Retour à la page  d’accueil

Rêve de maison
Horizons Marrakech
Objets de désir
Couleurs immobilier
Couleurs Golfs
Couleurs Essaouira

Consultez les anciens numéros
Inscrivez-vous à notre lettre d'information trimestrielle
Entrez votre E-mail ici

 
 
Dossier









Les souks, côté coulisses…

peut-on imaginer une médina sans des souks ? La question mérite à peine d’être posée, puisque c’est généralement autour d’eux que se sont créés les premiers rassemblements urbains. D’abord lieu d’échanges, le souk est, au fil des siècles, devenu une véritable institution sociale, où se tissent des relations bien plus complexes que celles, élémentaires, de l’offre et de la demande.
La médina de Marrakech n’échappe pas à la règle. Ses souks, situés derrière la place Jemâa El Fna, sont, avec ceux de Fès, les plus authentiques et les plus représentatifs du pays. Un grand labyrinthe fait de portes séculaires, de ruelles fourmillantes, d’impasses imprévisibles et de places mythiques... L’aventure, et c’en est bien une, commence à Bab Essamarine. En franchissant cette porte virtuelle, on a l’impression de pénétrer dans un univers clos, ombragé et mystérieux, de quitter la réalité pour plonger dans un océan de couleurs, de senteurs et de saveurs.
L’activité commence tôt le matin pour ne cesser que tard dans la soirée, quelques heures après la prière d’Al-âcha, la dernière de la journée. Chaque jour, le souk est pris d’assaut par des milliers de visiteurs, qui donnent la fausse impression de n’être jamais les mêmes. En fin d’après-midi, ils sont tellement nombreux qu’il devient difficile de marcher sans être cent fois bousculé. On se laisse alors emporter par la foule dans une promiscuité qui, tout comme le bruit, est plus une source de plaisir que de gêne.
La médina de Marrakech compte une vingtaine de souks et autant de corporations qui rassemblent plus de deux mille six cents artisans. Ses ruelles communiquant par de grandes portes forment un circuit qui se perd dans les profondeurs de la vieille ville. Les boutiques, minuscules pour la plupart, se ressemblent sans être jamais identiques, et proposent toutes sortes de produits artisanaux fabriqués par les maâlems, leurs ouvriers et leurs apprentis.
La mémoire des vieux sages.
C’est toujours avec beaucoup de nostalgie qu’un maâlem parle du passé. Il se détache alors de l’instant présent, oublie, le temps d’un verre de thé, les commandes qui l’attendent, et raconte volontiers des histoires d’autrefois, évoque des personnages disparus, se souvient des ateliers où il a fait ses premières armes. Il est bien rare que dans ses souvenirs n’apparaisse pas la figure d’un « amine » - littéralement « l’homme de confiance » - un sage démocratiquement désigné par la corporation pour résoudre les conflits entre artisans et les guider quand il s’agit de débattre de l’avenir du métier. Il doit faire l’unanimité et son mandat peut durer plusieurs années sans qu’il affronte la moindre contestation. « Pour être amine, explique un mâalem tapissier, il faut être compétent, sociable, aimé par tout le monde, cultivé et
digne de confiance. ». Même si l’amine est un mâalem, il n’est pas qu’un défenseur des droits patronaux. « Certes, il était impossible de s’installer à son propre compte sans son autorisation. Mais quand un apprenti n’était pas satisfait de ses conditions de travail, il pouvait aussi se plaindre à lui », se souvient Abderrahmane El Alami, maître babouchier. « Jusque dans les années soixante, un jeune qui arrivait à apprendre le métier passait devant une commission qui le jugeait sur pièce et l’aidait à s’installer à son propre compte », explique encore El Alami qui ajoute : « aujourd’hui, tu travailles deux mois comme apprenti et tu deviens artisan ».

Ainsi donc allait le souk. Avec ses règles, sa hiérarchie, son organisation et ses légendes. C’était la belle époque, semblent penser les Marrakchis. Celle des artisans élevés au rang d’artistes créateurs, de la vie laborieuse mais paisible, et de la soumission aux conventions sociales, souvent plus respectées que toutes les lois écrites.

La bourse du souk

C’est d’ailleurs pour ces raisons que le souk marrakchi a pu garder un mode de fonctionnement non pas identique, mais proche de celui des siècles passés. Il suffit de se rendre dans n’importe quel quartier du souk, juste après la prière d’Al-Asr (l’après-midi, vers 16 h 30) pour s’en rendre compte. C’est l’heure de la « dlala », la criée.Moment privilégié de la journée, elle consacre le labeur d’un jour, d’une semaine, d’un ou de plusieurs mois. L’article qui fera monter haut les enchères remplira de fierté l’artisan autant que l’acquéreur. La dlala est menée par un « dllal », un crieur. C’est à lui que revient la tâche de centraliser la production de la journée. D’un commun accord, le prix initial des enchères est fixé entre l’artisan et le crieur. Au souk de la Zarbia par exemple, les tapis mis en vente pour la journée sont déposés, roulés, sur la place centrale du marché. Le crieur en choisit alors un, le déroule et entame les enchères, tandis qu’un petit groupe se forme autour de lui. On tâte, on touche, on mesure l’épaisseur du tapis, on juge de la qualité de la teinture. Puis les chiffres fusent pendant cinq, dix minutes, peut-être plus. Le cercle se densifie ou se désagrège en fonction de l’intérêt que le tapis suscite chez ses éventuels acquéreurs, ainsi que du talent du crieur.

Sur la vingtaine de souks que compte la médina de Marrakech, certains résistent plus que d’autres et s’imposent sur le circuit du visiteur. Il y a d’abord souk Rahba littéralement « la Place ». On y trouve essentiellement des herbes, des poudres et des produits importés d’Asie et d’Afrique noire. Les herboristes qui y exercent occupent de minuscules échoppes pleines à craquer dans lesquelles ils sont les seuls à pouvoir se retrouver. Avant de devenir une place d’herboristes, souk Rahba était un marché d’armes et de munitions. Étrange conversion ! Tout comme celle de souk Zarbia, d’ailleurs. Jusqu’au début des années quatrevingt, on y vendait du cuir brut, mais l’odeur commençant à déranger sérieusement, ce sont les marchands de tapis qui ont pris la suite. Le souk de la babouche s’appelle souk Smata. Très fréquenté par une clientèle hétéroclite Marrakchis, étrangers, hommes et femmes - il rassemble une centaine d’artisans qui ne cessent d’innover et de mettre sur le marché des modèles rivalisant d’ingéniosité et de créativité. C’est également un souk très organisé avec son amine, ses crieurs et ses règles strictes. Sans transition, puisque cela se passe au hasard des flâneries passons au souk de la volaille, qui se signale de loin par sonodeur puissante. Ce très ancien marché a la particularité d’organiser des ventes de pigeons le vendredi et le dimanche. À côté des souks proprement dits, on trouve les bazars et les fondouks. Le premier bazar a été ouvert en 1936. On y trouvait aussi bien des babouches que des lustres, des caftans ou du cuivre, l’objectif étant, et il l’est toujours, de réunir différents articles dans le même espace. Un supermarché du souk, en quelque sorte... Quant aux fondouks, ce sont d’anciens hôtels où logeaient les commerçants venus de loin et où étaient également accueillies leurs montures. Ils sont aujourd’hui transformésen logements bon marché, en dépôts de marchandises ou en parkings pour les charrettes des vendeurs ambulants.

Des métiers et des hommes

Le souk est resté le domaine des artisans. Durant vos promenades, prenez le temps de les voir à l’œuvre, d’admirer le cœur qu’ils mettent à fabriquer le moindre objet. Abdelali Benabdelkader est l’un des deux derniers feutriers (lebbad) de la médina - dans sa famille, on l’est de père en fils - alors que dans les années trente, on en comptait une bonne soixantaine. Voilà un demi-siècle environ, l’apparition de la moquette, des nattes et des tapis industriels a contraint la plupart des feutriers à fermer boutique ou à se recycler. En fait, un feutrier fabrique ce qu’on appelle une « lebda », une sorte de petit tapis, extrêmement doux et soyeux, qui sert à la prière ou à la décoration. « Pour avoir une lebda de qualité, explique Abdelali, il faut travailler la laine pendant des heures avec du savon beldi (savon local sous forme de pâte noire) puis modeler le tout jusqu’à l’obtention d’un tissu compact et agréable au toucher. » Abdelali se souvient qu’avec huit autres artisans, dont son propre père, il avait contribué à la confection d’une lebda de 2,80 m x 2,40 m offerte au roi Hassan II, sur laquelle le souverain avait fait sa prière lors de l’une de ses premières visites au Sahara. Abderrazak est teinturier. Ils ne sont plus que trois à exercer ce métier dans la médina.Au tout début de sa carrière, dans les années soixante-dix, il gagnait 70 centimes par jour. « Le secret de la composition des couleurs a toujours été jalousement gardé. Chaque fois que les maâlems voulaient mélanger une couleur, ils éloignaient l’apprenti. Teindre les gandouras coûtait 8 Dh la pièce ; au début des années quatre-vingt dix, nous sommes passés à 2 Dh et nous nous dirigeons vers 1 Dh. Auparavant, c’étaient les clients qui venaient chez nous ; maintenant, nous sommes obligés de faire du porte-à-porte pour survivre, déplore Abderrazak. De plus, nous utilisions des teintures naturelles, qui sont aujourd’hui remplacées par des produits chimiques polluants ». Mais que faire quand on n’a appris que ce métier ? Pour ce responsable à la Délégation de l’Artisanat de Marrakech, il y a danger. « Plusieurs métiers sont en voie de disparition, comme le travail de la laine et

la teinture. On aimerait les réhabiliter, mais allez convaincre quelqu’un de retourner teindre la laine dans la médina. Je crois que tous les ministères doivent bouger et unir leurs efforts. Sinon, dans dix ans, tous les métiers artisanaux auront disparu. » La prise de conscience est heureusement réelle, chez les travailleurs du souk comme chez les responsables politiques. Au même titre que la place Jemâa El Fna, les souks de Marrakech devraient être inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco. Pour que continue de vivre un pan de la mémoire de l’humanité, pour que des milliers d’artisans continuent de créer de leurs mains un univers de beauté.

Le travail des enfants

Le Maroc est signataire de la Convention internationale des Droits de l’Enfant. À moins de quatorze ans, il leur est interdit de travailler, mais dans un pays où le chômage touche beaucoup de familles, la seule solution pour survivre est de confier les fils à des maâlems pour qu’ils apprennent un métier. L’État

a longtemps fermé les yeux, mais plusieurs programmes sont en cours de réalisation, comme la création de centres d’alphabétisation ou l’inscription, chaque année, de quatre cents apprentis ayant déjà fréquenté une école primaire dans des ateliers qui les aideront à se perfectionner dans leur métier. Pour gagner l’appui des maâlems, le Ministère de l’Artisanat leur délivre un certificat de formateur ainsi que 25 euros par mois et par enfant. Dans l’avenir seront installés un dispensaire, une bibliothèque et des salles de distraction, et un contrôle médical régulier pour les enfants et les maâlems qui lesemploient sera mis en place.

Mosquées et fontaines

Les souks de Marrakech comptent une quinzaine de mosquées, dont sept autour du souk Rahba. Il y a encore une vingtaine d’années, quand les muezzins appelaient à la prière, commerçants et artisans s’arrêtaient de travailler pour se diriger vers les salles d’ablutions jouxtant les mosquées. Les boutiques et les ateliers restaient tout de même ouverts et seul, un tabouret ou un simple bâton posé à l’entrée indiquait au visiteur que le propriétaire s’était absenté À quelques mètres de chaque mosquée, se trouvait une fontaine où les assants, les habitants du quartier, les commerçants et les artisans ouvaient s’abreuver ou s’approvisionner en eau. Dix-huit fontaines mbellissaient les souks. Mais aujourd’hui, par manque
d’entretien, la lupart d’entre elles ont disparu et seules quelques-unes - d’ailleurs ermées au public - subsistent. La plus belle est poétiquement baptisée « Shrab w’shouf » : « Bois et admire »

Les souks sont-ils en danger ?

S’il est un sujet qui fait l’unanimité chez les artisans du souk, c’est bien celui u bouleversement rapide de leur condition. Nouveaux venus dans le onde des mâalems, les intermédiaires imposent de nouvelles règles trangères à un mode de fonctionnement multiséculaire. Dans le passé, un rtisan se souciait peu de sa couverture sociale ou de sa retraite, à partir du oment où ses fils prenaient sa relève, assurant à leur tour la survie de la amille. Aujourd’hui, les pères ne veulent pas voir leurs fils trimer comme ux, ni ces derniers dépendre de l’humeur des intermédiaires et des aléas du ourisme. En outre, un personnage commence à s’imposer dans le souk : le oul chekara, un investisseur qui se procure la matière première, la donne transformer à un artisan contre un salaire ou à forfait, puis revend le roduit fini dix fois son coût réel. L’artisan devient alors un ouvrier, condamné à l’anonymat après avoir été une figure de proue du souk. De ouveaux types de marchandises ont également investi cet espace raditionnellement dédié aux créations du génie artisanal : baskets, tee-shirts t autres produits de confection sont désormais exposés sur des étalages utrefois consacrés aux babouches brodées ou au cuivre ciselé. La ontamination est heureusement encore limitée. Mais la vigilance s’impose i l’on ne veut pas que le souk, cœur de la culture vivante du petit peuple e la médina et lieu de socialisation unique, ne se transforme en une sorte e centre commercial sans âme…

Géographie des souks

La zone commerciale de la médina s'ordonne suivant une hiérarchie qui organise l’emplacement des corporations en allant du centre, la mosquée Ben Youssef, vers les remparts. Cet ordre obéit à plusieurs critères : un critère économique, qui tient compte de la valeur des produits, et un critère de commodité, lié à la gêne causée au voisinage. Les ateliers et les boutiques de produits de luxe - libraires, marchands d'encens et de parfums,

relieurs - sont établis près de la mosquée : on trouve ensuite le marché aux étoffes et les orfèvres, puis les tapissiers, les babouchiers et les tisseurs de laine. À la périphérie sont installés les menuisiers et les serruriers, et enfin, bannis du cœur commercial, les métiers polluants, bruyants ou malodorants, comme les tanneries ou les mégisseries. Aux portes, et au delà des remparts, sont rejetées les activités en relation avec la vie rurale - maréchaux-ferrants, par exemple - ou les installations exigeant beaucoup d’espace, comme les huileries ou les ateliers de poterie. Au delà de l'enceinte, enfin, se déroulent les marchés hebdomadaires, comme celui de Bab Khmiss, le jeudi. Le lieu culminant du négoce reste la « kissariya ». Occupant traditionnellement une position centrale, ces galeries sont constituées d'un ensemble de constructions ayant un plan assez régulier et sont traversées par des rues se coupant à angle droit ;toutes les issues sont munies de portes que l'on ferme la nuit. Le schéma catégoriel a permis aux marchés du monde arabe, de Fès à Bagdad, de perdurer, car il n’y aurait pas de souks si les hommes qui y travaillent n’étaient pas complémentaires, chacun offrant sa part de savoir-faire à l’autre, lui-même véritable extension du premier... Samia Abdel-Adim Avec un montant de 11,5 millions d’euros en 2002, la France reste le premier importateur de produits artisanaux en provenance de Marrakech. Les États-Unis arrivent en deuxième position (4,5 millions), suivis de l’Italie (2,5 millions), de l’Angleterre (2,2 millions), et de l’Espagne (1,5 millions). Le fer forgé arrive en tête des produits les plus exportés alors que le tapis, très prisé dans les années soixante et soixante-dix, n’occupe plus que la septième place après la poterie, les produits de menuiserie, les habits traditionnels, la maroquinerie et les couvertures. En 2002, Marrakech a été visitée par 1 185 429 de touristes et chacun a dépensé en moyenne 200 euros dans l’achat de produits artisanaux et de souvenirs