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Gens du Maroc

Le patriarche des souks

mandat, et sa parole vaut aux yeux de tous son pesant d’or. « Autrefois, dit-il, nous n’avions pas besoin de nous présenter devant des tribunaux. Nous réglions nos problèmes entre nous. La faillite n’existait pas non plus, car nous courions à la rescousse du premier commerce en difficulté. Notre prospérité à tous dépendait en effet de la prospérité de chacun d’entre nous ».Ainsi se tranchaient les différends, entre gens de bonne volonté et confiants en la nature humaine, loin des juges, des avocats et des lois que nul n’est

 

 

 

 

censé ignorer, mais que personne ne connaît !Capable de citer tous les amine qui l’ont précédé au souk de la Zarbia depuis 1934, Moulay Ali est l’une des mémoires vivantes de la médina. Son récit estentrecoupé par de longs moments de silence.Lorsqu’il porte son petit verre à ses lèvres, son regard se perd entre les claies de roseaux qui couvrent l’allée du souk, et l’on imagine facilement toutes les scènes qui défilent devant ses yeux.“ Encore aujourd’hui, quand une affaire arrive devant un tribunal, reprend-il, ce dernier convoque généralement l’amine et deux autres artisans pour résoudre le conflit ». Mais l’amine n’était pas que cette autorité respectée et un peu lointaine qui gouvernait la corporation. Depuis sa boutique, puisqu’il était avant tout un artisan, il partageait son savoir avec les autres mâalems et l’enseignait aux apprentis de son atelier.À côté des medersas où étaient formés lettrés et savants, existait ainsi pour les petites gens une véritable université à ciel ouvert où l’esprit se nourrissait à mesure que les doigts créaient. Les corporations assuraient donc une réelle mission éducative. Voilà qui explique l’engouement des générations précédentes pour le travail artisanal. À l’époque des grands amine, la formation continue s’est en fait pratiquée bien avant l’heure. Chaque corporation était installée dans une allée semi-close, avec deux entrées seulement. L’échange était donc facile,presque spontané. « Nous parlions de religion, de commerce, d’éthique. Nous enseignions aux jeunes les bonnes manières et les règles de conduite », insiste Al Baqer Moulay Ali. Si l’acquisition d’un savoir-faire était évidemment le but des apprentis, c’est une école de vie, sous la conduite plus ou moins bienveillante du mâalem, qu’ils trouvaient à l’atelier. L’amine veillait à ce que la machine bien huilée du souk tourne rond, aplanissait les inévitables conflits, aidait les autres mâalems à réfléchir à l’évolution de leur métier commun… Un véritable pouvoir, et non une fonction honorifique, qu’Al Baqer Moulay Ali a exercé avec un tel doigté, une telle honnêteté que personne, pendant un demi-siècle, n’a songé à le lui contester.Aura-t-il un successeur ? Rien n’est moins sûr. L’irrésistible poussée de l’individualisme entraîne l’éclatement du vieux modèle corporatiste, le recours au code pénal devient plus fréquent que l’appel à la médiation, et le jugement des magistrats est de plus en plus souvent préféré à celui des sages ! Avec les derniers amine, ces passeurs de mémoire, c’est un peu l’âme des souks qui risque de disparaître.