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Dossier

Il était une fois ...

Il était une fois ...
les jardins de marrakech

En arabe riyad ou jnan, en persan bustan…
Partout les musulmans d’Orient et d’Occident ont cherché à développer le concept du jardin, malgré l’aridité du climat. On ne les devine de l’extérieur qu’aux faîtes centenaires des cyprès et des palmiers qui émergent des murs. Entièrement clos et tournés vers l’intérieur, ces jardins figurent le monde sacré, par opposition à l’univers profane du dehors.

Jardins d'Islam ...

Jardins d'Islam ...
des metaphores du paradis

En Arabe, le paradis se dit al-janna, le jardin. Aussi le jardin islamique doit-il mettre en exergue les signes paradisiaques, tels que les musulmans se les imaginent. Ce doit être un lieu de quiétude et de beauté, propice à la méditation. Sa disposition florale doit exprimer la joie et la gaieté. On doit y entendre le bruit de l’eau, y goûter la saveur des arbres fruitiers et y respirer le parfum des essences.
Selon les indications du Coran, le paradis a la grâce d’un jardin éternel, riche de fleurs, de fruits et d’ombrages. Les fidèles s’y réjouiront d’un délice permanent. On leur fera circuler des coupes d’une inépuisable eau de source, limpide et délicieuse à boire. Ils y seront couverts d’honneurs, parés de bracelets d’or et de perles, vêtus d’habits verts de soie, de satin et de brocart. Accoudés sur des lits d’apparat, ils y trouveront des épouses belles et vierges, ils n’y entendront aucune parole futile, car ce jardin est large comme le ciel et la terre, préparé pour ceux qui auront cru en Dieu et en ses prophètes.
Que le jardin islamique soit carré ou rectangulaire, on y retrouve toujours le « carré fluvial » qui organise la mythologie de l’eau dans le Coran : le Paradis est fait de quatre fleuves, orientés aux quatre points cardinaux du monde. Deux allées, couvertes de zelliges dans les maisons riches, délimitent quatre parterres irrigués dont le tapis floral a pour vocation de souligner le tracé géométrique du jardin. Y abondent les cyprès, les arbres fruitiers (citronniers, orangers, grenadiers, figuiers, bananiers) mais aussi les plantes d’ornement (jasmins, liane de Floride, daturas) et odoriférantes (menthe, coriandre, myrte ou origan). Toutefois, dans les très grands riads citadins, ce peuvent être huit à douze plans que les allées délimitent.
Le paradis musulman est souvent représenté comme une grande fontaine d’où l’eau jaillit constamment. À l’intersection des allées, la fontaine s’affirme comme le centre vivant du jardin. Elle renvoie au symbole de l’eau nourricière qui, depuis l’Arabie ancienne, fonctionne dans l’imaginaire comme emblème de la germination, de la fécondité et de la purification. À l'inverse des maléfices que la symbolique attribue aux eaux stagnantes, refuge des démons, l’eau mouvante de la fontaine est chargée de bénédiction divine.
Contrairement aux jardins européens naturellement bien arrosés, le jardin islamique, parce qu’il est situé en milieu aride, a fait de l’eau, de la fontaine et des bassins, le principe essentiel de sa philosophie et de son esthétique.

De la tradition perse au jardin colonial

Les ancêtres de ces jardins d’Éden sont les jardins persans de Mésopotamie et d’Iran qui, avec les pays d’Extrême-Orient, ont toujours été les plus importants foyers de culture florale. Aux premiers temps de l’Islam, le modèle perse se diffuse en Égypte mais aussi au Maghreb et en Espagne, avec ses variétés de plantes et ses principes d’horticulture. Ces jardins expriment toute la distance culturelle qui sépare les Arabes sédentaires des villes des Bédouins nomades du désert. Destinés à accueillir l’aristocratie et la bourgeoisie citadine en villégiature pendant la saison chaude, ils sont situés aux alentours des palais et des mosquées. Selon la tradition perse, ils sont divisés en quatre quartiers disposés autour d’un bassin ou d’un kiosque central et sont clos pour isoler les fleurs et les femmes. Car les premiers jardins de cour ne sont pas seulement des lieux de méditation, ce sont aussi des lieux de réjouissances et de plaisirs sensuels.
À Marrakech, si les riads intérieurs sont nombreux, les grands jardins ne s’observent que dans les vastes demeures patriciennes. Ceux de l’Agdal et de la Ménara ont été créés par les Almohades au XIIe siècle, avec le souci d’établir un nouveau style, dégagé du modèle oriental : les perspectives sont ouvertes, les enclos multiples et larges, de manière à créer une sorte de jardin transfrontalier. Les jardins du palais Al Badi ont été dessinés au XVIe siècle sur le modèle de l’Alhambra de Grenade, tandis que le palais de la Bahia, construit au XIXe siècle, laisse place aux jardins patios.
Au XXe siècle, sous le Protectorat, de nouveaux jardins fleurissent dans la ville nouvelle, libérés de la tradition islamique. Les espèces s’y conjuguent à foison et sans contrainte, dans la plus grande dissymétrie. On y adapte toutes sortes de variétés exotiques, des bambous, des papyrus, des cactus. Toutes les innovations s’y autorisent, comme en témoigne le fameux bleu du jardin Majorelle, créé dans les années Vingt.
On pourrait s’en étonner et pourtant le jardin échappe à la prohibition islamique des images du monde naturel. On le retrouve par exemple comme motif de base des tapis d’Orient, divisés en quatre parties correspondant aux quatre pôles du jardin d’Eden. Le jardin islamique reproduit en fait un ordre du monde... CV

Le Jardin enchanté de Jacques Majorelle
Le Jardin enchanté de Jacques Majorelle

L'œuvre la plus grandiose de Jacques Majorelle n'est pas une aquarelle, mais sans doute le jardin tropical qu'il a créé en plein cœur de Marrakech et qui ne cesse d'attirer des admirateurs du monde entier.

Grand tapis bleu posé sur l'étendue ocre de la cité, le Jardin Majorelle est l'un des plus mystérieux qui soient. Il est un lieu de force mystique, celle de son créateur, Jacques Majorelle, peintre orientaliste et grand amateur de botanique exotique. Arrivé en 1917 à Marrakech pour cause de tuberculose, Majorelle fait construire une imposante villa de style mauresque "Bou Saf Saf" (les peupliers), autour de laquelle il plante les essences les plus rares. Sa recette est simple : acclimater des arbres et des plantes qui ont traversé frontières et océans pour venir éclore dans cet espace unique en son genre. Cette idée originale a fait de Majorelle le collectionneur de plantes le plus passionné de son époque : mille huit cents sortes de cactées, de fleurs tropicales, de bananiers, de fougères géantes et quatre cents variétés de palmiers envahissent l'espace, répandant leurs parfums sur quatre hectares. Les murs vibrent d'un bleu cobalt métallique et dur dont l'artiste a peint escaliers, bordures, bancs, pots de fleurs et pergolas ; ce "bleu Majorelle" intense s'impose avec une audace presque violente, et met pourtant en scène le jardin d’une manière incomparable.
Flâner à Majorelle est un remède à la mélancolie. Juste avant la tombée de la nuit, le soleil couchant plonge le décor dans une lumière rouge des plus romantiques. Les bougainvilliers répandent leur parfum entêtant, traversé d'arômes de citron et de jasmin. Instants de splendide solitude, de paix, d'oubli de soi au cœur de la remuante Marrakech…
Cet Éden est aussi celui des merles qui pépient, s'épient, chantent, exultent, piaillent et se baignent dans les fontaines. Pour assister au concert, choisir un banc face à la maison de Tahar Ben Jelloun, là
où Majorelle aimait croquer
et admirer son chef-d'œuvre botanique…
La propriété de l'écrivain s'adosse au jardin. Ce dernier y a peut-être puisé son inspiration quand l'héroïne de la "Nuit sacrée" découvre son corps au bord d'une source, après tant d'années passées à le cacher. Les retrouvailles de cette femme avec elle-même, avec le plaisir de vivre, sont à l'image du ravissement éprouvé par le promeneur qui s'égare dans les allées du Jardin Majorelle…
Rénové par Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, le jardin a commencé une nouvelle vie en l'an 2000. Le couturier qui a tant "rêvé à ses couleurs uniques" y voit "une source inépuisable d'inspiration". L'ancien atelier a été transformé en petit musée d'art islamique où sont exposés quelques tableaux de Jacques Majorelle, ce peintre dont la postérité a surtout retenu - mais est-ce une injustice ? - qu'il fut un jardinier de génie... SA-A

Marrakech Ville Rose

Ville Rose
ville verte

Depuis sa création au XIe siècle par les Almoravides et jusqu’au début du XIXe, Marrakech a représenté l’archétype de la cité-jardin. Elle offrait à chacun de ses 70 000 habitants une moyenne de 60 m2 de verdure. Aujourd’hui, même si son patrimoine jardinier a subi beaucoup de dommages, la Ville Rose abrite encore un grand nombre d’espaces verts publics qui comptent parmi les plus beaux du monde maghrébo-andalou.
À l’inverse des jardins à la française, le jardin arabe n’ouvre pas sur l’extérieur et développe peu de perspectives : une clôture l’isole entièrement du dehors et il s’organise autour d’un centre “pour le repos de la pensée”. Il apparaît ainsi au visiteur comme le Paradis initial cerné par l’étendue aride du désert.
Les jardins historiques de Marrakech font partie d'une tradition qui remonte à l'époque des Almohades. Ils concouraient avant tout à l'agrément du séjour des sultans, mais jouaient également un rôle politique, car ils montraient aux invités la puissance du souverain. En été, quand la température devenait insupportable, ces paradis terrestres permettaient de goûter aux plaisirs du bruit de l'eau ruisselante, des babillements d'oiseaux et du chant des feuilles d'arbres froissées par le vent…