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JUAN
GOYTISOLO POUR
DE L’AMOUR MARRAKECH « Depuis
mon premier voyage séminal à Tanger [...]
je suis retourné tousles ans dans ce pays que je
me suis mis peu à peu à considérer
comme le mien, en intégrant dans l’espace
de mon écriture la topographie de ses villes, Tanger
et Fès, Rabat et Taroudant, mais surtout Marrakech.
»,écrit Juan Goytisolo. Son œuvre est
en effet devenue indissociable de la place Jemâa
el Fna. Ses romans, ses essais et ses articles y reviennent
sans cesse, sur un ton tour à tour comique, triste,
ironique ou poétique.
Tout a commencé, il y a un peu plus de vingt-cinq
ans, quand fuyant le microcosme littéraire parisien,
Goytisolo, au sommet de la célébrité
avec une dizaine de romans traduits en de nombreuses langues
et la prestigieuse fonction de conseiller éditorial
chez Gallimard, tombe amoureux de la place Jemâa
el Fna. L’univers libre et bigarré de ses
jongleurs, de ses conteurs et de ses musiciens lui rappelle
le Moyen Âge. Il recrée alors l’univers
carnavalesque de l’Archiprêtre de Hita, auteur
du « Livre de Bon Amour », et de Rabelais,
tel qu’il a été relu par l’essayiste
russe Mikhaïl Bakhtine. C’est en fait une autre
ville marocaine qui, quelques années auparavant,
avait été à l’origine du tournant
décisif de son œuvre : « Don Julián
», écrit sous le patronage de Jean Genet,
racontait les aventures d’un narrateur qui passe
ses journées à sillonner la ville de Tanger,
se rêvant en éclaireur des armées
musulmanes qui vont conquérir la péninsule
ibérique. Ses déambulations dans les ruelles
tortueuses de la ville sont une lecture à la précision
époustouflante d’un espace urbain en plein
chamboulement. « Don Julián » fut salué
par les plus grands écrivains de langue espagnole,
entre autres Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa et Octavio
Paz. Il constituera la pierre angulaire de ce qui fut
considéré comme la renaissance du roman
espagnol moderne et sa sortie du mimétisme réaliste.
Mais ce fut surtout une libération pour Juan Goytisolo
qui déclarait à l’époque :
« Si je n’étais pas sorti de l’univers
médiatique de l’édition, j’aurais
cessé d’écrire. » En effet,
dès avant la parution de ce roman, Goytisolo a
décidé de fuir les médias et les
prix littéraires, pour se consacrer uniquement
à son écriture. C’est alors le début
d’une aventure unique, qui se prolongera avec des
œuvres incontournables dans le paysage littéraire
de la seconde moitié du XXe siècle, comme
«Makbara », « Paysages après
la bataille », « Barzakh » ou «
La longue vie des Marx ». Mais c’est à
Marrakech que cette aventure prendra racine. La place
Jemâa el Fna, cœur vivant de Marrakech, sera
le noyau de « Makbara » et de bien d’autres
œuvres de Goytisolo. |
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L’écrivain
mudéjar
Ce roman est né de ce que l’auteur considère
comme le « plus important de (ses) textes et celui dont
(il est) le plus fier » : une lecture de l’espace
de Jemâa el Fna, qui devait servir à l’origine
à une recréation sonore de l’univers de
l’Archiprêtre de Hita, avant de se ramifier et
de prendre la forme d’un roman-poème qui chante
la fraternité des hommes et la liberté des corps
et de l’imagination. Pour lui, cet espace ouvert sur
l’inconnu et l’aventure permet de « vivre,
littéralement, du conte ; d’un conte qui n’est,
ni plus ni moins, qu’une histoire qui n’en finit
pas ; subtil édifice sonore en perpétuelle dé(con)struction
; toile de Pénélope tissée et défaite
jour après nuit ; château de sable balayé
périodiquement par les lames de fond. » Makbara
raconte l’histoire d’un amour impossible entre
un ange déchu (un transsexuel ?) et un ouvrier émigré
maghrébin. C’est un hymne à l’oralité,
un chant qu’un conteur « nesrani » égrène
sur la célèbre place. Marchant sur les traces
des grands écrivains espagnols oubliés, Goytisolo
redécouvre le patrimoine méprisé de l’Espagne
chrétienne, la part arabe escamotée qui a fait
sa richesse et son caractère unique en Europe. Ainsi,
« les sentiments de sympathie et d’immédiateté
qui me poussèrent à découvrir les régions
du sud de l’Espagne, qualifiées avec mépris
d’africaines, pour m’intéresser ensuite
au monde arabe dans sa diversité ont été
le fait d’un Espagnol “ranimé” par
son long séjour de l’autre côté
des Pyrénées ; d’un Espagnol qui, sans
cesser de l’être, avait contracté la curiosité
féconde et stimulante de l’Europe », disait-il
en 1985, en recevant le prix Europalia pour l’ensemble
de son œuvre. Goytisolo se définira dorénavant
comme un écrivain mudéjar. Son écriture
mêle joyeusement influences arabes et européennes.
Elle rompt avec les règles trop strictes des genres,
pour s’aventurer dans des territoires nouveaux, débarrassés
de toutes les contraintes artificielles. Il voyage un peu
partout dans le monde arabo-musulman, en Égypte, en
Turquie, en Syrie, dans les anciennes républiques de
l’ex- URSS et en revient avec des récits qui
seront les bases des scénarios d’une série
télévisée de vingt-huit épisodes,
« Al-Quibla », et du très beau «
À la recherche de Gaudí en Cappadoce ».
Son militantisme le mènera par ailleurs en Bosnie,
en Tchétchénie, en Algérie et en Palestine
occupée. Il en rapportera des témoignages-réquisitoires
contre les différentes formes d’exclusion et
d’injustice qui y sévissaient et dont certains
continuent de sévir de nos jours la purification ethnique
des Bosniaques et des Tchétchènes, la colonisation
des Palestiniens, la folie intégriste en Algérie…L’auteur
a commencé de partager son temps entre Paris et Marrakech
bien avant que cette dernière soit devenue une destination
prisée de la jet-set, qu’il ne fréquente
d’ailleurs pas. Il a appris l’arabe en prétendant
ne pas connaître le français, obligeant ainsi
les Marrakchis à lui parler dans leur langue.
Un Catalan au secours de Jemâa El Fna
Installé dans une maison à quelques centaines
de mètres de Jemâa El Fna, il avait pris ses
habitudes dans un petit café situé au cœur
même de la place. Mais au début des années
quatre-vingt-dix, le café Matich s’étant
transformé en téléboutique, ses habitués,
dont Juan Goytisolo, seront obligés de trouver un autre
lieu de réunion. Des bruits alarmants courent à
cette époque sur la transformation de la place en un
gigantesque parking souterrain. Des entrepreneurs sans foi
ni loi se frottent les mains. Pour eux Jemâa El Fna
n’est qu’une image de l’arriération
et du sousdéveloppement marocains. Les amoureux de
la place passent de l’inquiétude à l’action
: sa destruction serait une catastrophe, non seulement pour
eux, mais également pour les artistes qui y vivent
et donc pour l’ensemble de la ville. Juan Goytisolo
décide de réagir : Jemâa El Fna ne sera
protégée que si elle reçoit un statut
international. De la part de l’UNESCO, par exemple...
Il crée alors une association qui va se battre sur
tous les fronts pour la sauver. Ce combat, qui l’absorbera
de longues années, il le gagnera de belle manière,
épaulé par un groupe d’amis, conscients
comme lui du rôle que la place a joué et doit
continuer de jouer dans la vitalité de Marrakech. En
2001, la place Jemâa El Fna est déclarée
par l’UNESCO « Patrimoine oral de l’humanité
». Ses structures seront désormais protégées,
ses artistes et ses conteurs aidés financièrement...
À la mort soudaine de sa femme, l’écrivain
Monique Lange, en 1996, Goytisolo, profondément déprimé,
décide de s’installer définitivement à
Marrakech, qu’il ne quittera désormais plus qu’épisodiquement
pour donner des conférences en France, aux États-Unis
ou au Mexique. À Marrakech, il a le sentiment d’être
« fi ed-dar », chez lui. « Chaque fois que
je contemple soit d’en haut soit d’en bas la svelte
silhouette de la Koutoubia, je sais que je vais profiter encore
une fois de sa grâce, de sa baraka et du sourire lumineux
de ses enfants. » Pour les vrais Marrakchis, Juan Goytisolo
n’est plus un touriste, ni un écrivain comme
un autre : il est devenu lui aussi marocain - l’Union
des écrivains du Maroc ne lui a-t-elle pas donné
sa carte de membre d’honneur ? - mais surtout marrakchi.
« Le Maroc en général et Marrakech en
particulier font désormais partie intégrante
de ma vie. » Les romans de Juan Goytisolo se suivent,
faisant de la célèbre place l’épicentre
d’une œuvre en évolution perpétuelle.
Que ce soit dans « Barzakh », « État
de siège » ou « Trois semaines en ce jardin
», la place apparaît et disparaît, muse
qui lui insuffle vie et renouvelle sa créativité...
Il y a environ un an, lors de la parution de son dernier roman,
« Telón de Boca » (« Tombée
de rideau »), Juan Goytisolo annonçait sa décision
de cesser d’écrire des romans. Comme Tolstoï
dans sa fuite fatale, le narrateur de ce roman, dédié
à la mémoire de Monique Lange, prend un taxi
collectif et se perd dans la nature. Pour toujours. Mais le
narrateur pourrait-il faire ses adieux définitifs à
la place Jemâa El Fna, alors qu’il a tant contribué
à sa renaissance ? S’il lui a rendu plus qu’une
part de ce qu’il lui devait, peut-il s’estimer
quitte vis-à-vis de ses lecteurs et amis ? Gageons
qu’il n’en sera rien et que, comme pour le personnage
de son dernier roman, il ne s’agit que d’un mauvais
rêve dont il se réveillera bientôt.
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