Retour à la page  d’accueil

Rêve de maison
Horizons Marrakech
Objets de désir
Annonceurs du N°:3

Consultez les anciens numéros
Inscrivez-vous à notre lettre d'information trimestrielle
Entrez votre E-mail ici

 
 
Gens du Maroc

Les contes enchantés de Mohammed
Cheikh

Ahmed Bouchama, plus connu des Marrakchis sous le nom de Mohammed Cheikh, est l'un des plus anciens conteurs de la place Jemaa el Fna. Tous les soirs, depuis près de cinquante ans, il captive des vieillards et des marmots, des riches et des mendiants, auxquels il narre avec passion – comme si le temps n’avait de prise ni sur lui, ni sur eux - les contes des Mille et Une Nuits.

Même à l'heure où l’activité de la place bat son plein, il n'est pas besoin de le chercher très longtemps dans la foule : il se tient toujours au même endroit, devant le Café de France. Âgé de presque soixante-dix ans, yeux verts et regard perçant, il s'appuie sur une canne et porte une longue barbe blanche. À la mode traditionnelle, il est vêtu d'une jellaba blanche et coiffé tantôt d'une taguia, tantôt d'un chapeau de paille.
C'est un homme du bled, un Berbère de Tahanaoute, à qui la passion de la halqa (théâtre populaire) vint à dix-sept ans, alors qu'il se destinait au métier de forgeron. Ébloui par les récits des conteurs du village, et bien qu'analphabète, il décide d'acheter les livres des Mille et Une Nuits. Un lettré les lui lit patiemment et pendant deux ans il mémorise les textes, jusqu'au jour où il se sent prêt à affronter un auditoire.


C'était à Jemaâ el Fna, en 1955. En ce temps-là, seuls venaient les gens des souks. L'auditoire était moins nombreux, mais aussi moins pressé : " On buvait le thé, on pouvait rester jusqu'à deux heures du matin…" Aujourd'hui, il s'interrompt à 21 heures. Nombre de ses amis et de ses auditeurs sont morts. Les autres viennent toujours, fidèles à sa halqa, accompagnés de leurs petits-enfants. Mohammed Cheikh se joue du temps et des modes passagères.
Selon lui, un bon conteur est un homme qui respecte scrupuleusement les histoires, sans rien ajouter ni retrancher, et qui sait placer sa voix. La sienne a beau être éraillée, elle porte si loin qu’il n’a nul besoin de crier. Son talent est dans ses intonations, ses mimiques,
ses gestes. Il ponctue son récit de claquements de mains, jette parfois sa canne, se déporte d'une jambe sur l'autre, comme dans une figure de ballet. Lorsque le muezzin fait entendre son appel à la prière, il interrompt son récit et tend la main, en quête des quelques pièces qui le

feront vivre jusqu'au lendemain. Comme Shéhérazade, il sait faire durer les histoires...
Dans l'assemblée assise autour de lui en demi-cercle sur des bouts de carton, quelques vieillards fument discrètement une pipe de kif. D'autres sont restés debout, appuyés comme lui sur une canne... Mohammed Cheikh lit sur les visages l'attention portée à ses récits. Depuis ses dix-sept ans, il n'a jamais imaginé exercer un autre métier. Il se sent libre : libre de travailler quand il lui plaît, libre de choisir ses histoires - "Alors Ralya ben Mansour monta sur le dos des bisons et ils traversèrent les sept mers…". À faire rêver les badauds tous les soirs, lui aussi se prête à rêver de voyages et
de pèlerinage... Puissent ses vœux être exaucés. Comme les aèdes de l'Antiquité, il aura enchanté l'imagination des foules. Comme eux, « verba volant », son génie sera emporté par le vent. Et avec lui disparaîtra une part de cette littérature orale si injustement méprisée, et pourtant aussi ancienne que l’humanité.