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Les
Jardins de la Koutoubia
Le plus grand riad de Marrakech surgissait ici, dans cette
ruelle où l’on vend aujourd’hui encore
les meilleures dattes et les meilleures amandes de la ville;
juste ici, à l’ombre de la Koutoubia.
Il avait été construit au XIIIe siècle,
et jusqu’à vingt-cinq familles y vivaient ensemble.
Mais voilà, les temps ont changé, les besoins
ont changé, et les habitations autour de la vénérable
tour ont aussi changé : ce riad, qui a maintenant
pris pour nom « Les Jardins de la Koutoubia »,
est devenu un palace situé à deux pas - pardon,
à un pas seulement - de la place Jemâa El Fna.
La façade témoigne d’une rénovation
plutôt radicale. D’ailleurs, toute la rue a
changé depuis la construction de l’hôtel
et la création d’une grande fontaine. Mais
dès qu’on entre, on retrouve, en plus vaste,
l’atmosphère feutrée d’un endroit
où il fait bon vivre, ne serait-ce que le temps d’une
étape de nomade chanceux. Certes, un hall d’hôtel
est un hall d’hôtel. Mais celui-ci, avec sa
porte grillagée, ses beaux lustres en fer, ses grands
fauteuils confortables, allie le charme aux nécessités
pratiques d’une réception.
Un jeu de cache-cache
Autour d’une immense piscine
ont été créés des coins intimes
et confortables, comme ce salon aubergine et verveine, avec
de lourds bijoux anciens derrière une vitrine, des
canapés qui donnent des envies de sieste, une cheminée
qu’on allume le soir, et l’ambiance ouatée
d’un bureau d’écrivain. Les feuilles
de bananiers balayent de leurs ombres vertes les murs de
la pièce, dans un jeu d’ombres chinoises. Le
bar de jour se donne des allures de « Casablanca »,
des manières de carte postale aux tons sépia
; on cherche des yeux des liqueurs qui n’existent
plus, des marques d’apéritifs contemporains
de Boogey. L’un des salons - combien sont-ils ? on
renoncerait presque à les compter - est meublé
de tables basses artisanales en bois ouvragé, de
fauteuils en bois et jonc, d’un long canapé
rayé au-dessus duquel sourit, énigmatique,
une créature aux yeux de biche et à la nuque
gracile. Un autre divan, couleur de châtaigne lustrée,
profond et ample comme un transatlantique, est parsemé
de coussins tissés de fils brillants qui jouent avec
les tons bois, noirs et nacre du miroir, si grand, lui aussi,
qu’il en devient intimidant. Tout est quelque peu
démesuré, à part le minuscule oiseau
au jabot bleu qui vient se mirer le matin dans les eaux
calmes de la glace. Les doigts des palmiers qui s’y
reflètent laissent croire à un jardin d’intérieur,
à une serre tropicale. Les parois de la bibliothèque
sont « taggées » d’un entrelacs
de routes et de dessins de douars : c’est la carte
du Maroc, tracée de manière naïve et
saisissante, comme par la main d’un berger sur une
pierre.
À la tombée de la nuit
Lorsque le crépuscule tombe, lorsque
la piscine est désertée, lorsque les derniers
adeptes du bronzage sont remontés dans leur chambre
pour soigner leurs coups de soleil, une brise indolente
vient souffler sur les rideaux orangés. Un musicien
gnaoua entonne une musique répétitive et incantatoire,
le feu flambe dans la cheminée. C’est l’heure
exquise... Du lustre puissant pendu au milieu du plafond
en bois de cèdre tombent des lumières rousses,
les grands pots en terre cuite luisent, pâles dans
la demi-clarté de tente caïdale. Les tapis fondent
leurs couleurs fanées dans les teintes roses du sol.
Des écuelles en métal placées sur les
tables monte le parfum des roses séchées ;
trop vite, c’est la nuit. Rouge péché,
le bar égrène, ardent, ses standards de piano-bar.
Les rideaux couleur sang filtrent la nuit et la rendent
plus accessible, plus douce, vivable. Pendant encore quelques
heures, un rire, le tintement d’un glaçon dans
un verre résonnent dans la cour. Le chant du muezzin,
tout près, vient réveiller d’un premier
sommeil. C’est
bientôt - c’est déjà l’heure
de la première trille de l’oiseau au jabot
bleu - l’heure de se pencher sur le miroir…
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Bled
Roknine
Marrakech est une ville obscure, parcourue de frissons,
de murmures et d’ombres fugitives. A contrario, Casablanca
a été construite dans une visibilité
et une clarté voulues. Ses quartiers Art déco,
qui hésitent aujourd’hui entre décadence
et renouveau, étaient l’aboutissement d’une
vision urbanistique du maréchal Lyautey, et du travail
d'architectes européens enthousiasmés à
l'idée de participer à la création,
presque intégrale, d'une nouvelle ville. De cette
période datent deux superbes villas de la palmeraie
de Marrakech : la villa Taylor et la villa Bled Roknine.
avec l’école Bauhaus, puis la révolution
initiée par l’exposition qui eut lieu à
Paris en 1925, les arts décoratifs – architecture
et design - tournent définitivement le dos aux fioritures
de l'Art Nouveau. Les travaux de la villa Bled Roknine commencent
à cette époque ; c’est dire à
quel point le style qui était en train de fleurir
influença, enflamma, porta le projet. L’homme
qui acheta le terrain et transporta ici ses rêves
s’appelait Audibert ; il avait fait fortune grâce
au savon de Marseille, sa ville natale. Son premier architecte,
dont il ne nous reste que le nom de famille, Poisson –
ce fut probablement lui aussi qui dessina les plans de la
villa Taylor – avait un goût affirmé
pour le monumental et la sophistication. C’est ce
goût-là, joint à celui de la pureté
des formes, qui le porta par exemple à exalter le
rôle de l’escalier intérieur, qu’il
considérait sans doute comme l’élément
majeur de l’édifice. Ses volumes lui donnent
une envolée qui dicte la structure de la maison dans
sa totalité : on pourrait dire qu’elle a été
construite autour de sa colonne vertébrale torse,
de sa courbe imposante et pourtant gracieuse. Le recours
aux matériaux exotiques – bois précieux,
nacre, galuchat – est évidemment typique du
style Art déco, mais sa mise en scène de ce
côté-ci de la Méditerranée a
été favorisée par le moindre coût
des matières premières et le talent des artisans
marocains.
Une “machine
à vivre”
Contrairement au style Art Nouveau,
qui puise son inspiration dans le symbolisme, les courbes
féminines et le foisonnement du monde végétal,
celui de la villa est éclectique, mâtiné
d’influences égyptiennes et africaines, de
cubisme et de futurisme, de néoclassicisme et de
modernisme. Les lignes intérieures sont certes élancées
et sinueuses, mais plus géométriques, plus
masculines, plus puissantes que fragiles. L’extravagance
et le luxe n’en sont pas absents, mais se réfugient
dans l’espace des deux salles de bain, l’une
en onyx, l’autre en marbre à striures blanches
et noires.
Suivant le principe de l’époque, où
« la forme suit la fonction » et où la
maison devient une « machine à vivre »,
on peut dire qu’ici les espaces ont été
conçus pour une complexe et passionnante vie de famille.
À l’ancienne… Les chambres sont immenses,
les salons grands ou petits multipliés à l’infini,
et toutes les pièces proposent des loisirs qui ne
sont plus ceux d’aujourd’hui – ou alors,
ceux d’une fête dûment pailletée
– mais plutôt ceux d’un XIXe siècle
courtois et policé où l’on jouait aux
cartes, où l’on chantait et dansait en s’accompagnant
au piano, où l’on disait de la poésie
ou du théâtre… D’ailleurs, le couple
qui habite ici se perd un peu dans ces vastes salles, et
préfère évoluer dans la chaleureuse
petite pièce située derrière la salle
à manger, avec sa cheminée allumée
qui fait vaillamment face aux rares frimas marocains. Christine
Alaoui dit de sa maison qu’elle fut « conçue
par des esthètes pour des esthètes ».
Lorsque Ricardo Bofill lui conseilla, il y a plusieurs années
de cela, de « ne toucher à rien », elle
l’écouta : et les sols émouvants, les
colonnes d’une seule pièce, le bassin carré
aux papyrus, les portes en métal poli ne bougèrent
pas, se contentant de – bien – vieillir. La
maison a été très photographiée.
Elle a notamment été l’objet d’une
série légendaire de Peter Lindbergh, parue
dans le Vogue d’avril 1991. On l’a ensuite retrouvée
dans la campagne publicitaire du parfum Gio’ d’Armani,
et elle a été le cadre d’une fête
mémorable d’Yves Saint Laurent... Serge Lutens,
un habitué des lieux, aime profondément cette
demeure et son charme patiné, ses volumes dans lesquels
« on pourrait installer un merveilleux laboratoire
de parfums ». Le soir, le jardin frémit, les
oies cancanent avant de mettre la tête sous l’aile,
et le vieux jasmin répand son parfum dans l’air
transparent. Bled Roknine s’endort, avec l’innocence
d’une beauté qui, d’un siècle
à l’autre, transcende les modes…
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