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Essaouira au temps... des hippies
C’est par milliers qu’ils vont affluer d’Europe et des états-Unis... À la fin des années 1960, Essaouira et le petit village de Diabet accueilleront l’une des plus importantes communautés hippies du monde. Le Living Theatre et Jimi Hendrix — dont le passage express n’a pourtant
duré qu’à peine vingt-quatre heures — achèveront de créer la légende. Retour sur une époque qui bouleversa
le quotidien des Souiri...
Les marches craquent et, à chaque pas, menacent de s’écrouler. Impossible de se retenir à la rampe vermoulue, elle-même en piteux état. Effrayé par ce vacarme, un chat — seul occupant des lieux depuis, semble-t-il, des années — s’enfuit de l’étage où il était terré. Sur le palier, le propriétaire des lieux sourit des quelques dents qui lui restent. D’un geste magistral, il dirige tous les regards vers le fond de la pièce. Un portrait de Jimi Hendrix, peint à l’huile, occupe le mur. Il est, selon toute vraisemblance et exception faite de rares clichés, le seul souvenir matériel qui subsiste de cette époque.
Pantalons taille basse et « patt’ d’éph’ », gilets afghans, vestes indiennes, chemises sans col, bandeau sur le front, petites lunettes rondes cerclées de métal, sabots, galoches, bottes mexicaines, sandales, babouches… C’est revêtus de cette panoplie qu’à partir de 1967 de drôles d’étrangers, venus d’Europe et des Ëtats-Unis — parmi ces derniers, de nombreux déserteurs de la guerre du Viêt nam — posent leurs maigres valises à Essaouira et à Diabet. Certains ont déjà fait étape à Ibiza, tous rêvent de Katmandou.
Les Souiris voient d’un œil mi-méfiant, mi-curieux l’arrivée de cette jeunesse atypique. Leur mode de vie surprend. Les plus jeunes y adhèrent totalement. « C’était la belle vie ! Il y avait des jolies filles partout, du haschisch à profusion, et la musique régnait. Quand on a dix-huit ans, je ne vois pas ce qu’on peut désirer de plus », témoigne ce Souiri qui,
durant tout le temps où séjournèrent les hippies, s’intégra à leur communauté. « Je me suis laissé pousser les cheveux et je passais mes journées avec eux. Mais on ne peut pas dire que j’étais un vrai hippy, plutôt un sympathisant. Je ne partageais pas leur idéologie, juste leur façon de vivre qui, pour un jeune, frôlait le bonheur absolu. »
Mangeurs d’enfants…
Comme l’expliquent Jean-Pierre Bouyxou et Pierre Delannoy (l’Aventure hippie, aux éditions 10-18) : « La croissance économique, ininterrompue pendant vingt-cinq ans, a des effets pervers manifestes. D’abord, elle n’a pas profité à tous : le fossé entre l’Occident et le Tiers-Monde s’est creusé, la pauvreté et la misère n’ont pas été éradiquées des sociétés riches. Ensuite, elle commence à donner lieu à de méchants revers : la pollution, par exemple, qui occupe de plus en plus les conversations. Surtout, l’Occident perd au fur et à mesure son dynamisme, sa foi en lui-même. Le grand rêve des Vingt Glorieuses est sur le point de s’achever. » Au milieu des années 1960, aux états-Unis et en Europe, des chevelus plantés, pouce au vent, au bord de la route font désormais partie du paysage. Ils vont rejoindre une communauté que Bernard Lacroix dans l’Utopie com-munautaire définit comme « un rassemblement d’individus résolus à vivre en commun une vie différente de celle que leur propose la société dont ils sont issus ».
Essaouira leur apporte un dépaysement certain et la population locale n’est pas hostile à leur venue. « Ils étaient étranges, quand même… Les hommes avec leurs longs cheveux nous faisaient un peu peur, à nous, enfants. Nos parents en rajoutaient aussi : quand nous n’étions pas sages, ils menaçaient de nous donner à manger aux hippies », témoigne ce Souiri qui avait à peine dix ans à la fin des années 1960. Si leur réputation imaginaire d’ogres permet d’assagir
les enfants, les hippies créent aussi une nouvelle économie.
À l’époque, Hassan travaille le bois et sculpte à ses heures perdues. En quelques mois, il devient « The King of shiloms », le roi de cette petite pipe dans laquelle se fume le haschisch. Il en fabrique en céramique, en arganier, en noyer, en thuya… « Les hippies qui passaient dans la boutique pouvaient y rester la journée… Ils s’asseyaient dans un coin et testaient tous les shiloms que j’avais en exposition. J’en vendais en moyenne une vingtaine par jour. Sans compter les commandes d’Europe, du Canada, d’Inde... Une fois, il m’est arrivé d’en envoyer trois cents aux états-Unis. Je me suis agrandi, j’ai ouvert d’autres boutiques et j’ai initié une vingtaine d’apprentis au métier du bois. Quand les hippies sont repartis, ces jeunes avaient un métier. Sans eux, il ne me serait jamais venu à l’idée de les former. »
Des amours sans lendemain…
D’autres vont faire l’apprentissage de techniques beaucoup moins orthodoxes… À l’époque, seules les feuilles de haschisch sont fumées au Maroc. Les hippies apprennent aux autochtones à en extraire la résine. Transformation qui, plus d’une fois, induit les policiers en erreur, comme en témoigne Hassan : « Il arrivait que des agents fassent des fouilles à la recherche de cannabis… Ils ne trouvaient jamais rien en dehors de ces boulettes et de ces blocs marron foncé.
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On leur disait que c’était de la résine pour réparer les instruments de musique. Alors, ils repartaient bredouilles, persuadés de notre bonne foi. » L’explication est au demeurant plausible : la musique est partout. À l’intérieur de la ville, les hippies se retrouvent dans leur café fétiche — aujourd’hui le Riad Al Médina — et sur la plage de Diabet pour des soirées qui ne se terminent qu’au petit matin.
En 1968, Hassan se souvient avoir réparé les instruments du Living Theatre, juste après leur expulsion du Festival d’Avignon. La troupe reste quelques mois à Diabet et y prépare plusieurs pièces, accompagnées par des musiciens gnaoua dont le légendaire Paca. Toutes les barrières tombent, qu’elles soient culturelles, sociales ou intellectuelles.
Des unions mixtes se forment. Telle celle de Brahim et d’élizabeth. Lui est pêcheur. Sa barque est d’ailleurs régu-lièrement réquisitionnée par les hippies pour aller aux îles Purpuraires chasser le gibier qui y foisonne. Elle est danoise, professeur de musique. « J’ai passé avec elle les plus beaux mois de ma vie… Quand tous les hippies sont partis, elle a voulu rester avec moi. Je lui ai demandé de rentrer chez elle, au Danemark. Nous n’avions aucun avenir ensemble. Notre union — nous n’étions pas mariés, elle était contre cet esprit de possession — ne tenait que dans ce contexte précis où le lendemain n’avait pas d’importance. Je ne l’imaginais pas vivre dans ma petite cabane. À terme, cette histoire était vouée à l’échec. Nous n’avons vécu que le meilleur. » D’autres choisissent de suivre leur compagne au moment où s’organise une répression contre les hippies — un commissaire de police fait la traque aux coiffures afros et rastas et, en 1974, une loi est promulguée afin d’interdire la location de maisons aux hippies — mais ils reviennent bien vite. « Cela ne pouvait pas durer, explique ce Souiri, témoin de l’époque. Les jeunes étaient shootés du matin au soir… Ils imaginaient poursuivre leur trip à l’autre bout du monde. Ils ont vite déchanté. Au bout de quelques années, pour certains quelques mois, on les a vus repartir, bien contents de retrouver leurs racines. »
Les hippies ont quitté Essaouira et la vie a repris son cours, comme si de rien n’était, ou presque… Sur la place Moulay Hassan, Brahim voit passer un jeune d’une trentaine d’années, cheveux clairs tombant jusqu’au bas du dos : « C’est le fils de l’Allemand… La ressemblance est frappante. Ses parents se sont aimés pendant des mois. Lui est reparti sans savoir qu’il allait avoir un fils. » Trace ultime d’une époque qui a marqué une génération de Souiris...
Paca, les hippies et Nass El Ghiwane
Il a connu la gloire avec le groupe mythique Nass El Ghiwane. Virtuose du guembri, c’est le ciseau à bois qu’Abderrahmane Paca maniait dans sa ville natale d’Essaouira, à la fin des années 1960, quand le Living Theatre y fit escale. Attiré par ces étrangers au mode de vie extravagant, il se mêle à eux, se laisse pousser les cheveux et organise des « lilas » – des nuits entières de musique gnaoui – auxquelles il convie tous les hippies. Les autres gnaoua ne voient pas d’un très bon œil l’ouverture des lilas et des marabouts aux Européens. Ils iront jusqu’à porter plainte auprès du gouverneur de la ville. Pour Paca, qui s’est complètement imprégné de l’esprit hippy, le partage doit également être culturel. C’est lors d’une de ces soirées qu’il rencontre Suzanne, une comédienne du Living. Aveugle après un accident de la route, elle se laisse entraîner par les rythmes envoûtants du guembri de Paca et — c’est lui-même qui l’affirme — recouvre la vue. Paca l’épouse. De leur idylle, qui durera le temps du passage du Living à Essaouira, naîtront une fille et… les textes engagés du groupe Nass El Ghiwane qui vaudront aux musiciens quelques ennuis avec la police. Perçus comme une remise en cause du régime en place, ils étaient, pour Paca, l’héritage d’une philosophie hippie qui prônait la paix,
la non-violence, l’amour du prochain…
Le Living Theatre
Fondé à New York, en 1947, par Julian Beck et Judith Malina, le Living Theatre, persécuté par la justice américaine, s’est exilé en Europe en 1966. Avec sa trentaine d’acteurs, la troupe du Living a pour ambition, selon Julian Beck de « créer des pièces qui ne soient pas dictées par des auteurs ou des metteurs en scène individuels, mais qui émanent d’un organisme composé de nombreux individus et permettent à la puissance collective de se libérer en même temps que l’inspiration individuelle. » Leur structure de base est le « happening » : improvisation collective, participation provoquée des spectateurs… En 1968, la troupe assume le dénominatif de « collectif anarchiste ». La même année, elle présente Paradise Now, virulente critique de la société américaine où les acteurs sont nus et les spectateurs impliqués dans la pièce. Jean Vilar les programme au Festival d’Avignon. La droite lance une violente campagne contre ces « énergu-mènes en haillons et aux cheveux longs déambulant dans les rues de la cité des Papes ». Avant que la pièce ne soit jouée, un des acteurs de la troupe est condam-né à deux mois de prison avec sursis pour « attentat à l’ordre public ». Quand Paradise Now est enfin présentée, le scandale est énorme. Pour calmer les autochtones, le maire finit par expulser la troupe qui doit quitter le territoire français. L’escale suivante sera Essaouira…
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