Retour
à la page d’accueil
|
| Homme,
Geste, objet Marrakech |

|
Le cheval en habit de lumière
Pays de cavaliers, le Maroc perpétue
l’une des traditions équestres les plus anciennes
et les plus accomplies du monde. Depuis toujours, des hommes
travaillent dans l'ombre pour parer les chevaux des plus
beaux atours. Chez les El Fathi Lalaoui, on est sellier
depuis quatre générations.
lls sont sept au fond de la
boutique, habillés de jellabas blanches et chaussés
de babouches jaunes, comme pour les grandes occasions...
Seuls, parfois quelques hochements de tête viennent
briser leur immobilité. Dignes et droits dans leur
vieillesse, ces hommes ont parcouru plus d'une centaine
de kilomètres en taxi pour venir jusqu'ici, au souk
Serrajine, le souk de la sellerie. Usés par le soleil
et les travaux des champs, ils économisent leurs
mouvements.
Et pourtant… À plus de soixante-dix ans, ils
entretiennent la même passion depuis plus d'un demi
siècle : la fantasia. Tous les sept participent avec
leurs chevaux aux moussems de la région. Leurs selles,
ils les tiennent de leurs arrières-grands-pères
qui les avaient eux-même héritées de
leurs pères. Le temps a eu raison de l'une d'entre
elles. " El Alam ", leur chef, vient négocier
avec ses cavaliers l'achat d'un nouvel équipement
au Haj El Fathi Lalaoui. À quatre-vingt treize ans,
l'homme connaît son métier ; il lui a été
enseigné par son père qui dans les années
Trente a ouvert la boutique au cœur de la médina
de Marrakech. Depuis, il ne l'a jamais quittée. Son
grand âge ne lui permet plus de découper, de
coudre ou d'assembler. Alors, calé au fond de son
grand fauteuil, il supervise l'activité de la boutique,
reprise par son fils et son petit-fils. En ces mois d'été,
le travail ne manque pas. Mais rien à voir avec autrefois.
Dans les années Soixante, ils étaient plus
d'une centaine de selliers dans le souk. Aujourd'hui,
ils ne sont que deux. Et sur la petite place ombragée,
il reste seul depuis vingt ans. Les boutiques à touristes
sont venues remplacer les selleries disparues.
Mohamed,
"décorateur pour la télévision"
La survivance de son savoir-faire repose sur Mohamed, son
petit-fils âgé de vingt-deux ans. Depuis son
enfance, Mohamed passe son temps libre à la boutique
et à l'atelier. Cela fait maintenant deux ans qu'il
y travaille à plein temps. En ce moment, il commence
à six heures du matin pour ne s'arrêter que
tard dans la soirée. Les demandes affluent : réparation
de selles, création de nouveaux harnachements…
La saison des fantasias prend fin en octobre. Après,
ce sera plus calme. " L'hiver, c'est un peu comme des
vacances. En fait, on travaille vraiment beaucoup pendant
trois mois de l'année. Le reste du temps, je fabrique
des équipements en prévision des commandes
à venir ." Des commandes qui proviennent surtout
des cavaliers de fantasias et de ceux
qui font monter les touristes sur leurs chevaux harnachés
comme pour la parade.
Depuis quelques années, une nouvelle clientèle
a cependant fait son entrée dans la boutique : les
gens de cinéma… " J'ai travaillé
pour de nombreux films, surtout des films arabes et des
films historiques, Kundun, La Bible et Highlander. La Momie
est le seul que j'ai vu au cinéma. Les autres, je
les ai parfois regardés à la télé.
De même, il est très rare que je me déplace
pour les fantasias. Alors je regarde leurs retransmissions
à la télévision, en particulier celles
de Moulay Brahim, de Lourika et d'El Jadida. J’ai
un grand plaisir à voir mes selles sur les chevaux.
Et puis, avec les films, on gagne plus d'argent… Finalement,
c'est comme si j'étais décorateur pour la
télévision " s'amuse Mohamed. Son sourire
disparaît à la venue de son grand-père
qui vient vérifier l'avancement du tapis de selle
qu'il doit terminer pour le soir.
Un art menacé de disparition
Mohamed plonge le nez dans son ouvrage quelques instants,
le temps d'être sûr que le patriarche s’est
éloigné… “ J'aime mon métier,
mais je sais qu'après moi il n'y aura personne pour
me succéder. Il est en train de disparaître.
Et si un jour j'ai un fils, je ne lui imposerai pas de faire
comme moi. C'est dur, la sellerie... On ne fabrique que
cinq ou six équipements complets par an. Et encore,
heureusement qu'il y a le cinéma… " Et
Mohamed se met à rêver d'une vie moins contraignante,
d'un métier qui rapporterait de l'argent, d’une
installation en Espagne. Et de conclure : " Rêver,
c'est facile. Mais réaliser ses rêves, c'est
autre chose. " Un homme l'interrompt. Son visage marqué
par le soleil et ses mains rugueuses font deviner une vie
passée dans les champs.
Il vient acheter des protège-selles et la négociation
s'annonce rude. Leur prix est de 100 dirhams, et l'homme
les veut pour 50. Mohamed secoue la tête et reprend
son ouvrage. " Les affaires avec les cavaliers sont
très dures. Ils veulent toujours négocier
au plus bas. Ils n'imaginent pas le travail qu'il y a derrière.
Et pour eux, équiper un cheval représente
une telle fortune… "
Cela fait d'ailleurs plus de trois heures que les sept cavaliers
négocient avec le grand-père. Plusieurs théières
ont déjà été bues… La
selle, son tapis, le filet, le poitrail sont posés
au milieu de la boutique. Un des hommes passe distraitement
la main sur les broderies. La conversation s'anime ; ils
parlent du temps, des cultures, des chevaux. On en croirait
presque qu’ils ont oublié pourquoi ils sont
venus. Mais le grand-père revient à leur affaire
: ce sera 5 000 dirhams, pas un sou de moins. Les vieux
se concertent. Des hochements de tête laissent à
penser que la négociation va s'arrêter là.
Quelques poignées de main plus tard, l'affaire est
conclue. L'un des hommes sort de sa jellaba une liasse de
billets soigneusement pliés et la tend au Haj. Mohamed
se remet rapidement à l'ouvrage avant que son grand-père
ne vienne faire son inspection. Après le tapis, il
lui faudra remettre
en état une selle qui, elle aussi, a dû franchir
plus
d'une génération...
|
|
| |
| |
Les
moussems
Le moussem - de “
mawsim ”, “ événement périodique
” - est né durant la période pré-islamique.
Il s’agissait alors d’un marché installé
au croisement des itinéraires empruntés par les
caravanes, de préférence proche d'un lieu saint
pour bénéficier de sa protection. Commerce et
échanges entre les tribus étaient accompagnés
de nombreuses festivités.
Aujourd'hui, on appelle moussems les fêtes locales et
populaires qui ont lieu tous les ans à l'occasion du
pélerinage au tombeau d'un saint. Le folklore se mêle
alors au religieux. On recense chaque année au Maroc
plusieurs centaines de moussem, dont l’importance est
évidemment très variable.
La majorité d'entre eux ont lieu entre juillet et octobre,
après la fin des moissons, cette période de repos
relatif étant favorable entre autres à la conclusion
des fiançailles et des mariages. Le plus connu - il est
d’ailleurs de plus en plus fréquenté par
les touristes - est celui d'Imilchil, dans le Haut Atlas, qui
se tient en septembre. Pendant trois jours et trois nuits, il
rassemble tous les jeunes de la région venus chercher
l'âme sœur. Il est encore fréquent qu’à cette occasion se nouent des alliances entre les familles.
|
| |
|
Un équipement riche et complet
L'équitation
traditionnelle qui perdure à travers la fantasia met
en valeur le cheval et le cavalier. L'équipement des
chevaux, pour la plupart des barbes à la robe claire,
est constitué d'une selle à arçon de bois
d'olivier, recouvert d'une peau de chèvre rétrécie
au séchage. Le pommeau et le troussequin sont particulièrement
hauts afin de maintenir l'assise du cavalier. L'ensemble est
recouvert d'une chemise de selle en cuir brodé d'or et
d'argent. Pour protéger le dos du cheval, la selle repose
sur sept tapis en laine bouillie de couleurs différentes.
Les étriers en fer sont maintenus pas de courtes étrivières.
Le poitrail, la frontale, la têtière et la cravate,
autrefois brodés de soie multicolore, sont aujourd'hui
richement ornés au fil d'or. Le mors en acier et à
canon droit, rattaché à une gourmette, est particulièrement
dur, et permet de stopper le cheval en quelques mètres.
Les cavaliers, tout de blanc vêtus, portent un seroual,
des chausses de cuir, une jellaba, une chemise et un turban
parfois coloré. À leur ceinture, ils portent un
poignard et un sac contenant des extraits du Coran. À
la main, ils tiennent un long fusil maure finement damasquiné,
la “ mokhala ”, une sorte de mousquet. Les charges
sont de poudre noire et aucun projectile n’est évidemment
tiré. |
 |
La
fantasia, héritage des Zénètes
La selle fait son apparition à Rome au début de
l'ère chrétienne. Relativement sommaire, elle
ne possède alors pas encore d'étriers. Ce n'est
que vers l'an 800 de notre ère que ces derniers entrent
dans l'histoire de l’équitation. La selle profonde,
munie d'étriers, s'impose alors au Maghreb en même
temps qu'une nouvelle façon de monter, élaborée
par les Zénètes, des Berbères d’une
grande ethnie nomade. Grâce aux étriers, ils pouvaient
monter très court, en avançant les genoux et en
reculant les talons. Cette position
leur permettait d'engager les attaques en position suspendue,
dressés sur leurs étriers. Comparés à
leurs adversaires qui montaient long, ils étaient d'une
légèreté qui faisait toute la différence
au combat. Au fil du temps, ils perfectionnèrent cette
technique en adoptant une selle au pommeau et au troussequin
élevés emboîtant le bassin, de grands étriers
en fer,
et le mors dit « arabe », à anneau circulaire
formant gourmette passé dans la mâchoire inférieure.
Les fantasias sont l'héritage de cette époque.
Les Zénètes menaient alors leurs attaques en deux
temps : d'abord “ el karr ”, l'attaque fulgurante,
puis
“ el faâr ”, la retraite vive qui est une
fuite simulée. Cette technique de combat s'est transformée
en un jeu – le mot fantasia, d'origine latine, signifie
“ divertissement ” - qui a pour objectif de prouver
la bravoure des participants. Ces derniers sont regroupés
en “ sorbas ”, des groupes d'une dizaine à
une centaine de cavaliers appartenant à la même
tribu ou à la même ethnie. Alignés à
l'extrémité d'un terrain d'une bonne centaine
de mètres, ils partent ensemble au galop jusqu'à l'ennemi imaginaire - le public - avant de tirer une salve au
fusil. La charge
est suivie d'un arrêt brusque puis d'un demi-tour et
d'un repli rapide. |
|