L’atmosphère d’une
maison
de famille…
Bab Doukkala, l’une des portes
ouvrant sur le monde bruissant de la médina de Marrakech...
Une ambiance de fin de sieste plane sur les ruelles. Derrière
murs et portes closes se devine une torpeur qu’on
se plaît à laisser un peu durer avant l’agitation
du soir. Ici le temps s’est arrêté. Dans
le labyrinthe des ruelles ombragées et presque fraîches,
le soleil ne pénètre que par coupes vives,
diagonales dessinant des symétries brutales sur les
murs aveugles.
Situé en lisière de ce monde à part,
Dar El Assafir fait la jonction avec
« l’autre Marrakech » : ses fenêtres
s’ouvrent d’un côté sur les ruelles
étroites de la médina, de l’autre sur
une esplanade où, autrefois, s’étendaient
des champs de citronniers. Le regard accroche quelques éclats
rouge vif, celui des fleurs d’hibiscus qui illuminent
tous les jardins des villes marocaines. Voilà pour
l’extérieur.
Une fois passée la porte en métal vert de
Dar Al Assafir, ce n’est pas un riad que l'on découvre,
mais deux, auxquels s’accote une petite maison. Trois
lieux, trois histoires… Construits au début
du XXe siècle, ils ont été habités
jusque dans les années 50, puis laissés à
l’abandon. Ils ont connu durant une quarantaine d’années
des destins bien différents : l’un abritait
jusqu’à la fin des années 1980 un atelier
de tapis ; on imagine encore sans peine les silhouettes
de femmes assises des heures durant devant leur métier
à tisser. L'autre, avec ses murs et son jardin recouverts
par les ronces et la vigne vierge, sombrait peu à
peu dans la décrépitude ; enfin, la petite
maison appartenait à un juge qui y officiait : il
y plane l’ombre des destinées scellées
à coup de paraphes, des mariages rompus ou des affaires
conclues, des litiges et des arrangements pesés aux
balances de la justice.
C’est grâce à un homme d’affaires
suisse que seront réunis les trois lieux. Restauré,
réaménagé, ce vaste espace est alors
doté de tout le confort. Quelques murs sont percés,
faisant communiquer les différents lieux et donnant
du cachet à l’ensemble : couloirs étroits
débouchant sur des patios, jardin coupé symétriquement
en quatre îlots de verdure, galeries courant derrière
les volutes en fer forgé des balustrades. Cette architecture
si particulière mêle intimement intérieur
et extérieur, puisqu’on ne cesse de passer
de l’un à l’autre, ombre des couloirs,
lumière des patios, lumière des terrasses,
ombre des salons… Recoins, pièces en longueur,
irrégularité des marches qui conduisent par
des escaliers dérobés à des pièces
insoupçonnées, stuc… Le charme opère.
Le lieu doit son nom à l’amour inconditionnel
que le maître de maison porte aux oiseaux. Un amour
qui s’exprime par la multitude de tableaux les représentant
et que l’on trouve accrochés partout. Espèces
rares et exotiques, aux noms latins tracés d’une
main élégante, cacatoès, perroquets
colorés à crêtes flamboyantes, becs
recourbés et serres crochues, petites perruches et
flamants roses, tous posent dans leurs cadres de bois à
marie-louise vert sombre. Dans le bureau situé près
de l’entrée, deux oiseaux en bois sculpté
observent le visiteur du haut de leur perchoir, et chaque
année, de juin à septembre, la vigne vierge
qui recouvre un mur extérieur abrite une colonie
de moineaux.
Les deux patios distincts, communiquant par une volée
de marches, font tout le charme de Dar El Assafir : d’un
côté, surplombée par un petit kiosque
d’une blancheur immaculée, la piscine, cerclée
de zelliges ;
de l’autre un jardin planté d’orangers
et de solandras.
Côté jardin
La douceur du lieu tient en partie aux
banquettes et aux fauteuils en moucharabieh disposés
tout autour du jardin. On rêve d’y passer une
après-midi à lire tout en contemplant les
coulées de lumière à travers le feuillage…
Donnant sur le jardin, une salle à manger de style
européen mâtiné de touches orientalistes
donne le change. De lourdes chaises Louis XIII entourent
une table de belle dimension et un vaste canapé occupe
la largeur de la pièce. Deux statues de jeunes Turcs
enturbannés et porteurs de lampes apportent une note
un peu kitsch. L’effet de cocon est donné par
une multitude de tapis dans des tons de rouge profond et
d’épais rideaux. Pour ceux qui souhaitent profiter
du jardin, une longue table en bois des années 40
est installée sous une gloriette. Attenant à
la salle à manger, un salon doté d’une
cheminée, d’une bibliothèque et de quelques
chinoiseries accueille la seule télévision
du riad. Au mur, une toile représentant un Touareg,
des tableaux marocains, quelques dessins à l’encre
rapportés du Japon. À l’étage,
le plafond des coursives est en stuc sculpté à
la mode marocaine, comme celui de l’une des quatre
chambres qu’abrite cette partie du riad. Des fenêtres
dotées de volets intérieurs en bois donnent
sur la ruelle qui rejoint le labyrinthe de la médina.
Côté piscine et côté
maison
La piscine est l’un des pôles
d’attraction de Dar Assafir. Des petites tables, des
tapis colorés, des chaises longues sont disposées
ici et là, et le kiosque permet d’alterner
les envies d’ombre et de soleil. Jouxtant la piscine,
on trouve un petit salon à cheminée et grands
miroirs dorés. Des chaises torsadées à
l’assise capitonnée s’alignent autour
d’une table où l’on prend ses repas.
À l’étage, deux chambres se font face,
reliées par une longue galerie.
Cette même galerie permet d’accéder à
la maison du juge, composée d’un salon et de
trois chambres. Une énorme lanterne s’accroche
à un impressionnant dôme en tadellakt, donnant
au salon une luminosité sereine. Meubles en moucharabieh,
banquettes, portes en bois sculpté, volets intérieurs,
et aux murs, quelques tissus africains… L’endroit
baigne dans la fraîcheur et le calme. Un escalier
très raide descend vers une petite porte qui s’ouvre
sur la médina, comme une sortie dérobée.
Dar El Assafir est conçue dans l’esprit de
ces châteaux que le public visite tandis que les propriétaires
déjeunent à l’étage, entourés
de portraits et de souvenirs de famille. Les martinets zèbrent
inlassablement le ciel de leurs ailes noires, leurs cris
stridents retentissent dans l’air fraîchissant
d’une fin d’après-midi. Bientôt,
les moineaux prendront leurs quartiers d’été
dans la vigne vierge qui s’élance le long des
murs de Dar El Assafir.