Retour
à la page d’accueil
|
| Un
homme, un geste, un objet |
|




|
babouche
sort du souk
texte Aurore Chaffangeon
Photos Jean Matève
Amis d'enfance, Brahim et Abdessamad perpétuent
depuis près de quinze ans un savoir-faire familial
: la fabrication des babouches. Mais les leurs ne ressemblent
pas - pas toujours, du moins - à celles de leur père
: vertes, bleues ou rouges, en sabra, en peau de lézard
ou en raphia… Les deux complices n’en finissent
pas d’innover.
Quelques rayons de soleil percent la
voûte de la rue centrale des souks. Tapis, bijoux, lampes,
sacs, épices… Les matières, les couleurs
et les odeurs se mélangent dans un joyeux désordre.
La boutique 82 expose une multitude de babouches, de toutes
les couleurs et de toutes les formes.
À l’intérieur, deux hommes. L’un en
jeans, l’autre en jellaba. Et aux pieds : des babouches.
Parce que, selon eux, il n’y a rien de plus « confortable
» et de plus « pratique ». Et croyez qu’ils
s’y connaissent… Leurs pères étaient
artisans du cuir. Ils concevaient chez eux, au cœur du
Derb Dabachi, des poufs, des sacs et, bien sûr, des babouches.
Tous les vendredis, ils allaient les vendre à la criée.
Les deux enfants, après l’école, suivaient
avec passion les gestes de leurs pères. « Au début,
raconte Brahim, il n’y avait que deux sortes de babouches
: les jaunes, que l’on appelle « ziwani »
et celles en cuir naturel. Elles étaient rondes au bout
et cousues à la main. Puis sont apparues les babouches
pointues, d’origine berbère, brodées d’un
motif qui ressemble à un point d’interrogation
à l’envers. Elles étaient blanches, beiges
et grises ». Mais à cette époque, pour Abdessamad
comme pour Brahim, interdiction de toucher ! Leurs parents envisagent
un autre avenir pour leurs fils : ils seront médecin,
architecte ou professeur. Les deux enfants sont bien loin de
ces préoccupations. Inséparables, ils arpentent
les ruelles de la médina. « Si vous aperceviez
Brahim, c’est que j’étais soit devant, soit
derrière… » se rappelle en souriant Abdessamad.
Mais toutes ces couleurs et ces matières ne les laissent
pas indifférents. Très tôt, ils développent
leur sens des formes et des matières. Abdessamad commence
même des études d’architecture. Ils veulent
donner de l'harmonie, de la beauté à ce qui les
entoure. Et à eux-mêmes, pour commencer : «
Tout petits, nous étions déjà bien habillés.
Pas forcément à la mode, car nous n’en avions
pas les moyens ; mais nous prenions grand soin d’assortir
les couleurs et les matières. Nous étions les
gamins les plus chics de la médina ! »
Un accessoire
très tendance
Tout bascule au milieu des années
80 : le père d’Abdessamad meurt. Et avec lui,
une partie d’un certain savoir-faire traditionnel. «
J’ai alors pris conscience que cet artisanat était
en voie de disparition. Et pour lui donner un nouvel élan,
une seconde vie, il fallait innover ». Les discussions
avec Brahim n’en finissent pas. Le métier, ils
le connaissent, tant ils ont observé leurs pères
et les autres artisans. Mais de là à se lancer…
Finalement, la passion l’emporte sur la raison. Les
deux amis transforment en boutique le petit local du souk,
qui servait de lieu de stockage du cuir. Au début,
ils ne font qu’imiter ce qui existe déjà
: des modèles traditionnels.
« Nos babouches se vendaient bien. Nous avions notre
clientèle. Mais ce n’était pas suffisant.
Nous sentions qu’il y avait un potentiel, que le marché
n’était pas développé comme il
pouvait l’être. Nous avions acquis un savoir qu’il
fallait exploiter… » Les compères vont
alors faire ce qu’ils ont toujours souhaité :
après avoir suivi la mode, la précéder.
Leur but : faire de la babouche un accessoire indispensable.
Terminé les traditionnelles babouches jaunes ou en
cuir naturel. Sous leurs mains, elles deviennent bleues, jaunes,
rouges, vertes… À chacun ensuite de les assortir
à sa garde-robe ! L’idée fait son chemin
dans les souks et des babouches de toutes les couleurs fleurissent
dans les boutiques. Et ce ne sont plus uniquement les Marrakchis
qui s’y intéressent, mais aussi les touristes
de passage. Leurs intuitions se confirment : un nouveau marché
est né. Mais qui dit marché dit aussi concurrence
: il faut se démarquer et innover, encore et toujours.
Ils utilisent alors de nouvelles matières : le sabra
pour commencer, un mélange de soie et de coton. Viennent
ensuite le raphia, la peau de serpent, la peau de vache ou
de chèvre colorée, le cuir gravé à
la main, les babouches façon « kilim »
ou façon autruche, très à la mode cet
été.
Brahim et Abdessamad savent qu’une fois en boutique,
leurs modèles seront aussitôt copiés.
C'est le jeu. Qu’importe, les deux amis ne sont pas
à court d’idées. Leur inspiration, ils
la nourrissent des influences du monde entier : l’Asie,
Madagascar, l’Inde, l’Europe, l’Ile de la
Réunion… Ils n’ont pourtant que très
rarement quitté Marrakech, et quand l’occasion
s’est présentée, ce n’était
jamais pour aller très loin : Casablanca, Essaouira
ou Ouarzazate… « Pas la peine de voyager pour
avoir des idées. On a la télé ! Regardez
ce modèle. » Brahim sort une babouche au bout
remonté, maintenu par un étroit lien de cuir.
« Ce modèle, on l’a dessiné après
avoir vu un film historique qui se passait à la cour
de Louis XIV ou de Louis XVI, je ne sais plus. Tous portaient
ce genre de chaussures. On s’en est inspiré…
»
Brahim et Abdessamad tiennent la boutique, vantent leurs modèles
aux touristes en sept langues au moins, du japonais à
l’allemand, en passant par l’italien. Et dans
l’ombre, ce sont, suivant les périodes, de dix
à soixante jeunes artisans qui travaillent à
l’atelier. Ils fabriquent jusqu’à trois
cents paires par jour, en fonction des modèles et des
commandes. Car il faut entre quelques heures et vingt jours
pour en fabriquer une paire, ce qui explique les écarts
de prix : entre 40 et 700 Dh. Des commandes, il en tombe aujourd'hui
du monde entier : de France, d'Allemagne, d'Italie, d'Afrique
du Sud, et même d'Australie… Brahim et Abdessamad
l’avaient bien dit, la babouche est désormais
devenue, un peu grâce à eux, un accessoire indispensable.
|
|
 |
Couleurs, formes, matières…
le choix est large. La babouche traditionnelle est à
l’origine simple : elle est constituée d’une
empeigne de cuir de chèvre et d’une semelle sans
talon en cuir de bœuf. Les coutures sont effectuées
avec du fil de chanvre et de soie. Le quartier rabattu au talon
laisse la cheville libre afin de se déchausser et de
se chausser facilement à l’entrée des salons
et des mosquées.
Puis viennent les déclinaisons. En ville, les hommes
portent essentiellement des babouches à bout pointu (derja
ou chouka) alors qu’à la campagne, pour des raisons
de commodité, ce sont celles à bout rond et au
quartier pouvant se relever pour maintenir la cheville qui sont
préférées (el azouzia ou el msaita).
Pour les femmes, le choix est beaucoup plus large : babouches
en velours avec un léger petit talon pour l’intérieur
(mechechaya), babouches rouges ou noires, en cuir, pour le quotidien
(rihiya) et babouches brodées de soie, d’or et
d’argent, aux coloris divers, pour les grandes occasions
(cherbil). |
|
|
 |
Les
étapes de fabrication
Autrefois fabriquées dans de petites échoppes
par un seul et même homme, les babouches sont aujourd’hui
très souvent assemblées dans des ateliers par
plusieurs apprentis. Réunis dans une petite pièce,
ils utilisent des outils qui n’ont pas évolué
depuis des décennies : le billot, en bois massif, qui
sert de support pour découper l’empeigne, la semelle
et la doublure, le pilon de battage et le pilon de lissage,
tous deux également en bois. Chaque employé est
chargé d’une seule et même tâche.
La première étape est la découpe du cuir
fini ; les coutures latérales ont été préalablement
brodées à la main par des femmes. Les contours
sont tracés à l’aide d’un gabarit
en carton, en fonction de la taille de la babouche. L’empeigne
est ensuite collée à une double semelle de cuir,
garnie de mousse. La peau qui fournit la semelle et le cuir
est amincie à l’aide d’un tranchet. Une fois
collée, la babouche est cousue à la main avec
du fil de soie et de chanvre. Les finitions sont faites avec
un chancet, un outil au manche de bois arrondi à son
extrémité. Les bords de la semelle sont alors
rognés. |
| |
 |
Le
travail du cuir… Avant d’être travaillées
en babouche, les peaux de chèvre, de mouton et de bœuf,
parfois de chameau, demandent des jours et des jours de travail.
Première étape : débarrasser les peaux
de leurs poils en les trempant quelques heures dans l’eau,
avant de les maintenir près de vingt jours dans des
fosses remplies de chaux. Elles sont ensuite piétinées
pendant deux ou trois jours avec de l’eau mélangée
à de la fiente de pigeon. Lavées, elles sont
à nouveau foulées aux pieds, puis restent une
vingtaine de jours dans des cuves, trempées dans un
mélange d’eau et de pâte de figues sèches
afin de les lustrer et de leur donner toute leur souplesse.
Durant ces vingt jours, elles sont aussi traitées au
gros sel afin de leur donner de la fermeté. Puis vient
l’étape du tannage : les peaux sont placées
dans de grandes jarres emplies de graines pilées mélangées
à de l’huile. Elles sont remuées régulièrement
pendant trois jours. Une fois séchées, elles
seront battues pour être assouplies une dernière
fois. |
| |
Fatigué de faire les
souks ? Florence se déplace à votre hôtel
avec les pointures souhaitées. Et pas avec n’importe
quels modèles puisque ce sont les siens, qu’elle
a créés à base de nubuck, de soie, de satin
ou encore de toile de Jouy, le tout rehaussé de coquillages,
de plumes, de paillettes... Une idée de cadeau d’autant
plus raffinée que chaque paire est enveloppée
dans un joli petit sac en organza. Comptez environ 480 Dh la
paire.
Voir “ Les adresses “. |
|