Retour à la page  d’accueil

Rêve de maison
Horizons Marrakech
Objets de désir
Annonceurs du N°:3

Consultez les anciens numéros
Inscrivez-vous à notre lettre d'information trimestrielle
Entrez votre E-mail ici

 
 
Histoire secrete











Aït Ben Haddou ou la légende des siècles

Émergeant de cette terre ocre et rose dont il a tiré sa substance même, Aït Ben Haddou semble surgir d’un rêve venu du fond des âges. Au pied de la butte à laquelle il s’adosse, l’océan verdoyant de l’oasis, tout autour, des collines dénudées, et au loin, cernant durement l’horizon, le superbe chaos des sommets du Haut-Atlas…

l est difficile de préciser l’époque de la construction d’Aït Ben Haddou, mais l’occupation humaine de la région renvoie à la plus haute antiquité. Quant aux témoignages historiques, c’est à partir de l’époque almoravide, au cours des XIe et XIIe siècles, qu’ils prennent de l’épaisseur. On sait que dans cet « ighrem » cohabitait selon un système hiérarchique très élaboré une population amazighophone composée de Blancs et de Noirs, de Juifs et de Musulmans. L’ancien ksar, qui était encore occupé aux lendemains de l’indépendance du Maroc, en 1956, sera progressivement déserté par la population qui préférera construire un nouveau village sur la rive droite de l’Assif Marghen. Mais ces ruines superbes ne pouvaient manquer d’attirer les curieux ; à partir des années 60, Aït Ben Haddou s’impose comme un haut lieu du tourisme au Maroc. Les habitants, qui vivaient autrefois essentiellement d’agriculture et d’élevage, vont y trouver de nouvelles ressources. Très vite vont se multiplier les hôtels, les restaurants, les cafés, les bazars ou les ateliers de tissage. On organise même la traversée de l’oued lors des crues saisonnières pour les touristes à dos de mulets ! Le tournage de films fameux achèvera de confirmer la célébrité, désormais internationale, de l’antique ksar.
L’inscription par l’UNESCO sur la Liste du Patrimoine mondial est intervenue à un moment où il ne restait plus dans l’ancien village que quelques familles, la quasi-totalité des habitants s’étant établis sur l’autre rive de l’oued. Or l’architecture de terre est d’une grande fragilité, et une maison inhabitée se détériore inexorablement. C’était le cas à Aït Ben Haddou et certains rêvaient de convaincre la population de revenir dans les anciennes maisons pour préserver un patrimoine qui appartient désormais à l’humanité. Le régime de propriété foncière n’a guère facilité les choses et les multiples tentatives de restauration se sont toujours heurtées à la méfiance des habitants, inquiets de voir le contrôle de leurs biens leur échapper. L’action de sauvegarde s’est donc limitée à quelques opérations isolées, essentiellement sur des espaces ou des bâtiments publics, sans vision d’ensemble, sans véritable concertation avec les habitants. Si l’on ajoute à cela les effets secondaires d’un tourisme mal encadré, on comprend que le site soit menacé de figurer sur la Liste du Patrimoine mondial.

La reine berbère et le chef almoravide

Comme toute histoire, celle d’Aït Ben Haddou mêle inextricablement le mythe et la réalité, auxquels s’ajoutent des ingrédients propres à l’Afrique du Nord : l’évolution heurtée du statut de la femme, la confrontation culturelle entre la période antéislamique et celle frappée du sceau de la « nouvelle » religion.
En des temps fort reculés, des populations païennes, juives et chrétiennes établies sur les contreforts de l’Atlas et dans les vallées présahariennes pratiquaient l’élevage, l’agriculture, le commerce, la métallurgie et, bien entendu, se faisaient aussi la guerre. Un personnage de légende surgit un jour de ce tumulte : une reine berbère de confession juive dont
le royaume s’étendait jusqu’au Souss. À l’arrivée des Musulmans, elle combattit farouchement les envahisseurs, puis, après avoir brûlé les récoltes, s’enfuit vers le Nord.
Sans doute s’agit-il de Dihya la Kahéna, reine berbère des Aurès, qui lutta longtemps contre les Arabes, avant de trouver la mort. L’islam finit par se propager dans tout le pays, mais si le christianisme disparut, le judaïsme arriva à se maintenir. La vallée du Draâ faisait partie du royaume des Zénètes Maghraoua. Les Almoravides, qui entreprennent la conquête du pays à partir du Sud, occupent la vallée du Draâ. La mémoire retient l’installation par Youssef ben Tachfine d’un de ses généraux, nommé Ben Haddou. C’est ainsi que le la localité aurait pris le nom de ce chef almoravide, dont la mission était de sécuriser une région traversée par l’importante route caravanière reliant l’Afrique de l’Ouest à la Méditerranée via le nord du Maroc. Par la suite, l’histoire locale fera alterner périodes de paix et de troubles, notamment lors des successions dynastiques ou des raids de caïds puissants. L’emprise des Glaoua sur la région à partir de la seconde moitié du XIXe siècle en est une parfaite illustration. Ceux-ci vont en effet inaugurer leur mainmise sur le Haut-Atlas occidental et la vallée du Draâ en prenant le contrôle de l’axe commercial qui relie le Sud à Marrakech par le col de Telouet. Les chefs d’Aït Ben Haddou, voulant s’attirer les faveurs des nouveaux maîtres, donnent certaines de leurs filles en mariage aux frères Glaoua, consolidant de la sorte leur position sociopolitique. Ils témoigneront désormais d’une fidélité sans faille aux maîtres de Telouet.
En retour, ils s’enrichissent en étendant leurs propriétés foncières, ce qui leur permet de construire les kasbahs qui font aujourd’hui la fierté architecturale du village.
Après l’indépendance, cependant, ce capital politique et économique basé essentiellement sur la violence s’effondrera, à la suite de la disgrâce du Glaoui. Le lignage fort d’Aït Ben Haddou, devenu exsangue, cédera alors la place à des familles moins fortunées, dont certaines tiennent aujourd’hui le haut du pavé.

Une société meurt, une autre naît…

La société d’Aït Ben Haddou se compose de cinq lignages : Aït Lhsaïn, Aït Ali Ou Hmad, Aït Ali, Aït Bahaddou et Aït Ben Haddou proprement dit. S’y ajoutent tous les individus et les familles « étrangères » à la région, venus s’y installer grâce au tourisme. Il s’agissait traditionnellement d’une société fortement hiérarchisée autour de quelques catégories-clés : celle des « imazighen » d’abord, Blancs au sommet de la hiérarchie sociale regroupant les familles des lignages précités ; celle des « isuqin », Noirs quinteniers sans terre, employés dans l’agriculture au profit de la catégorie précédente ; celle des « isemkhan » enfin, esclaves incorporés exclusivement au lignage d’Aït Ben Haddou proprement dit. À cela s’ajoutent, hors hiérarchie, mais dans une position inférieure, les juifs - « udayn » - minorité religieuse, sans terre, spécialisée dans certaines activités comme la menuiserie, la tannerie, la cordonnerie ou le commerce.
Cette hiérarchie traditionnelle a été fortement bousculée au lendemain de l’indépendance. Si elle résiste dans le langage et les représentations sociales, l’abolition de l’esclavage, l’émigration, la scolarisation, le salariat et le tourisme l’ont remise en cause au profit d’autres formes de différenciation sociale. Le départ de la communauté juive pour Israël dans les années 1950 et 1960 a été une autre caractéristique essentielle de la nouvelle configuration sociale à Aït Ben Haddou.
Le travail des plus pauvres dans les mines de la région de Ouarzazate et l’arrivée de nouveaux résidents a également contribué à bouleverser l’ordre ancien. Certains ont constitué des capitaux qui leur ont permis de faire fructifier leurs affaires, parvenant en quelques décennies à se hisser au sommet de la hiérarchie « économique ». D’autres à l’inverse, autrefois influents, ont vu leur capital matériel et symbolique diminuer à vue d’œil. La contestation de leur suprématie s’est exprimée jusque dans la revendication de l’appellation ancienne de la communauté, Aït Aïssa Ou Hmad, au détriment d’Aït Ben Haddou, réduit désormais à un toponyme.

Les femmes, éternels seconds rôles

Aït Ben Haddou fait partie de ce monde méditerranéen où prévaut une « invisibilisation » des femmes : autant leur rôle est important dans la pratique sociale, autant il est idéologiquement occulté, la certitude que la domination de l’homme est « naturelle » étant partagée par tous, y compris par les femmes.
Ainsi, les femmes passent plus de temps que les hommes dans l’espace domestique qu’est la maison. Elles y vaquent à toutes sortes de tâches nécessaires au bon déroulement de la vie quotidienne : cuisine, ménage, éducation des enfants, tissage... Elles ne se rendent dans la pièce des invités que pour la nettoyer ou lorsque ceux-ci sont de la famille. En revanche, les hommes occupent cette pièce quand ils reçoivent des amis. Et en dehors de l’entretien du mulet -quand il y en a un à la maison - les activités des hommes ont un caractère discontinu (marché, réparations diverses, entretien de la maison…). De plus, leur fréquentation de l’espace proprement féminin décroît à mesure qu’ils
avancent en âge. Autrefois, la domination des hommes allait encore plus loin : le lait, le beurre et les œufs leur étaient réservés. Même pour le thé, les femmes devaient se contenter des feuilles ayant servi à préparer les deux premières théières pour les hommes. Certaines femmes ont, disent-elles, « gardé l’habitude » de ne pas consommer certains de ces aliments, ce que les plus jeunes comprennent difficilement.
Dans l’espace public, la distinction selon le sexe et l’âge est encore plus visible. Pour les hommes, en dehors de quelques rares assidus, le travail aux champs est tout autant discontinu. En revanche, les femmes vont chercher aux champs deux fois par jour de l’herbe ou de la luzerne pour nourrir les bêtes. Elles vont également collecter le bois de chauffe dans les environs, bien que l’utilisation du gaz les dispense de plus en plus de cette pratique. Enfin, avant qu’Aït Ben Haddou ne soit alimentée en eau potable, elles devaient aller puiser l’eau dans une source située au nord du village.
Ainsi, à Aït Ben Haddou, comme dans beaucoup d’autres communautés, hommes et femmes n’ont pas la même appropriation de l’espace public. Autant celui des hommes est ouvert, autant celui des
femmes est introverti. Nombre d’hommes passaient le plus clair de leur temps hors de la maison, adossés à un mur, au soleil l’hiver, à l’ombre l’été. Le travail dans le tourisme, l’émigration et l’accès à la fonction publique ont nettement remis en cause ce schéma traditionnel. Il existe pourtant des périodes, courtes certes, mais intenses, pendant lesquelles les espaces sont marqués par la mixité : les fêtes et les célébrations où l’on danse l’ahouach, où l’on se côtoie pour un temps de joie et de liesse. Mais, là aussi, les travaux sont parfaitement répartis selon le sexe : aux hommes revient l’égorgement, la circoncision, la cuisson des abats des bêtes sacrifiées et la préparation du thé ; aux femmes incombe la cuisine des mets, la préparation des mariés ou du garçon à circoncire. La consommation elle-même est hiérarchisée : les hommes mangent les premiers, suivis des femmes et des enfants.
Enfin, l’espace sacré comprend deux domaines, l’un orthodoxe, la mosquée, l’autre hétérodoxe, le sanctuaire. Le premier est réservé aux hommes, le second aux femmes. La mosquée est ainsi un lieu exclusivement masculin, même si l’islam lui-même n’en interdit pas l’accès aux femmes. Inversement, le sanctuaire de Sidi Ali Ou Amer, saint patron du village, est surtout fréquenté par les femmes. Elles s’y rendent de manière irrégulière, chaque fois qu’elles sont assaillies par une angoisse - une fille à marier, une maladie à guérir, un mauvais œil à éloigner - ou tout simplement pour rompre la routine d’une vie quotidienne monotone et confinée. Ainsi, les ruines superbes d’Aït Ben Haddou ne sont pas les seules à témoigner du passé. Le vieux ksar est resté le conservatoire de mœurs et de traditions ailleurs révolues.
Pour combien de temps encore ?

Une vie de femme


Rien de ce qui suit n’a été inventé, sauf le nom de Ta (“ femme ” en berbère). Il masque l’identité d’une très vieille femme qui vit toujours à Aït Ben Haddou. Ta était réputée dans toute la région pour sa beauté sans égale. Dans sa vie, elle contracta en tout sept mariages, le premier avec son cousin paternel, les cinq suivants avec des hommes des villages voisins, mais appartenant tous à la même confédération qu’elle - celle des Aït Ouaouzguite - le dernier, enfin, avec un homme de la confédération des Aït Atta qui s’était établi à Aït Ben Haddou. Mais parce qu’elle était plus âgée que lui et devenue aveugle, son nouveau mari décida de se remarier avec une fille de la famille de Ta. Celle-ci, d’abord consentante, fit volte-face à l’approche du mariage et intima l’ordre à son mari de renoncer à son projet sous peine de renvoi. La maison et les terres appartenant à Ta, le mari n’eut d’autre choix que d’accepter. Si le mariage s’était conclu, le mari de
Ta aurait été le premier polygame de l’histoire d’Aït
Ben Haddou…

Le saint, la chamelle et le paralytique

Avant sa mort, Sidi Ali Ou Amer aurait demandé à ses compagnons de mettre sa dépouille sur le dos d’une chamelle et de l’enterrer à l’endroit où elle s’arrêterait d’elle-même. L’animal baraqua à Aït Ben Haddou et Sidi Ali Ou Amer fut enterré au lieu où s’élève aujourd’hui son sanctuaire, derrière la colline qui domine le vieux ksar. Sa sainteté serait passée inaperçue si un homme de Tikirt, un village voisin, emmenant son garçon paralytique à la recherche d’un guérisseur, ne l’avait pas laissé près de la tombe du saint homme pour aller demander de la nourriture à Aït Ben Haddou. Quelle ne fut pas sa stupeur quand, se retournant, il vit l’enfant, guéri, qui marchait derrière lui ! L’homme alla trouver le chef du village, lui raconta son histoire et lui demanda de l’aide pour construire une coupole sur la tombe de Sidi Ali Ou Amer. Depuis ce temps, un moussem est célébré chaque année en l’honneur du saint avec la participation de tous les habitants.


Jamal Eddine ou la tradition réinventée


Il a choisi de rester dans l’ancien village, sans eau ni électricité. Ce qu’il vend aux touristes ? De l’émotion… Celle qu’ils éprouvent en découvrant sa kasbah, son intérieur et son mobilier. Chez lui, le temps semble s’être arrêté… Et pourtant, l’image déformée qu’il donne de la vie quotidienne des habitants du village n’a rien à voir avec la réalité d’aujourd’hui. Ce qui n’empêche pas certains guides touristiques d’affirmer ce genre d’inepties : « Les Berbères qui vivent encore dans le vieux village d’Aït Ben Haddou donnent l’impression de sortir tout droit de la plus haute antiquité ».