Le Thuya dans tous ses états...
Ébéniste-sculpteur-bijoutier-designer
et joueur de musique spirituelle à ses heures,
Nasser, comme on le surnomme dans la skala de la kasbah,
fait feu de tout bois de la précieuse essence
à laquelle il doit tant. Bousculant le train-train
d’un artisanat séculaire aujourd’hui
en perte de vitesse, il a fait souffler un vent de
modernité sur les maâlmine d’Essaouira.
Depuis lors, lui et ses créations stylisées
sont scrutés à la loupe ; lui, «
l’empêcheur de marqueter en rond ».
Le regard espiègle, la silhouette gracile,
Abdennasser Boumazzough travaille le bois, certes,
mais n’est pas près d’en pratiquer
la langue. De but en blanc, il prévient : «
À ce rythme, il n’y en aura plus dans
vingt ans ». Car le thuya dont il parle, essence
noble au parfum si particulier de plantes médicinales
et dont la médina de l’ancienne Mogador
regorge de meubles et d’objets marquetés
avec plus ou moins de talent, n’est pas une
ressource inépuisable : « S’il
venait à disparaître, une partie de mon
âme s’en irait avec lui ». Cette
espèce de résineux dénommé
« arar » en arabe et « azouka »
en berbère ne pousse en effet qu’en Afrique
du Nord, et principalement au Maroc. Très différent
du genre « biota » qui forme les haies
de jardin en Europe, ou du genre « calitris
» australien, le thuya de Berbérie ou
« tetraclinis articulata » se distingue
par un tronc (qaiza) marron clair strié de
veines parallèles et par une souche ou loupe
(ider) à la structure cellulaire serrée
et à l’aspect moucheté de pointes
noires et d’auréoles blondes et brunes
ou rouge sombre.
Les Romains de l’Antiquité l’utilisaient
déjà sous le nom de « citre »
pour en faire des meubles, et la futaie qui jadis
s’étendait à perte de vue était
essentiellement exploitée par les menuisiers
pour la fabrication de plafonds, de planchers et d’huisseries
réservés aux maisons de notables. Plus
tard, les artisans venus d’Andalousie y apportèrent
le dessin géométrique, opposé
aux représentations florales d’alors,
et se mirent à le travailler avec des incrustations
de nacre et d’ivoire. Avec l’arrivée
des Français, en 1912, l’inspiration
se fit plus européenne. Les artisans souiris
s’adaptèrent, peut-être comme le
fait aujourd’hui Nasser.
Descendant d’une longue lignée berbère
d’artisans souiris et cinquième d’une
fratrie de dix frères et sœurs travaillant
eux aussi le thuya, Nasser se souvient : « De
ma jeunesse, je retiens cette atmosphère baignée
des odeurs de vernis de l’atelier, ces outils
de bois aux manches patinés, le rabot, le billot
usé par le temps, la sciure, le transport des
madriers jusqu’à la coopérative
et surtout, les gestes précis de mon père
». Si dans les maisons actuelles, on ne dispose
plus le long des murs des branches de thuya pour absorber
l’humidité, chez lui, le respect des
traditions passe aujourd’hui encore par l’observance
de rituels oubliés : « Chaque matin à
la galerie, comme le font d’ailleurs les Grecs
orthodoxes dans leurs églises, on brûle
quelques branches de thuya pour chasser les mauvais
esprits ».
Baccalauréat en poche, il prend le large, sans
doute parce que la médina est devenue trop
petite pour ses aspirations créatrices. À
Los Angeles, il ouvre une boutique de bijoux en thuya.
C’est l’époque des premières
consécrations qui voient ses créations
de bracelets, de colliers, de pendentifs ou boucles
de ceinture portées sous les feux de la rampe
par les prétendantes au titre de Miss France
de la saison 1985-86. La parenthèse américaine
refermée, il revient dans sa ville natale pour
y exercer un art qui sera désormais placé
sous le sceau du sacro-saint « design ».
L’année 1989 le voit ouvrir sa propre
galerie au cœur du quartier des ébénistes.
Mogador Design étonne, le petit apprenti a
fait son chemin. Sa galerie tranche par l’originalité
de ses œuvres, mais aussi par l’absence
de marqueterie, lui qui préfère «
laisser s’exprimer la matière en jouant
avec des formes sorties de l’imagination ».
C’est l’artiste nourri par le courant
Art-Déco et fasciné par ce qu’il
appelle les « structures expressives du Sahara
» qui oeuvre. D’ailleurs, « l’appellation
de marqueterie est en quelque sorte un abus de langage,
car on devrait parler de travail d’incrustation
». Car avec le thuya qu’on cherche à
mettre en valeur et qui restera en partie apparent,
on pratique des enchâssements d’un ou
de plusieurs matériaux. Qu’importe...
Nasser travaille aussi bien l’arganier, le noyer,
le hêtre, le cèdre que le fer, la pierre
ou la nacre. Inquiet pour l’avenir de la ressource
et pour la corporation des artisans chère à
son cœur, celui qui vit désormais entre
le Maroc, la France et l’Allemagne, assume avec
humilité sa renommée internationale.
Ennemi farouche du conformisme, ce mystique amoureux
de la création a le projet de créer,
en hommage à ses aïeux et au bois de thuya,
un meuble en calligraphie arabe signifiant «
Dieu »…
La perfection, sinon rien
Avant qu’il ne soit trop tard !
Le Maroc possède 80 % des forêts de thuya
d’Afrique du Nord, soit 700 000 ha répartis
dans les forêts domaniales d’Agadir, de
Taroudant, de Khemisset et d’Oujda. Comment
l’un des rares résineux capable de rejeter
de souche, c’est-à-dire de reformer un
arbre après avoir été coupé
ou incendié, est-il menacé d’extinction
? Très simple : il faudrait attendre au moins
100 à 150 ans (l’âge où
l’arbre commence à peine à naître)
pour envisager de le déraciner et obtenir ainsi
un madrier d’un diamètre honorable de
50 à 60 cm. Problème : l’âge
moyen du peuplement forestier est de 60 à 70
ans. À ce rythme, comme le dit Nasser, il n’y
en aura plus dans 20 ans ! Que penser alors d’une
boîte à mouchoirs en pleine loupe de
thuya vendue pour quelques dirhams ? Pas si simple
: les licences de coupe sont contournées, la
recherche du profit, la pression des bazaristes, le
dévelop-pement du tourisme et la désorganisation
de la profession épuisent la filière.
Un début de solution ? Limiter la proportion
de la loupe dans les produits fabriqués, utiliser
d’autres essences, créer un label et
accentuer les contrôles, encourager la qualité
et la créativité, augmenter les prix.