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Horizons
























Dans le sillage des navigateurs portugais

Dès le Moyen Âge, les Portugais s'installèrent sur la côte atlantique du Maroc. De Tanger à Agadir, en passant par Asilah, Larache, Rabat, Casablanca, Mazagan (El-Jadida), Safi et Mogador (Essaouira), cette équipée littorale mène, façon Petit Poucet, de forts en ports et de canons en bastions, sur les traces d’un très ancien rêve colonial.

Approchez… Tanger devient bruit croissant, méli-mélo d'avertisseurs, de cocoricos, de chants nasillés par la radio des tailleurs, de slogans définitifs que crient les marchands de jus de fruits. À l'angle de la grand place, là où la rue de la Liberté grimpe vers la médina, une stèle entérine le jumelage de Tanger avec Faro, le port colonial du sud du Portugal. Tanger était encore espagnole en 1954, mais la mairie a préféré évoquer un colon plus ancien, plus compréhensif, peut-être ; car du XIIIe au XVIe siècle, ce sont les marchands de Faro, de Lisbonne ou de Coïmbre qui étaient maîtres de la côte.
Échange de bons procédés : au temps où ils s'appelaient Almoravides, n'étaient-ce pas les Marocains qui régnaient sur le Portugal ? Ils y ont laissé un héritage discret : une mosquée, des jardins suspendus, un puits copié sur le nilomètre du Caire... Même la " saudade ", cette mélancolie autant lusitanienne que le spleen est anglais, trouve son étymologie dans l’arabe " souwadiya " - " humeur noire " - ; et cet " Algarve " si balnéaire, n'est autre qu’ " Al Gharb ", " l'Ouest ", celui de la péninsule ibérique ! À charge de revanche, car " bourtouqal ", le mot arabe qui désigne l'orange, n'est que la transcription de " Portugal "…

Celui qui voulut
ressusciter les Croisades

Pour expliquer ces trocs culturels, il faut avoir vu la proximité des deux contrées, séparées par un bras de mer qu'on franchit d'un coup d'œil. Se déroulant de la côte atlantique vers celle de la Méditerranée, la rive européenne est là, sur votre gauche, tantôt silhouette, tantôt très nette. Et voyez ce chevrier, il hèle son troupeau sous l'ombre d'une dent de roc, poussée comme une canine hors de l'herbe rêche : c'est l'autre Colonne d'Hercule, symétrique de celle de Gibraltar, à l'autre commissure de la bouche du détroit. Tapi comme un crocodile au fond d'une baie étroite, voici votre premier fort. Des décombres, des arches, des voûtes, des devises sur parchemin sculptées au burin : Al-Qasr as-Saghir était un avant-poste de Ceuta, du temps où l'enclave était portugaise, et non espagnole comme aujourd'hui.
Faites demi-tour, pour fermer la parenthèse. Déjà vos pneus font gronder le bitume ravaudé qui mène au sud. Boudant les tronçons d'autoroutes, vous longerez au plus près le rivage, jusqu'à Agadir. Vous embrasserez ces vues maritimes que l'on surplombe – hasard ou volonté des ingénieurs des Ponts et Chaussées ? – à l'instant où elles sont les plus grandioses. La plupart des étapes sont d'anciennes " feitoras ", escales sur la route des comptoirs du Mozambique riche en ivoire, de la Guinée pays grand pourvoyeur d’esclaves, du Brésil gorgé d'émeraudes, de la petite Chine de Macao, de la petite Inde de Goa.
La première feitora, Asilah, a conservé les armoiries royales de la patrie du fado. Elles ornent ses remparts rudoyés par les flots. À l'intérieur, le sobre donjon est manuélin, ce style inspiré par les nouveaux instruments de navigation ainsi que par les plantes rapportées par les navigateurs des Grandes Découvertes.
En 1578, c'est une expédition d'un autre âge dont Asilah est le décor : une armada de caravelles débarque dix-sept mille fantassins et chevaliers. À leur tête, le roi Sébastien, qui se croit encore au temps des Croisades. Il veut christianiser par la force une région dont il ne contrôle que les ports. La suite - et la fin - de cette brève aventure se situe à Larache, quarante kilomètres plus au sud, où dominant les tonnelles du jardin public, subsiste un parfait exemple de tour de guet lisboète. C’est à proximité, du haut des remparts de Graciosa, une feitora bâtie sur l'acropole du site romain de Lixus, dont les ruines mêlent encore aujourd'hui moellons médiévaux et blocs antiques, que les habitants consternés ont assisté à l'événement. Là où le Wad al-Makhazin conflue avec le Wad al-Loukous, à l'endroit où les hérons cendrés patrouillent dans les roseaux, l'armée chrétienne sera sabrée, Sébastien le premier. Soutenant le monarque, le traître Al-Moutawakil mourra aussi, ainsi que le vainqueur, Abd-al-Malik, vaincu par les blessures dont il paya sa victoire. D’où le nom de la "bataille des Trois Rois" que connaissent tous les écoliers marocains.

La voix d'Othello

Placée sur votre chemin, Rabat rend hommage par son nom à ceux qui boutèrent les Portugais hors de la Terre d'Islam. Car " Rabat " vient du " ribat " qui se trouvait ici, une de ces casernes-couvents des " mourabitoun ", moines-soldats voués à la Guerre Sainte. Et puis il y a Salé, banlieue historique sur l'autre berge du fleuve. Une esplanade herbue cernée de murs courtauds marque l'endroit où les corsaires, poursuivant la tâche des mourabitoun, avaient leur base.
Un peu plus bas, Casablanca est la plus vaste métropole du royaume. Si son nom sonne bien ibérique, il n'est pourtant qu'une traduction de l’arabe Dar al-Bayda, " Maison-Blanche ". Les avenues vrombissantes n'en finissent plus. Atteindre la Corniche est une bénédiction. Après avoir détaillé la forteresse lépreuse – portugaise, comme il se doit –, vous pourrez goûter au charme de la médina, ses petits métiers, du luthier au grilleur de pépins de courge.
Guidé par le bâton blanc d'une policière bien sanglée, vous renouez avec votre itinéraire. Après 80 km de surplombs et de grèves d'un jaune ocré, voici les longs remparts d'Azemmour, mirés par un cours d'eau paisible. La poudrière est éventrée, les portes fortifiées ont perdu leurs clés et les enfants ne crient plus dans la langue de Camoëns. Encore quelques lieues et paraît El-Jadida - Mazagao - la ville la plus marquée par les occupants d'autrefois. Après un siège, ils durent finalement se résoudre à l’évacuer. C’était il y a trois siècles à peine... Leurs vainqueurs les ayant contraints à n'emporter que les vêtements qu'ils avaient sur eux, ils se vengèrent en faisant tout sauter derrière eux. Huit mille Marocains périrent…
Plus que ses deux églises, le fleuron d'El-Jadida est la citerne portugaise, carré hypogée dont les nervures gothiques se croisent sur un éblouissant puits de lumière. Sur les perrons ruisselants sussure l'écho des gouttes souterraines. Conquis, Orson Welles y tourna son Othello. Et l'on croirait entendre la voix vibrante du héros de Shakespeare : “ Messieurs, irons-nous voir ces fortifications ? “…
Dessinant les contours des ailes déployées d’un papillon, ces dernières portent des noms bien catholiques : bastions de l'Ange, du Saint-Esprit, de Saint-Antoine... À travers la grille joliment rouillée de la porte de la Mer, vous pouvez apercevoir le port, en contrebas. Un souterrain y descend, maçonné dans la pierre poisseuse. La brise fait claquer les fanions des bateaux de pêche, semblables aux cavaliers d'une armée médiévale. Vous sentez, presque physiquement, le sel alourdir le vent et jusqu'aux rayons du soleil.
Les falaises vous cernent. À leur pied, les lames font le plat sur les écueils, dénudant leurs dalles trempées avant de les redraper d'une mousse aux tons limonade. Goût salé d’embruns… Voici Safi. La colline voisine crache sa fumée de genêt, qui fixera le célèbre bleu des poteries de la ville. Un gardien professoral veille sur le " Dar al-Bhar ", ce " château de la Mer " qui fut jadis " castelo do Mar ". Le vent du large refroidit le bronze des canons, forgés à Amsterdam. Zigzaguant entre les charrettes lourdes de fraises, vous débusquez la chapelle. Aux armes du pape, ses clefs de voûtes veillent désormais sur le bien-être d'une famille musulmane.
Vous enjambez le Tensift, rougie par les alluvions rognés dans l'Atlas. " Fleuve des aloses ", disaient les commerçants du Tage, et ces petites anguilles rapportaient gros, pêchées dans des carrelets dont le Portugal répandra l'usage jusqu'en Inde. Enfin, voici Mogador. En exil sur son îlot, la cité portugaise disparue est devenue réserve d’oiseaux, l’un des derniers domaines du rarissime faucon Éléonore. De Mogador ne reste que son héritière plus terrienne, Essaouira. Dans les brumes vaporeuses comme un tulle de danseuse, les remparts d'ocre et de chaux semblent évadés d'un carton à dessin : un mirage de murs, en équilibre entre les récifs fauves et le cri des goélands. Les chalutiers suent la saumure et les écailles, les pêcheurs trient leur butin, indifférents aux larcins incessants des oiseaux.
Il faut alors se lancer sur le dernier tronçon de route, cramponné à l'énorme masse caillouteuse de l'Atlas. Parfois, la chaleur crissante d'un bosquet d'arganier, comme un havre... Le voyage touche à sa fin. Les hauteurs ouvrent sur la sage géométrie de la ville nouvelle, et celle, non moins sage, des cargos d'Agadir alignés bord à bord.
La forteresse est vide comme un cadre sans toile. L'Histoire a ici perdu ses propres traces lors d’un tragique et meurtrier caprice de la terre : celui du séisme de 1960. Comme s’il fallait que le souvenir des navigateurs portugais d’autrefois soit à jamais effacé…

Une toponymie chargeante

À titre de curiosité, voici quelques toponymes luso-hispaniques,
avec leur équivalent en arabe ou en berbère.
Alcazarquivir : Al-Qasr al-Kabir ("Le Grand Palais")
Alcazarseguer : Al-Qasr as-Saghir ("Le Petit Palais")
Casablanca : Dar al-Bayda ("Maison Blanche")
Ceuta : Sabta
Gibraltar : Jibal Tariq ("mont Tariq", du nom de Tariq Ibn-Ziyad, premier conquérant de l'Espagne)
Larache : Al-Araych ("Les Vignes")
Mazagao (Mazagan) : Al-Mazawi ("Aigues-Chaudes")
Al-Brija-l-Jadida ("La Tour-Neuve"), abrégé en El-Jadida ("La Neuve")
Mogador : As-Sawira ("L'Ordonnancée")
Santa Cruz de Aguer ("Sainte-Croix-du-Gué") : Agadir ("La Réserve, “Le Grenier")conquérant de l'Espagne)
Larache : Al-Araych ("Les Vignes")
Mazagao (Mazagan) : Al-Mazawi ("Aigues-Chaudes")
Al-Brija-l-Jadida ("La Tour-Neuve"), abrégé en El-Jadida ("La Neuve")
Mogador : As-Sawira ("L'Ordonnancée")
Santa Cruz de Aguer ("Sainte-Croix-du-Gué") : Agadir ("La Réserve, “Le Grenier")

Brève chronologie

1249 : avec la chute de Faro, fin de la présence maure sur le territoire d'Al-Gharb
(l'Algarve d'aujourd'hui).
1415 : Ceuta (As-Sabta) est conquise par le fils du roi du Portugal, Henri le Navigateur. Mais le projet militaire de créer un état-tampon en Afrique du Nord se teinte vite de
visées commerciales.
1471 : Tanger est conquise par les Portugais.
1492 : chute de Grenade et fin de la présence musulmane dans la péninsule ibérique. Premier voyage de Christophe Colomb, qui atteint l'Amérique : les Chrétiens vont se désintéresser peu à peu de la Méditerranée pour tracer des routes commerciales dans l’Atlantique.
1505 : Agadir voit la construction d'un
fortin portugais.
1509 : le traité de Sintra, signé avec les Espagnols, autorise les Portugais en route pour la Guinée et l'Inde à faire escale en
Afrique du Nord.
1514 : Mazagan (El-Jadida) devient
escale portugaise.
1541 : les souverains saâdiens chassent les
Portugais d'Agadir, Safi et Azemmour.
1578 : la mort de Sébastien Ier à la bataille des Trois Rois (Al-Qasr al-Kabir) laisse le trône du Portugal sans héritier, Philippe II d'Espagne
finit par annexer le pays pour soixante ans.
1769 : les Portugais quittent Mazagan assiégée ;
mais la place est piégée : 8 000 Marocains
sont tués dans l'explosion des bastions.

Pratique

Quand y aller ?
Les meilleures saisons restent l'automne et le printemps, mais
il n'y a guère que l'été qu'on se baignera agréablement.

Avec qui ?
Fram est l’un des rares voyagistes français à avoir des succursales au Maroc (à Agadir et Marrakech). Pour un autotour sur mesure de 8 jours de Tanger à Agadir (vols Paris-Tanger et Agadir-Paris), 7 nuits sur place (demi-pension et petit déjeuner), location de voiture catégorie A, taxes et assurances comprises, comptez entre 800 et 1 100 euros par personne (sur la base de deux).

Le climat
Pour se faire une idée de l'influence de la latitude, les moyennes annuelles sont de 17° à Tanger et de 21° à Essaouira.

Décalage horaire
Le Maroc est encore à l'heure portugaise, c'est-à-dire...
une heure de moins qu'à Paris en hiver et deux heures en été.

Formalités
Si une carte d'identité suffit pour un voyage organisé, un passeport valide est préférable. Le permis de conduire international n'est pas nécessaire. Les mosquées ne peuvent être visitées par les non-musulmans.

S'y rendre
Royal Air Maroc (0820 821 821) et Corsair (0820 042 042). Entrée par Tanger (Ram) et Agadir (Corsair et Ram).

Quelles étapes choisir ?
Tanger (2 nuits), Rabat, El-Jadida, Essaouira (2 nuits), Agadir.

Votre véhicule
Un 4X4 est préférable dans l'absolu, mais on peut très bien s'en passer. Privilégiez les enseignes internationales afin d'éviter les plaies de certains loueurs peu consciencieux : absence de cric, de roue de secours, pneus bardés de hernies, qui pourront occasionner des frais en réparation (sans envisager le pire) plus élevés que la différence de prix. N'hésitez pas à refuser un véhicule. Attention aussi aux échanges de roues sur les parkings mal gardés ! Les voitures de location n'ont pas le droit d'entrer dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla.

Dans vos bagages
Couvre-chef, vêtements légers (ce qui ne veut pas dire tenue légère !). Bonnes chaussures pour les sites.

Équipement à prévoir
Une bonne carte routière (Michelin, Institut Géographique National, Vincennes), une paire de jumelles, une torche par personne (pour visiter les ruines).

Et vos finances ?
Le dirham vaut environ 0,10 ¤. La carte Visa est acceptée par les établissements touristiques, les distributeurs étant limités aux grandes villes. On accepte parfois les euros dans les boutiques travaillant essentiellement avec le tourisme. Le pourboire (10 Dh à un porteur, 10 % du service au restaurant) est institutionnel.

Comment se faire comprendre ?
L'arabe est la langue officielle. Les transcriptions sont souvent celles des anciens colonisateurs, qui ont plus fait confiance à leur oreille qu'à leurs connaissances. Dans les villages reculés, on parle exclusivement tamazight (berbère). Si le français reste très répandu, tout le monde ne le parle pas. Vers Tanger, par exemple, on parle plus volontiers la langue de l'ancien occupant... espagnol !

Comment téléphoner ?
Pour joindre le Maroc depuis la France : 00 212 + code local sans le 0 + numéro.
Du Maroc vers la France : 00 33 + numéro (sans le 0). Évitez de gaspiller vos euros dans une carte inutilisable ailleurs : il existe de nombreux centres de télécommunication, meilleur marché que les hôtels. Les portables marchent plutôt bien sur toute la côte.

Où dormir ?
Mövenpick Tanger*****
La décoration est ample, l'accueil juste un peu obséquieux, les chambres très agréables, de même que la cuisine. Sans doute la meilleure adresse de Tanger.
Route de Malabata, Tanger. Tél. : 00 212 (0) 39 32 93 00
Riyad Al-Madina***
Une maison du XIXe siècle convertie en hôtel de charme de
34 chambres. Confort simple : douche, mais ni climatisation,
ni télévision, ni téléphone. Un restaurant, cependant.
Médina d'Essaouira. Tél. : 00 212 (0) 44 47 58 27
Dorint Atlantic Palace*****L
Pour se la jouer grand luxe avant de reprendre l'avion d'Agadir, un hôtel avec thalasso, jardins et piscine.
Tél. : 00 212 (0) 48 82 41 46 - Fax : 00 212 (0) 48 82 93 54

Où déjeuner, où dîner ?
Al-Mounia
Atmosphère coloniale et service soigné dans un cadre
à l'ancienne.
95, rue du Prince Moulay Abdallah, Casablanca
Chez Pepe
Un bon restaurant de poisson près des remparts. Fraîcheur assurée.
Place Zellaqa, Asilah
Le Méchouar
Un spécialiste du poisson. Tajines. Couscous sur commande.
Avenue Ouqba Ibn-Nafiya, Essaouira

Que rapporter ?
Sayd Lahlou
Rabab, ganbri... un luthier traditionnel qui aime les instruments qu'il vend. Prix raisonnables.
287, rue Jamha ach-Chlouh, Casablanca
Un spécialiste du thuya
Pas de nom, pas d'enseigne. Juste le bruit d'un travail appliqué : plateaux et cadres en thuya d'une beauté toute simple et pour des prix plus raisonnables que dans les boutiques plus passantes. Dernière cour à gauche de la Sqala, Essaouira

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