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Saveurs

safran

Au pays de l’or rouge
Texte Simonetta Greggio
Photos Cécile Tréal & Jean-Michel Ruiz

Cueillir le safran, c'est accomplir un geste ancestral. En trois mouvements, le geste de la cueillette est maîtrisé : on pince entre les doigts la tige souple, on la coupe avec l’ongle du pouce, puis on jette la fleur dans la corbeille en osier où elle rejoint le petit tas de "crocus sativus". Ne reste que la fatigue d’avancer baissé, l’urgence de cueillir toutes ces fleurs qui ondulent, douces, au petit matin, et puis de recommencer, encore et encore, juste avant que le soleil ne se mette à darder ses rayons et que la chaleur ne fane les pétales délicats, violets, presque phosphorescents.
Il arrive parfois qu’un vent chaud et violent se déclare en pleine nuit. Les crocus s'éveillent alors trop tôt, éclosent trop précocement, flétrissent trop vite : il faut alors, tout embrumé de sommeil, prendre bien avant l'aube la route des champs pour cueillir les fleurs encore intactes. Puis on fera rapidement sécher les stigmates au soleil. On travaille ainsi depuis des siècles, dans le respect absolu de cet or végétal, et il est sûr que jamais on ne travaillera autrement...
La cuisine marocaine fait un grand usage du safran, qui parfume et colore le riz, la pastilla, les tajines salés ou sucrés-salés, les couscous, parfois la harira et les briouates, la plupart des viandes et des poissons, voire des pâtisseries telles que les griouchs.

Aussi cher que le pavot…

En quelques jours, entre fin octobre et début novembre, le bénéfice d’une année de travail se fait ou se défait : pour obtenir un kilo de safran, il faut environ deux cent mille fleurs, ce qui veut dire que les pistils de 1 500 fleurs sont nécessaires pour remplir un petit pot en verre – 200 fleurs au gramme ! - dans lequel flottent des centaines de filaments, rouges et embrasés comme des résistances électriques. Le revenu que le safran procure aux agriculteurs de la région de Taliouine est très important : le gramme est vendu entre 9 et 12 Dh suivant les années, et une plantation bien conduite peut donner jusqu'à 6 kg/ha, et donc rapporter de 54 000 à 72 000 Dh à l'hectare. Soit un revenu comparable, pour une même superficie, à celui de l'héroïne, elle aussi extraite d’une fleur, le pavot…

Un arôme unique

Le safran contient cinq pigments, dont la crocine qui est prépondérante. Ces pigments hydrosolubles étaient utilisés au Moyen Âge pour préparer des encres d'enluminure et des teintures de tissus. En pharmacie, le safran était déjà utilisé par les médecins de l'Égypte ancienne, qui le recommandaient pour les maladies du rein. Pline le considérait comme une panacée et Avicenne le prescrivait en cas de phtisie. En Occident, on lui reconnut entre autres des vertus digestives et dépuratives.
Par ailleurs, le safran contient plus de trente-cinq composés volatils, et ses arômes se développent au cours du séchage. Les safrans orientaux, séchés au soleil, ont des notes très épicées alors que les safrans européens, séchés par exemple près d’un feu, développent au mieux la flaveur safranée.
Quand on le hume, on doit retrouver des notes de citrus, de rose et de maïs.

Acheter son safran

Divers pays tentent de réimplanter des safranières, avec plus ou moins de succès. Au Maroc, la culture est établie sur une base traditionnelle : deux tonnes de safran sont produites en moyenne chaque année dans la région de Taliouine, où une unité de conditionnement et de commercialisation a été créée au profit d'une coopérative de producteurs. Cette coopérative regroupe actuellement 419 adhérents. Il est pourtant difficile de trouver du safran marocain en dehors du pays ; celui que l'on achète couramment provient le plus souvent d'Espagne, qui domine totalement le marché mondial.
Attention : il faut acheter le safran entier, en stigmates qui doivent être trifides, reliés à leur base par un bout de style de couleur orangée et d'une taille inférieure à 1 cm. La couleur des trois filaments doit être de rouge vif à grenat, l'odeur forte, sucrée, très légèrement amère. Attention aux marchands peu scrupuleux qui vendent au prix du "crocus sativus" du banal curcuma ou du simple carthame, et surtout aux poudres, qui peuvent contenir des étamines broyées avec les stigmates, voire des ingrédients dont le seul rôle est d'augmenter le poids du produit.
On ne le souhaite certes pas aux filous qui abusent ainsi quotidiennement les touristes, mais il faut savoir qu’au Moyen Âge les falsificateurs étaient brûlés vifs sur la
place publique…


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