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Le zellige, un art millénaire
Depuis sept siècles, c’est de la famille
Naji que sont issus quelques-uns des plus grands maîtres
du zellige. Adil Naji, dans la lignée de ses
ancêtres, perpétue aujourd’hui
la tradition. Installé aux états-Unis
depuis une dizaine d’années, il a créé
deux entreprises qui contribuent à faire connaître
dans le monde entier les beautés du zellige,
l’un des arts décoratifs les plus anciens
et les plus complexes du Maroc.
Apparus au Xe siècle, ces petits carreaux de
terre cuite émaillée s’inspirent
des mosaïques byzantines qui florissaient à
l’époque dans l’Espagne mauresque.
Fabriqués à partir d’une argile
cuite suivant un processus qui n’a pas varié
depuis un millénaire, ils se présentent
sous la forme de petits carreaux de 10 x 10 centimètres,
recouverts d’émail. Les pièces
sont découpées et taillées selon
un gabarit précis, puis assemblées dans
une structure géométrique. Ces tableaux
de faïence sont utilisés comme revêtements
décoratifs sur les murs et les colonnes, parfois
même sur les sols.
C’est à Fès, capitale du zellige
grâce à la qualité exceptionnelle
de son argile, qu’Adil Naji s’est initié
aux arts décoratifs traditionnels. Son père,
sculpteur sur plâtre, tenait une petite boutique
au coin d’une ruelle et l’emmenait régulièrement
en visite sur les chantiers. Fasciné dès
son plus jeune âge
par le travail délicat des maâlems, il
décide de faire connaître
au monde la richesse artisanale de son pays.
En 1996, il s’inscrit dans une école
de business à l’Université de
Columbia, à Washington. « J’étais
en première année lorsque j’ai
réalisé que je ne souhaitais pas me
couper de mes racines marocaines. J’ai compris
au contraire que je pouvais promouvoir, préserver
et protéger mon identité en utilisant
les connaissances que j’avais acquises au Maroc
comme aux états-Unis pour suivre les traces
de mes ancêtres ».
Il crée alors la Compagnie Arabesque, spécialisée
dans l’architecture et la décoration
marocaines, tout en approfondissant sa connaissance
du marché et du droit commercial. « Ayant
grandi dans une famille d’artisans, mon rêve
était de créer une compagnie multinationale
et de pouvoir ainsi mettre en valeur l’artisanat
marocain ». Quelques années plus tard,
Adil fonde la société Moresque, une
filiale d’Arabesque, basée cette fois
au Maroc. Il nomme à la tête de sa compagnie
les membres de sa famille avec
lesquels il collabore en permanence. « Moresque
exécute les plans mis en place par Arabesque.
En d’autres termes, Arabesque est le cerveau
et Moresque le corps. Les deux sont essentiels ».
Il prend alors le temps d’établir une
stratégie qui allie respect de la tradition
et modernité pour faire s’épanouir
l’art du zellige.
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| «
Mon rôle n’est pas de commercialiser un
bel artisanat qui tapissera les murs des maisons et
palais. Je souhaite avant tout faire connaître
la culture musulmane et marocaine dans sa forme artistique.
Le zellige est un patrimoine national, j’ai la
responsabilité
de promouvoir cet art en augmentant la demande internationale
», dit-il avec ferveur.
L’informatique
au service de l’art...
Sa grande consécration
est en effet d’avoir modernisé cet artisanat
tout en préservant son authenticité. Si
les techniques de fabrication traditionnelles sont restées
inchangées, la structure même de l’entreprise
est en revanche résolument tournée vers
l’avenir. Outre des artisans, choisis parmi les
plus réputés du Maroc, Arabesque et Moresque
emploient des architectes, des designers, des informaticiens
et des consultants.
Ces spécialistes garantissent notamment un suivi
des projets, des photographies du chantier étant
par exemple envoyées régulièrement
par Internet pour permettre au client de s’assurer
de la bonne évolution des travaux. Celui-ci peut
également visualiser dès le commencement
le projet final en trois dimensions. « Notre but
est d’employer des moyens de communication sophistiqués
pour faciliter le dialogue avec le client. L’usage
des technologies informatiques permet de rassurer la
clientèle et d’instaurer un climat de confiance.
»
L’entreprise s’est fixé pour but
de promouvoir la richesse de l’architecture arabo-andalouse
par l’intermédiaire de CD-rom, de sites
web, de catalogues on-line et de création de
logiciels. Elle s’est également dotée
d’une photothèque qui constitue la plus
riche banque d’images consacrée à
l’artisanat marocain.
Adil Naji répond ainsi à une demande qui
ne cesse de s’élargir, et il participe
désormais à la décoration de palais,
de villas, de médersas et de mosquées
aussi bien en Europe qu’aux états-Unis
et au Moyen-Orient.
Un savoir-faire
millénaire
Derrière cette
imposante machine commerciale et industrielle se cachent
des hommes au talent rare qui composent en virtuoses
des tableaux de mosaïques multicolores. Une vingtaine
d’artisans travaillent dans les ateliers de Fès,
parmi lesquels Hicham, le cadet de la famille Naji.
C’est aux alentours de la ville qu’on extrait
l’argile employée pour la fabrication des
zelliges. Après émaillage et cuisson des
carreaux, le délicat travail de découpe
peut commencer, dans un silence que seul vient troubler
le bruit continu du marteau sur la pierre. Le tailleur
de zellige est assis devant un socle sur lequel est
disposée une plaque de marbre. À l’aide
d’un lourd marteau d’acier, aiguisé
fréquemment, il frappe avec précision
le carreau émaillé, en fonction du motif
dessiné au préalable. Il assemble ensuite
toutes les pièces de la composition à
l’envers, faces émaillées contre
le sol. Chaque fragment est dégrossi, taillé,
fini avant d’être lié aux autres
pièces. Les petits morceaux de céramique
imbriqués les uns dans les autres sont ensuite
recouverts de plâtre et de ciment. La résine
polymère peut à l’occasion servir
de liant pour faciliter le transport de certains panneaux.
Cette technique exige de l’artisan une grande
rigueur.
Le répertoire du zellige comprend environ 360
pièces, et le maâlem doit connaître
chacune des combinaisons traditionnelles et savoir les
disposer avec une parfaite maîtrise du geste.
Le métier du zellige, plus qu’un travail
manuel, est un art qui nécessite une source inépuisable
de créativité. Les compositions décoratives
relèvent d’une combinaison savante de formes
et de couleurs, se déployant dans une infinité
de motifs géométriques. En contemplant
ces faïences lumineuses, véritables puzzles
artistiques, on ne peut qu’être ébloui
par l’harmonie qui s’en dégage. Tout
comme l’a été Adil dès sa
plus tendre enfance…
Un art au
service de la foi
Le travail de l’argile
Les carreaux de zelliges sont fabriqués à
partir de l’argile de Fès. Extraite sous
la forme de blocs, elle est acheminée vers les
villes du royaume où les zelliges sont également
fabriqués. L’argile est tout d’abord
immergée pendant une journée dans une
fosse – « zouba » – creusée
à même le sol. Une fois détrempée,
elle est foulée aux pieds jusqu’à
l’obtention d’un mélange parfaitement
homogène. Débarrassée de toutes
ses impuretés, elle est alors sortie du bassin,
puis versée dans des moules exposés au
soleil. Séchée et raffermie, l’argile
est ensuite aplanie et lissée avec une spatule
pour réduire les irrégularités
de surface. Le travail étant artisanal, ce sont
pourtant leurs inévitables imperfections qui
confèrent aux zelliges leur caractère
inimitable. Une seconde exposition au soleil est ensuite
nécessaire. Enfin, les carreaux plongés
dans un bain d’émail subissent deux cuissons
– la seconde permettant de fixer la couleur –
dans un four de briques où la température
s’élève jusqu’à 900
degrés.
Le carreau de zellige, devenu très solide, peut
alors être taillé par le sculpteur.
Un art spirituel
Le style décoratif marocain répond aux
préceptes religieux de l’islam.
Le Coran interdit en effet toute représentation
humaine et cette
impossibilité de s’adonner à l’art
figuratif a ainsi orienté la pensée musulmane
vers l’expression géométrique. Présent
dans tous les édifices religieux, le zellige
magnifie les décors architecturaux par une variation
inlassable de motifs. L’écriture proprement
dite passe alors du domaine du signifiant à celui
du signifié, devenant une oeuvre d’art
en soi. Pure abstraction, elle semble pourtant emprunter
ses volutes, ses spires, ses enroulements, ses arborescences
et ses foisonnements au monde végétal.
Et ce labyrinthe où le regard finit par se perdre
conduit presque hypnotiquement à la méditation.
Déclinées en une multitude de combinaisons
géométriques, les compositions partent
toutes d’un élément unique et se
déploient selon les rythmes d’une progression
mathématique. Ces figures variables à
l’infini illustrent ces fondements de la foi musulmane
que sont la quête de l’absolu et la croyance
en un Dieu unique. |