuelle, concentration et sensibilité, le tissage est pourtant réalisé grâce à une machine au système très simple : deux traverses de bois soutiennent les fils de chaîne entre lesquels le tisserand, à l’aide d’une navette, fait passer les fils de trame. En fonction des régions et des modes de vie, les métiers à tisser diffèrent. À la campagne, et en particulier chez les nomades, ils sont très rudimentaires, mais permettent de fabriquer vêtements, couvertures, tapis et tentes. Les ateliers urbains n’ont fait qu’apporter quelques perfectionnements à ces modèles archaïques, sans vraiment s’éloigner des prototypes.

La sultane et ses doigts d’or

Créatrice d’articles de décoration d’intérieur et d’accessoires de mode, Nadia Alaoui a exporté son talent en France, mais garde le cœur au Maroc. À travers sa société, « La Sultane » (voir Les adresses), c’est le talent des tisserands marrakchis qu’elle met en valeur. Diplômée de l’École des Beaux-Arts de Tourcoing et de l’école Esmod à Paris, Nadia crée ses tissus et ses modèles en fonction des tendances du moment exposées dans les différents salons internationaux.
C’est à Marrakech qu’ils sont ensuite réalisés grâce à ce qu’elle appelle les « petites mains aux doigts d’or ». Rideaux, plaids, coussins, nappes, babouches, sacs, châles partent ensuite vers la France. Et pas n’importe où : la collection « La Sultane » est en effet vendue actuellement au Printemps Haussmann. Des magasins franchisés - Roche Bobois et la Maison Coloniale, par exemple - ont également succombé au talent et au savoir-faire de la jeune styliste.