L'archipel
de la pourpre
Entre les sables blonds de la côte et la houle bleue
de l’Atlantique, l’île est toute noire
: un champ de vieilles pierres et de broussailles calcinées,
colonisé par les lapins de garenne et survolé
par des nuées de mouettes. S’il est permis
d'en faire le tour avec un bateau à moteur de quatre-vingt
places baptisé « Ciel et mer », il est
interdit d’y débarquer - elle a été
classée Site d’Intérêt biologique
et écologique en 1980 - àmoins d’avoir
obtenu une autorisation du pacha et d’être accompagné
d’un pêcheur averti des marées et connaissant
les sentiers de l’île. Le nôtre s’appelle
Hussein. Un tout jeune homme qui, à peine débarqué,
plaque ses mains sur ses oreilles pour atténuer le
vacarme des mouettes. Leur nombre est ahurissant. Hussein
assure pourtant qu’il est en baisse : certains pêcheurs
les tuent pour en faire des tajines… Si l’archipel
est interdit aux visiteurs, les pêcheurs y accostent
néanmoins. Certains y passent la nuit, malgré
leur crainte des jnouns, ces mauvais génies qui hantent
les ruines et les lieux déserts. Pendant l’Antiquité,
l’archipel connut une activité économique
intense. Il offrait en effet un abri vaste et sûr
vers lequel se replier rapidement depuis le littoral, qui
lui même disposait d’une plage aisément
accessible par tous les temps, et surtout d’une rivière,
l’oued Qsob, en mesure de fournir l’eau potable
nécessaire à la survie des insulaires. Les
fouilles archéologiques ont révélé
l’existence d’établissements phéniciens
remontant au VIIe siècle avant J.-C. Les citernes
que l’on observe encore aujourd’hui sur le rocher
seraient d’un modèle que l’on retrouve
à Carthage ou à Tyr. Les Carthaginois auraient
introduit ici leurs méthodes de salaison et de séchage
des poissons et des moules, leur technique de construction
de barques de pêche, la culture des arbres fruitiers
et de la vigne. Ils auraient également fait de l’île
un comptoir commercial prospère où s’échangeaient
entre autres de la soie, des parfums et des épices
contre des plumes d’autruche, de l’ivoire et
de la poudre d’or. Poursuivant l’œuvre
de ses prédécesseurs, Juba II, roi berbère
de Maurétanie (52 av. J.-C. – 24 après
J.-C.), fit de l’archipel une escale maritime stratégique
d’où il organisa son expédition pour
explorer les îles Canaries, nommées alors îles
Fortunées. Il y ouvrit surtout un site d’extraction
de la pourpre, qui servait à teindre les toges des
puissants de l’Empire. L’archipel prit alors
le nom d’îles Purpuraires.
Les fabriques de Juba II continuèrent d’être
exploitées par les Romains, qui occupèrent
le site jusqu’au Ve siècle, et ont laissé
derrière eux de nombreux témoignages de leur
présence : bijoux, objets de toilette, bronzes, monnaies
et céramiques, ainsi que les vestiges d’une
immense villa romaine. Mais de tout c e l a , il ne re s
t e aujourd’hui plus rien. Les buissons ont recouvert
jusqu’aux dernières pierres... Au X V I I e
s i è c l e ,l’archipel de Mogador fut un haut
lieu de la piraterie. Des corsaires barbaresques rapides
et audacieux, venus de Salé ou même d’Alger,
en avaient fait leur base. Car la rade, protégée
des alizés et proche du littoral, offrait un abri
pour la réparation des bateaux, une escale pour le
ravitaillement et un mouillage pour les navires capturés.
L’équipement de course de ces écumeurs
des mers était pourtant sommaire : de petites barques
pontées munies de voiles et de rames, faciles à
manœuvrer. Des vigiles guettaient au large le passage
des navires de commerce. Dès leur signal, les pirates
repliés entre les îles et le littoral se lançaient
à leur poursuite avant de donner l’abordage,
de s’emparer du butin et de capturer l’équipage.
Excédé par ces pillages de navires européens,
Richelieu lança une expédition punitive en
1629, et les Français prirent possession de l’île
sans rencontrer de résistance. Mais, déçus
par l'absence de sources, d'arbres et de rivières,
ils renoncèrent à utiliser le site comme point
d'appui d'expéditions vers la côte Nord du
Maroc.
Entre bagne et lazaret
Deux siècles plus tard, en 1844, la flotte française
revint pour bombarder Mogador, en représailles aux
incidents qui avaient éclaté aux confins algéro-marocains
et au soutien apporté par le sultan à l’émir
Abd El Kader. Sur les trois cent vingts défenseurs
de l’île, la moitié fut massacrée.
Les survivants - le caïd et cent soixante de ses soldats
- furent faits prisonniers et déportés en
Algérie. Les Français évacuèrent
l’île un mois plus tard, mais ce ne fut qu’en
1845, lors du traité de Lalla Maghnia, que se liquida
le contentieux avec la France. Les captifs furent alors
libérés. On raconte que lorsqu’ils reconnurent
leur île, ils entamèrent une prière
collective qui, par sa ferveur, impressionna fort les marins
et les officiers français. Au XIXe siècle,
l’archipel ne fut occupé que par un faible
détachement militaire et quelques pêcheurs
auxquels se joignaient parfois à la belle saison
des citadins nantis venus y organiser des fêtes. À
l’époque, le continent était souvent
ravagé par des épidémies. En 1865,
lorsque le choléra se déclara en Méditerranée,
un lazaret fut établi sur la plus grande île,
où l’on mit en quarantaine les voyageurs, parmi
lesquels les pèlerins de La Mecque. Il fut utilisé
une douzaine de fois entre 1866 et 1902, malgré des
conditions de séjour lamentables, puisqu’il
ne disposait même pas d’eau potable. En 1890,
le sultan Moulay Abdelaziz fit également construire
une prison pour les insurgés des tribus Rehamna du
Haouz de Marrakech. Dans cet espace à ciel ouvert
cerné par un mur d’enceinte, les conditions
de détention étaient très dures. Le
seigneur brigand Moulay Ahmed Er Raïsouni y fut emprisonné,
en 1889, ainsi que les quinze meurtriers du docteur Mauchamp,
assassiné à Marrakech en 1907. Ils furent
probablement les derniers prisonniers de l’île.
Il ne reste pas de traces du lazaret, qui fut abandonné
au début du XXe siècle. Mais les hautes murailles
de la prison où veillent les mouettes alignées
comme des sentinelles sont toujours debout, lèpreuses
et suintant encore de la souffrance des bagnards. Les six
bastions qui, en 1844, défendirent l’île
contre les assaillants français, sont intacts, avec
leurs canons pointés sur la baie. Le minaret de la
mosquée, enfin, se dresse encore fièrement,
rappelant que l’île fut habitée par les
hommes, avant de devenir le royaume des oiseaux
L’île aux oiseaux
Peuplé de milliers d’oiseaux, goélands,
cormorans, corbeaux, martinets, pigeons ou encore fauvettes,
l’archipel de Mogador abrite surtout une réserve
ornithologique de faucons Eléonore, espèce
protégée à l’échelle internationale,
qui compte encore quatre mille couples en Europe et six
mille dans le monde. Ce petit oiseau de proie constitue
une espèce très exigeante écologiquement.
Il vit regroupé en colonies au bord de falaises escarpées,
dans des îlots très tranquilles. Mogador est
l’un des trois seuls sites de reproduction en Atlantique,
l’espèce étant essentiellement concentrée
en Méditerranée. C’est pourquoi les
débarquements sur l’île sont soumis à
autorisation. L’espèce est exposée aux
risques de la chasse illégale, du prélèvement
des œufs et de la fréquentation touristique.
Avant que le site ne soit protégé, les pêcheurs
n’hésitaient pas à ramasser les œufs…
pour en faire des omelettes ! Le faucon Eléonore,
dont la longévité est de seize ans, séjourne
sur l’île pour y nicher entre les mois d’avril
et d’octobre. Le Maroc a édité un timbre
à son image en 1973.
La pourpre gétule
La pourpre des côtes de Gétulie - la «
Libye atlantique » des cartes antiques - fut pendant
plusieurs siècles une denrée de luxe réservée
à l’aristocratie romaine. Onjugeait alors la
pourpre gétule d’une qualité supérieure
à celle de la pourpre phénicienne. Plus brillante
et plus somptueuse, elle donnait de vrais rouges tandis
que la pourpre de Tyr n’offrait que des tons violacés.
Contenue dans un coquillage - le murex, très répandu
alors sur la côte atlantique marocaine - elle était
obtenue après de longues et complexes opérations.
Suivant les recettes, on obtenait toutes les nuances, du
noir au rouge vif en passant par l’améthyste.
Cette pourpre gétule est curieusement à l’origine
de la chute du royaume maure. Les chroniques rapportent
que l’empereur Caligula, jaloux de l’éclat
du manteau de Ptolémée, fils de Juba II, le
fit mettre à mort en 40 après J.-C. L’île
fut annexée à l’Empire et les Romains
exploitèrent les installations tinctoriales de Juba
II jusqu’au IVe siècle.
Les jnouns
Les jnouns sont des entités maléfiques, ou
bénéfiques, incorporelles et invisibles, dont
le Coran même atteste l’existence. Ils hantent
les entrailles de la terre, les lieux déserts et
les ruines. Capables de revêtir toutes sortes d’apparences,
humaine ou animale, ils frappent de folie ou de mort l’imprudent
qui ne sait résister à leur tentation. Mais
le croyant authentique, connaisseur des injonctions divines,
saura échapper à leur emprise. Aïcha
Kandicha est un jinn féminin qui possède le
corps d’une femme et les pieds d’un chameau.
Comme les sirènes qui attiraient Ulysse, elle est
particulièrement séduisante et redoutable.
C’est l’un des génies les plus populaires
au Maroc, avec le Ghoul, sorte d’ogre dont on ne se
lasse pas de raconter les histoires pour faire peur aux
enfants. Ces démons sont des créatures dont
l’existence remonte au temps de l’Arabie préislamique
et forment une des armatures principales de la mythologie
populaire au Maghreb.