Ses toiles vous envahissent, ses couleurs
- un rouge que l’on ne trouve qu’à
Marrakech, un bleu Majorelle - vous sautent au visage...
Puis des masques de papier mâché, surgis
de la terre, s'accrochent à votre mémoire.
« Le masque représente l’Afrique, dit-il.
Là-bas, il n’est pas destiné à
cacher mais à révéler, à exposer.
Pour moi, il est tout ce que la bouche ne dit pas. »
Indéniablement, sa peinture est ancrée dans
cette Afrique - et singulièrement le Maroc - qui
ne l’a jamais quitté dans son tour du monde.
En 1980, Mahi Binebine arrive à Paris. Il rêve
de devenir musicien, mais ce sont les mathématiques
qu’il étudie, puis enseigne. Tant pis pour
ses projets artistiques et son goût pour la bohème…
Il les met de côté pour se concentrer sur
les chiffres et les équations. Mais on ne se défait
pas aussi facilement de ses rêves. En 1992, il publie
un premier roman « Le Sommeil de l’esclave
», inspiré de son enfance à Marrakech
et d'une femme esclave « héritée »
à la mort du grand-père. Il se souvient
alors du Riad Zitoun, au cœur de la médina,
la maison familiale dans laquelle il a grandi avec sa
mère et ses sept frères et sœurs. Une
enfance modeste, mais qui l'a ouvert aux autres et a affiné
sa sensibilité. À l’époque,
il ne voit son père qu’occasionnellement.
Pendant plus de trente ans, ce « savant »,
ce « théologien », comme il l’appelle,
a veillé sur Hassan II, attendant qu’il s’endorme
pour partir, et revenant avant son réveil…
Après Paris, ce sera New York, où dès
1994 il se consacre à ses deux passions : la peinture
et l’écriture. « C’est une même
démarche. L’écriture se fait à
travers de petites touches à l'intérieur
qui permettent de restituer l’image, alors que la
peinture est la création d'une image qui permet
d'accéder à l’intérieur. »
De lui, l'historienne de l'art Karin Adrian v.Roques écrit
d’ailleurs : « Des masques expressifs posés
sur des toiles, des couleurs d’une luminosité
magique, voilà ce qui rend les tableaux de Mahi
Binebine attirants et attachants. Mahi Binebine est un
peintre, un poète. Ses tableaux racontent des histoires,
ses histoires peignent des tableaux ».
C’est le peintre qui sera le premier consacré
: le Guggenheim Museum lui achète des toiles pour
sa collection permanente. Avec femme et enfants, il s’installe
alors à East Hampton, dans Long Island. La maison
que lui prête son frère est un lieu idéal
pour la création : perdue dans la forêt,
toute en vitres, neuf mètres de plafond…
« Je me suis pourtant dit qu’il était
un peu tôt pour prendre ma retraite… Les petits
bistrots parisiens me manquaient. Tous les jours, j’écoutais
RFI, je recevais "Le Monde" ». C'est donc
le retour à Paris en 1999. Entre temps sortent
trois romans, « Les Funérailles de lait »,
« L’Ombre du poète » et «
Cannibales ».
Tous prennent racine dans ce Maroc qui ne le quitte pas.
Sa décision de revenir est prise en 2002. «
Le Maroc, je l’ai en moi, dit-il. Je vis bien de
mon travail, mais je ne peux pas faire autrement. C’est
comme si je devais rendre justice au peu de talent que
Dieu m’a donné…» Et c’est
tout naturellement qu’il choisit la ville qui l’a
vu grandir : Marrakech. Ici, et malgré ses nombreuses
expositions dans les lieux les plus prestigieux du monde
entier, le peintre est presque un inconnu. L’écrivain,
lui, n’a plus à faire ses preuves : ses romans
font partie des classiques et sont étudiés
à l’Université. Sa première
exposition à Marrakech a eu lieu l’année
de son installation. Et si, pour poser ses valises, il
a choisi une jolie villa à la sortie de la ville,
il n’en oublie pas pour autant ses racines : «
Je vais souvent me promener en médina, du côté
du Riad Zitoun. Je suis allé une fois jusqu’à
la porte, mais ne suis pas entré.
J’y vais par petites touches… J’ai appris
qu’il avait été repris par des Français
et transformé en maison d’hôtes. Un
jour, j’irai dormir là-bas. » Pour
le moment, il s'occupe de ses expositions, huit pour l'année
2003, tandis que quatre sont déjà en préparation,
principalement à Rome, Saragosse
et Marrakech.
Miguel Galanda
ou la peinture à quatre mains
En parallèle, il continue à
écrire. Un roman est en préparation. Et
cette fois, ce n’est plus au Maroc mais à
Paris que l’histoire se passe. Elle raconte la vie
d’artistes parisiens, des artistes qui ont du mal
à vivre de leur art. « À Paris, le
Maroc me manquait ; les couleurs, les gens de la médina
me manquaient. Alors j’écrivais, je peignais
sur eux. Maintenant que je suis au Maroc, je vais peut-être
arriver à trouver d'autres sources d'inspiration…
»
Mais l'un des plus importants tournants de sa vie a peut-être
été sa rencontre avec le peintre Miguel
Galanda. Présentés l'un à l'autre
il y a plus de vingt ans par un ami commun, Augustin Gomez
Arcos, un écrivain espagnol, les deux artistes
ne se sont jamais entendus sur leurs œuvres : «
Je trouvais qu’il faisait des couleurs sales, que
ses dessins étaient violents. Et lui me reprochait
de n’utiliser que de jolies couleurs qui enlevaient
de la force à mes toiles, qui les ramollissaient.
»
Les deux hommes se retrouvent en Espagne, dans l’atelier
de Galanda. Binebine a le projet de sculpter des masques
avec Galanda. Ce dernier vient alors de terminer une toile.
Il lui propose de rajouter de la couleur. Pour voir…
« Il a regardé la toile, il m’a regardé
et il m’a dit : « Tu as raison, elle ne perd
pas de sa force, elle est belle ». Et comme ni l’un
ni l’autre ne voulions la signer séparément,
nous l’avons signée ensemble ». Et
c’est ainsi que tout l’été 2001,
Mahi Binebine et Miguel Galanda vont créer des
œuvres communes dans lesquelles on reconnaît
la ligne de Galanda et les masques de Binebine. Leur première
exposition a lieu le 18 septembre 2001, quelques jours
après l'attentat du 11 septembre. Beaucoup ayant
voulu voir un symbole dans cette association du chrétien
européen et de l'Arabe musulman, l’exposition
est demandée dans le monde entier. Leur calendrier
est plein jusqu’en 2005. « Nous voilà
mariés de force, sourit Mahi Binebine. Nous sommes
contraints de passer nos vacances ensemble ».
Leur histoire n’est pas sans en rappeler une autre,
qui eut lieu voici un peu moins d’un siècle
: celle de la rencontre de Braque et de Picasso, unis
dans la même admiration pour
les masques africains…