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Couleurs Marrakech - Couverture N° 14 Juillet, Août, Septembre












Couverture N° 14 


par René Gast


“Les routes du soi”

René Gast


Il est tentant de faire le lien entre le culte hédoniste du corps, qui depuis quelques décennies semble devenir l’un des traits marquants des sociétés occidentales, et l’engouement actuel pour les soins liés au bien-être. Le foudroyant essor du nombre des spas et des centres de thalassothérapie, nouveaux temples du « jeunisme », est-il l’indicateur d’un repli nombriliste qui place le « moi » au centre du monde et confond l’apparence avec l’identité ? La question appelle une réponse plus nuancée. Depuis l’Antiquité gréco-latine jusqu’à la civilisation byzantine, les bains étaient certes les lieux où l’on célébrait le corps, mais surtout ceux où se tissaient les liens sociaux et où, dans leur nudité originelle, les hommes se retrouvaient semblables, donc plus proches. Le souci du paraître, voire de la beauté, était moins une forme de narcissisme qu’une manière de manifester son respect pour l’autre, puisque, pour citer Montaigne, « tout homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition ». À la fin du Moyen Âge, les efforts conjugués de l’Église et de la médecine ont contribué à bannir d’Europe les établissements de bains, parce que, pour la première, ils étaient des lieux de débauche, et pour la seconde, l’eau était le véhicule privilégié des infections et des épidémies. Comme ils l’avaient fait pour les sciences et les arts, ce sont les Arabes qui ont été les « passeurs » des rituels de l’hygiène antique, calquant l’architecture des hammams sur celle des thermes, et surtout, continuant de leur conférer un rôle socialement structurant. Ces espaces de tolérance et de convivialité, où se purifie l’âme, s’échangent les idées, se renforcent les solidarités et s’apaisent les conflits, sont avant tout destinés au bien-être collectif, non individuel. C’est pourquoi la philosophie de leurs héritiers modernes, les spas et les centres de thalasso, n’est pas au Maroc celle qui prévaut en Europe. Loin de proposer un parcours solitaire, ils offrent par tradition culturelle un rapport avec les autres plus étroit et plus riche, d’essence spirituelle, qui exclut l’égoïsme et conduit plus loin sur les « routes du soi ». C’est pourquoi nous avons la certitude, en leur consacrant notre « Dossier », de mettre l’accent sur un domaine essentiel de l’art de vivre marocain…

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