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L’exil
du sultan... bien-aimé
Année 1912 : le protectorat français est
imposé par la force, à la suite de durs
combats dans l’Atlas et la région de Fès.
Il est consolidé en 1925 par l’écrasement
de la révolte du Rif. Choisi par la France, S.M.
Mohammed Ben Youssef succède à son père,
le 18 novembre 1927.
En hommage à ses positions en faveur de la France
libre pendant la Seconde Guerre mondiale, le général
de Gaulle lui décerne la Croix de la Libération.
Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur
des protectorats possibles. Du moins aux yeux des Français…
ais l’après-guerre voit
la montée des nationalismes dans tous les empires
coloniaux. En 1947, le sultan prononce à Tanger
un discours en faveur des thèses indépendantistes
qui agitent son pays. Avec le soutien du Glaoui, la
France planifie alors le renversement du souverain.
Le 20 août 1953, le résident général
Guillaume place des blindés devant le Palais
royal. Refusant d’abdiquer, le sultan est immédiatement
embarqué dans un avion à destination de
la Corse puis de Madagascar. Il y sera retenu deux ans,
deux mois et vingt-sept jours… Averti du coup
de force, le grand arabisant français Lévi-Provençal
déclare : « En portant la main sur le Commandeur
des croyants, la France vient de se déshonorer
aux yeux de l’islam ».
Mohammed V ne conçoit pas que ses enfants soient
élevés loin de lui. Ses deux fils Hassan
et Abdallah l’accompagnent dans son exil, bientôt
rejoints par ses quatre filles Aïcha, Malika, Nazha
et Fatim Zohra, ses deux épouses et ses quinze
concubines. Sitôt débarquée sur
l’île de Madagascar, le 29 janvier 1954,
la famille royale est conduite à 170 kilomètres
de la capitale jusqu’à la petite ville
d’Antsirabé. Connue
sous le nom de « Vichy malgache », Antsirabé,
située à 1 500 mètres d’altitude
et bénéficiant d’une exceptionnelle
fraîcheur que lui envient les habitants de la
côte chaude et humide, est alors une station thermale
très prisée de la société
coloniale. Dans cette villégiature, considérée
comme la plus agréable de l’île,
où les femmes reconstituent la vie mondaine de
métropole, la famille royale ne coule pourtant
pas des jours heureux. Elle ne dispose, dans un premier
temps, que d’un logement temporaire dans un centre
d’accueil pour familles de militaires, avant d’être
relogée dans une aile abandonnée de l’Hôtel
des Thermes.
Le premier souci de Mohammed V est d’assurer le
confort des siens. Il va lui-même effectuer les
achats nécessaires à l’aménagement
des pièces mises à leur disposition. Habitué
à une vie active et à la pratique des
sports, il n’a plus le cœur à échanger
des balles de tennis avec ses enfants. Cavalier émérite
et grand amateur de purs-sang, il renonce aussi à
l’équitation. Éloigné du
pouvoir et interdit de contact avec les journalistes,
il n’en reste pas moins soucieux des affaires
publiques. Levé tôt, il consacre ses matinées
à s’informer de la situation de son pays.
Méthodique et méticuleux, il ne laisse
à personne le soin de classer ses papiers et
les articles de presse qu’il découpe dans
les journaux. Il occupe ses après-midi à
se promener dans la ville où il impressionne
par sa courtoisie et sa modestie. Toujours vêtu
d’une djellaba grise, il touche les Malgaches
par sa simplicité et sa piété.
Construite autour d’une place triangulaire, Antsirabé
compte une église, un temple protestant et une
mosquée.
À l’occasion des fêtes de l’islam,
Mohammed V ne manque jamais, malgré ses moyens
limités, d’être généreux
avec les plus démunis. En tant que Commandeur
des croyants, il officie chaque vendredi à la
mosquée, dont la plupart des fidèles sont
originaires des îles Comores. Il lit le Coran
en arabe et le commente en français. Puis il
se rend au marché pour y acheter des vivres qu’il
distribue aux pauvres. Pour rompre avec la monotonie
du quotidien, il se rend parfois à Tananarive,
la capitale. Vêtu d’un complet gris, tête
nue, les yeux protégés par des lunettes
noires, il y consulte son oculiste, fait des emplettes
et prend ses repas avec ses enfants dans un hôtel
de la place, toujours à la même table.
Il n’en revient jamais sans rapporter de nouveaux
jouets et de petites robes pour la princesse Amina,
née le 14 avril 1954 et seule joie de son exil.
Ironie de l’histoire, la petite princesse possède
un état civil français. De temps à
autre, la famille royale va se promener à travers
les rizières jusqu’au lac Andraikiba. Les
princes y fréquentent le club nautique
et, au crépuscule, y tirent le canard. Même
dans l’adversité, Mohammed V entend qu’on
se plie aux exigences de l’étiquette. Fumer
en sa présence serait un manque de respect. Homme
de tradition, il veille personnellement à transmettre
à ses enfants les concepts de l’islam et
les traditions de la dynastie.
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Vers
l’indépendance
Comme l’avait prédit le leader nationaliste
Allal El Fassi, le coup de force de l’État
français a allumé mille feux et transformé
le Maroc en un foyer de crise internationale. Pendant
son exil, Mohammed V devient si populaire que le peuple
lui témoigne une ferveur quasi religieuse : on
croit voir son profil se refléter dans la lune.
Le culte du sultan exilé se propage hors des
frontières du Maroc. La cause chérifienne
devient celle de dizaines de millions d’Arabes.
Au Caire, les étudiants brandissent les portraits
de « Sidna ». Le lointain Maroc devient
un pays ami. En 1955, la crise franco-marocaine atteint
son paroxysme. Attentats et incidents se multiplient.
L’ensemble du peuple marocain fait bloc derrière
le sultan déporté. Mohammed V se révèle
alors un habile politicien. Tout en faisant preuve de
fermeté dans son choix nationaliste, il ne développe
pas de ressentiment à l’égard de
la France. Bien que sensible aux événements
survenus en Algérie, en novembre 1954, il n’encourage
pas la violence et s’efforce de dédramatiser
la situation au Maghreb. Pour stopper les violences
urbaines et rurales que provoque la montée du
nationalisme, il fait remettre au gouvernement français
des propositions concrètes pour sortir de l’impasse.
Une mission officielle est alors envoyée à
Antsirabé pour y négocier le retour de
Mohammed V dans son pays. Le 1er octobre 1955, le sultan
fantoche Ben Arafa démissionne. Au matin du 30
octobre 1955, dix voitures stationnent devant l’Hôtel
des Thermes pour emmener la famille royale et sa suite
à l’aéroport de Tananarive où
trois avions DC3 attendent déjà depuis
deux jours. À ceux qui l’ont servi, Mohammed
V témoigne sa reconnaissance en les gardant auprès
de lui. Il distribue une partie de ses biens aux pauvres
et offre ses livres à la bibliothèque
municipale. Ses ultimes paroles d’exil n’expriment
aucun dessein de revanche : « Mon exil se termine
le jour du Mouloud, c’est le jour de l’Aïd
que j’ai quitté mon pays. Cette coïncidence
ne s’explique que par la grâce de Dieu !
».
Le sultan et sa suite arrivent d’abord à
Nice, où l’aéroport déborde
de Marocains venus pour l’accueillir, avant d’être
le lendemain conduits à Paris, le temps de négocier
les accords de La Celle-Saint-Cloud. Le 16 novembre
1955, Mohammed V retrouve enfin son pays et son peuple.
Sur l’aéroport de Rabat-Salé, il
est accueilli comme le libérateur de la nation.
Dès que sa silhouette amaigrie apparaît
au sommet de la passerelle, il est salué par
un tonnerre d’acclamations : « Sidna sidna,
loué soit Dieu, tu nous es revenu ! ».
Rompant les barrages, la foule se précipite au-devant
de lui pour tenter de toucher sa tunique ou de baiser
sa main. Les vieillards s’étreignent, tandis
les jeunes gens, garçons et filles mélangés,
dansent et pleurent de joie.
Mohammed V obtient l'indépendance du Maroc en
mars 1956 et se fait proclamer Roi en août 1957.
Réhabilité aux yeux de l'opinion publique
française, il est ovationné par la foule
lorsqu’il parcourt la France en 1958, accompagné
du général de Gaulle. Affaibli par des
problèmes de santé, en partie contractés
lors de son exil à Madagascar, il décède
le 26 février 1961 à Rabat. Son fils Hassan
II lui succède sur le trône chérifien.
Ci-contre,
S.M. Mohammed V au balcon du Califat du sultan
à Tétouan.
La passion yousséfiste
Le Maroc est agité dans les années cinquante
par une spectaculaire mobilisation des femmes en faveur
de l’exilé à Madagascar, «
Madame Gaspard » en parler populaire. L’exaltation
atteint son apogée en août 1954, à
Fès, lorsque les habitantes de la médina
propagent la rumeur du retour du souverain bien-aimé.
Les rues s’enfièvrent. Au mépris
des règles de la pudeur, les femmes jouent du
coude à coude avec les émeutiers. Certaines
se hissent sur les épaules des hommes pour clamer
les slogans de l’indépendance et brandir
l’étendard rouge et vert de la révolte.
Pendant toute la période de l’exil, elles
croient voir la silhouette du sultan, juchée
sur un cheval blanc, se projeter sur la Lune.
S.M. Mohammed VI et le président
français Jacques Chirac, inaugurant la Place
Mohammed V, devant l’Institut du Monde Arabe à
Paris,
le 20 décembre 2002
Ci-contre,
Mohammed V avec sa fille
Lalla Amina, née en exil.
Un benjamin héritier du trône
Né le 30 août 1909, à Fez, S.M.
Mohammed Ben Youssef n’est que le troisième
fils du sultan Moulay Youssef, vingt-et-unième
héritier de la dynastie arabe des Alaouites qui
domine le Maroc depuis 1660. Quand la France le choisit
en 1927 pour succéder à son père
- il n’est alors âgé que de dix-sept
ans -, on le juge dépourvu de toute ambition
nationaliste. Pourtant, c’est lui qui deviendra
l’émancipateur de son peuple
et qui, abolissant le protectorat, rendra au Maroc
sa pleine souveraineté. 1956 - 2006 : le pays
fête cette année le cinquantenaire de son
indépendance.
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