Il est tentant de faire le lien entre le culte hédoniste
du corps, qui depuis quelques décennies semble
devenir l’un des traits marquants des sociétés
occidentales, et l’engouement actuel pour
les soins liés au bien-être. Le foudroyant
essor du nombre des spas et des centres de thalassothérapie,
nouveaux temples du « jeunisme », est-il
l’indicateur d’un repli nombriliste
qui place le « moi » au centre du monde
et confond l’apparence avec l’identité
? La question appelle une réponse plus nuancée.
Depuis l’Antiquité gréco-latine
jusqu’à la civilisation byzantine,
les bains étaient certes les lieux où
l’on célébrait le corps, mais
surtout ceux où se tissaient les liens sociaux
et où, dans leur nudité originelle,
les hommes se retrouvaient semblables, donc plus
proches. Le souci du paraître, voire de la
beauté, était moins une forme de narcissisme
qu’une manière de manifester son respect
pour l’autre, puisque, pour citer Montaigne,
« tout homme porte en soi la forme entière
de l’humaine condition ». À la
fin du Moyen Âge, les efforts conjugués
de l’Église et de la médecine
ont contribué à bannir d’Europe
les établissements de bains, parce que, pour
la première, ils étaient des lieux
de débauche, et pour la seconde, l’eau
était le véhicule privilégié
des infections et des épidémies. Comme
ils l’avaient fait pour les sciences et les
arts, ce sont les Arabes qui ont été
les « passeurs » des rituels de l’hygiène
antique, calquant l’architecture des hammams
sur celle des thermes, et surtout, continuant de
leur conférer un rôle socialement structurant.
Ces espaces de tolérance et de convivialité,
où se purifie l’âme, s’échangent
les idées, se renforcent les solidarités
et s’apaisent les conflits, sont avant tout
destinés au bien-être collectif, non
individuel. C’est pourquoi la philosophie
de leurs héritiers modernes, les spas et
les centres de thalasso, n’est pas au Maroc
celle qui prévaut en Europe. Loin de proposer
un parcours solitaire, ils offrent par tradition
culturelle un rapport avec les autres plus étroit
et plus riche, d’essence spirituelle, qui
exclut l’égoïsme et conduit plus
loin sur les « routes du soi ». C’est
pourquoi nous avons la certitude, en leur consacrant
notre « Dossier », de mettre l’accent
sur un domaine essentiel de l’art de vivre
marocain…