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Dossier















Silence on tourne…

Et de cinq ! Preuve qu’il se pérennise, le Festival international du film de
Marrakech (FIFM) va, pour la cinquième année consécutive, attirer de tous les continents, stars, journalistes, attachés de presse et autres passionnés du 7e Art. À commencer par Jean-Jacques Annaud, monstre du cinéma français et international, et son prolifique confrère américain Martin Scorcese, le réalisateur de Kundun et de la très controversée Passion du Christ, tournés au Maroc.
C’est l’occasion pour « Couleurs Marrakech » de présenter cette édition qui se déroulera du 11 au 18 novembre, mais surtout de revenir sur la naissance et le cheminement du festival de cinéma probablement le plus « pétillant » du Sud et assurément le plus ambitieux du Maghreb. Pleins feux également sur les têtes
de l’opération, d’une part, et sur quelques-uns des acteurs et réalisateurs
qui incarnent le potentiel du cinéma marocain, d’autre part.
Enfin, en plat de consistance de ce dossier, sera contée une histoire de la cinématographie au Maroc, depuis le débarquement d’un reporter de guerre caméra au poing jusqu’au succès de certains films marocains des années 2000, en passant par de mémorables tournages étrangers.
Action !

Ci-dessus : S.A.R. Le Prince Moulay Rachid recevant de Marisa Berenson le Prix Fellini décerné par l’UNESCO, lors du FIFM 2004.


Ci-contre, en haut : Morjane Alaoui dans Marock, de Laila Marrakchi ; Une scène de
La dernière tentation du Christ,
de Martin Scorcese.
En bas : Le film marocain À la recherche du mari de ma femme, de Mohamed Abderrahman Tazi.

flashback

L’irrÉsistible ascension
d’un festival du sud…

Etonnant cheminement que celui du Festival de Marrakech ! Boycotté, au moins par les Américains au début pour cause de 11-Septembre, il accueille royalement la deuxième année Coppola, parmi d’autres étoiles du 7e art, et depuis lors ne cesse de gagner en notoriété et en qualité….

Une déferlante de caftans ; un ballet marocain de talons-aiguille ; une débauche de tajines ; des explosions de trilles berbères rituelles ; un dîner royal à la bougie et au son du plus pur jazz américain, sous un ciel étoilé…
Autant de souvenirs, d’impressions, de réminiscences d’une atmosphère spécifique à l’événement culturel le plus prestigieux et le plus couru du Maghreb. Car le Festival de Marrakech, outre un grand rendez-vous international du cinéma, est une ambiance. Difficile, pour les concepteurs-créateurs de l’opération, de dire s’ils avaient imaginé que les ingrédients de cette mégafête du 7e art, une fois mélangés comme ceux d’un cocktail, allaient produire un pareil effet. Daniel Toscan du Plantier, le médiatique et aristocratique pionnier de l’événement, n’est plus là pour répondre.
Toujours est-il que l’idée d’un tel festival était dans les tiroirs du Palais dès les années 1990. Cependant, la volonté
politique – royale, donc – n’aboutit qu’à l’aube du 21e siècle. Mohammed VI croit en une telle manifestation et la patronne. Quoi de mieux que le cinéma, en effet, pour contribuer à donner une image nouvelle et pétillante du royaume ? Le Festival international du film de Marrakech (FIFM) ne s’inscrit-il pas alors dans un courant multiforme : la libéralisation politique et sociétale du pays,
l’expansion – notamment immobilière – de Marrakech, l’objectif « 10 millions de touristes à l’horizon 2010 », l’essor spectaculaire de la presse, l’accélération du changement des mœurs, l’appropriation des technologies dites nouvelles par un nombre sans cesse croissant de Marocain(e)s ?

Les stars répondent présent au FIFM, pour le plus grand plaisir du public. Fausse note passagère et involontaire : la première édition a lieu peu après les attentats-suicides de New York… Mais le prince Moulay Rachid – président de la Fondation du FIFM –, Daniel Toscan du Plantier et André Azoulay tiennent bon. Le conseiller royal apporte son carnet d’adresses, entre autres aides appréciables, jusqu’en 2003.
En 2001, si les vedettes américaines annulent leur venue,
le FIFM se déroule normalement, avec une flopée de professionnels connus et reconnus : Claude Lelouch, Charlotte Rampling, Yamina Benguigui… Cette dernière reçoit le Grand Prix pour Inch’Allah dimanche.

 

 

 

 


La deuxième édition reprend, si besoin était, du tonus.
En témoignent le nombre de célébrités – dont Coppola, Lynch, Jeanne Moreau – et celui des journalistes candidats à la couverture de l’événement. Des projections « populaires », comme celle d’Astérix et Cléopâtre sur la place Jemâa el Fna, coexistent avec les soirées mondaines. « Marrakech 2002 » récompense en particulier Go, du Japonais Isao Yukisada.
La vocation internationale du FIFM s’affermit lors de l’édition 2003, de même qu’est rappelée son identité de festival du Sud. C’est ainsi que des pointures d’horizons aussi divers qu’Alain Delon, Oliver Stone, l’Egyptienne Yousra et l’Indien Amitabh Bachchan sont honorées.
L’année suivante, à nouvelle équipe, nouvelle philosophie.
Un recentrage est opéré, et ce, au profit de la dimension cinéma et aux dépends du côté strass-paillettes et animations. Un hommage est rendu à Claudia Cardinale, Youssef Chahine et Sean Connery. Sideways reçoit l’Étoile d’or. Preuve de la qualité du travail de programmation du FIFM, le film sera ensuite nommé quatre fois aux Oscars.
Compte tenu de son jeune âge, le FIFM fait son chemin avec une étonnante rapidité. Quand on sait le nombre quasi-exponentiel de personnes souhaitant y être accréditées ou invitées, on peut affirmer que ce festival agit comme un aimant… Il trouve peu à peu sa place parmi les grands, au côté de Venise, Cannes, Berlin ou Deauville…

Remise de l’Étoile d’Or pour Sideways

travelling

Le Maroc, nouveau royaume du cinéma

On connaît Hollywood et Bollywood… Sans doute faudra-
t-il trouver bientôt un surnom de ce type au Maroc, tant le cinéma tient une part croissante dans son économie. Qualité de la lumière, studios remarquablement équipés – ceux de Ouarzazate en particulier - faible coût de la figuration, tout contribue à attirer les grands réalisateurs étrangers et à favoriser l’essor du cinéma national. Ajoutons que le savoir-faire des artisans marocains est un atout particulièrement important. C’est ainsi que pour le film Kingdom of Heaven a été construit le plus grand décor du monde… Sur l’année écoulée, l’industrie cinématographique a dégagé 800 millions de Dh, intégralement dépensés sur le territoire marocain. Le tournage de certaines scènes de films à grand spectacle ont rassemblé jusqu’à 3 000 figurants et acteurs, 400 à 700 d’entre eux étant employés sur des productions importantes jusqu’à une année entière. Le nombre des emplois induits est plus difficile à estimer, mais entre la préproduction, la production et la postproduction, de très nombreux secteurs, parmi lesquels les assurances, les transports, les banques, le cattering, les fournisseurs de bois ou de ciment ainsi que certains métiers artisanaux, bénéficient de retombées importantes.


Les tournages en cours

Nombreux sont les films tournés ou en cours de tournage au Maroc. Côté américain : Babel, The Hills Have Eyes, Real Premonition, The Situation, Untitled History Project. Côté français : C’est Gravida
qui vous appelle, Gorgas Negras, L’Anniversaire,
OSS 117, Je suis l’Autre. Cinq autres films européens sont à signaler : Women without Men (Allemagne) ; Amants et secrets, L’Étrangère (Italie) ; The Wild and Wycked Life of Brian Jones et Fighting for Strangers (Grande-Bretagne). Pour le cinéma panarabe, il s’agit d’Al Marssa wa al Bahare (Égypte) et de Moulouk Attaouaif et Youssef ben Tachefine (Syrie). Les films marocains sont Cœurs brûlés, d’Ahmed el-Maanaoui, Colère, d’Abdelhaï Laraki, Corps dérobés, d’Abdel-kader Lagtaa, Deux Femmes sur la route,
de Farida Bourquia, la suite d’Elle est diabétique, hypertendue… mais elle refuse de crever, de Hakim Noury, Kho-Rambo, de Mohamed Chbihi, La Symphonie marocaine, de Kamal Kamal, L’Appel
du roi, d’Abdel-lah Mesbahi, Moroccan Dream, de
Jamel Belmejdoub. Enfin, les films de franco-marocains sont J’ai vu tuer Ben Barka et L’Étranger.


Le FIFM 2005

Honneur au cinéma espagnol ! Planifié du 11 au 19 novembre, le FIFM 2005 va mettre cette cinématographie sous les feux de la rampe. Cette initiative accompagne le réchauffement des relations diplomatiques maroco-espagnoles depuis le changement de gouvernement à Madrid… Parmi
les stars espagnoles présentes devrait figurer en bonne place la pétulante Victoria Avril, qui est déjà familiarisée avec le Maroc et le cinéma marocain, puisqu’elle a joué dans Et Après…, de Mohamed Ismaïl.
Plus originale et carrément inédite, la démarche qui va consister à proposer, à partir du 7 novembre, un atelier de perfectionnement cinématographique, avec deux grandes pointures des cinémas respectifs de l’Occident et de l’Orient comme formateurs, l’Américain Martin Scorcese et l'Iranien Abbas Kiarostami. Les 16 « stagiaires » seront pour moitié Marocains et New-Yorkais. Reconduits en mai dernier à la tête de l’organisation et de la programmation du festival, Nour-Eddine Saïl,
Fayçal Laraïchi, Mélita Toscan du Plantier, Bruno Barde (et son équipe du Public Système Cinéma)
ont pour mission,
selon le FIFM, de
« poursuivre la quête de nouveaux talents, de découvrir des territoires méconnus et de faire du festival un lieu incontournable, point de rencontre des cinémas du Nord
et du Sud et
vitrine d’un art
sans frontières ».

 









































































Grosplans

Mélita Toscan du Plantier

La première dame du festival
Lorsque Mélita Nicolitch, épouse Toscan du Plantier, devient la directrice des Relations extérieures et du Protocole du FIFM, dès la première édition (2001), elle découvre, comme nombre d'Occidentaux, un Maroc capable d'accueillir un grand événement en l'honneur du 7e art.
La femme du célèbre producteur-réalisateur assimile progressivement les subtilités d'une opération qui exige professionnalisme et détermination. Dotée d'une forte personnalité, elle creuse son sillon et demeure
en place lorsque Daniel Toscan du Plantier disparaît entre
la 2e et la 3e édition.
Avec l’étroite collaboration du Maroc, Mélita et
l'ensemble d'Europa Cinéma Édition – société chargée de l'organisation du FIFM – mettent sur pied un hommage à la défunte figure charismatique. Une partie non négligeable de la jet-set internationale se presse à la soirée dédiée
à ce dernier. « Dans le monde du cinéma, déclare-t-elle, Marrakech fait connaître chaque année davantage sa vocation fraternelle, sa mission d'exception : montrer, partager, réunir. Daniel est parti, mais [...] nous lui devons de réussir son pari, le nôtre, le vôtre, afin que le Festival
de Marrakech prenne la place qui lui est destinée sur la mappemonde des rendez-vous de la cinéphilie universelle. »
Devenue directrice déléguée, Mélita Toscan du Plantier
est plus que jamais le pilier féminin, la première dame
du festival. L'année suivante, c'est avec Le Public Système qu'elle est mandatée pour organiser la manifestation cinématographique numéro un du Maghreb.

Nour - Eddine Saïl

Le “ Monsieur Cinéma” du Roi
La tête pensante la plus cinéphile du FIFM est indéniablement Nour-Eddine Saïl. L'avoir nommé vice-président en charge de la programmation n'est que rendre justice à ce Tangérois d'apparence austère et pourtant passionné, directeur général du Centre cinématographique marocain (CCM) depuis 2004. À ce double titre, il fait figure de « Monsieur Cinéma » du Roi.
Tout d’abord professeur de philosophie, il devient parallèlement critique de cinéma et fonde en 1973, puis dirige pendant dix ans, la Fédération marocaine des ciné-clubs. Il quitte l'enseignement quand, en 1993,
cette discipline est autoritairement supprimée des programmes. Il rejoint alors la télévision nationale et au poste de directeur des programmes de création, innove en programmant des films comme Citizen Kane ou La Strada. Lorsque Basri devient le – puissant – numéro 2 du Royaume, cette période d'ouverture faste est interrompue. S'en suivra l'écriture de scénarios…
C'est en France qu’au cours de la décennie 1990, il renoue avec le petit écran. Canal + lui confie la responsabilité de développer le réseau international de la chaîne cryptée. Une expérience bénéfique à plus d’une titre : le Maroc de
l'an 2000, en pleine effervescence, le rappelle pour
diriger la chaîne 2M.
Au sein de la vice-présidence déléguée – bicéphale – du FIFM, Nour-Eddine Saïl tente de concilier les exigences d’un festival marocain et celles d’un rendez-vous intercontinental. Un exercice d’équilibriste s’il en est…

Fayçal Laraïchi

Un gestionnaire féru d’images
Si, au sein du tandem de la vice-présidence déléguée du FIFM, Nour-Eddine Saïl est en charge de la programmation, Fayçal Laraïchi est responsable de l’organisation. À ses yeux, le FIFM est une sorte de grande école pour les cinéastes du royaume et une excellente plate-forme de promotion des opportunités offertes par le Maroc à l'industrie cinématographique internationale. La mission de ce fringuant décideur au festival sied à son profil de gestionnaire et d'homme de l’audiovisuel.
Nommé par le Roi, directeur de la Télévision en 1999, il est promu successivement directeur général de la Radio-Télévision marocaine (RTM) en 2003 et P.-D.G. de la
récente Société nationale de radio-télévision (SNRT) en 2005. Il a la charge de mettre en place le processus de réforme et de modernisation visant à libéraliser le secteur audiovisuel et à encourager l'initiative privée.
Auparavant, il lance en 1989 Sigma Technologies, entreprise spécialisée en postproduction, images de synthèse, production et multimédia. Son début de parcours ne le prédispose cependant pas à cette nouvelle orientation. Il est, en effet, directeur chargé de la restructuration et de la réorganisation de la Société chérifienne des travaux africains, de 1987 à 1988. En revanche, cette nomination-là est une suite logique de ses études en France et aux États-Unis : il est ingénieur diplômé de l'École spéciale des travaux publics de Paris et de l'université de Stanford.
Fayçal Laraïchi est récipiendaire du Friendship Award, en reconnaissance de sa contribution à la résolution d’épineux problèmes – au niveau éducatif et culturel – relatifs à l'Accord de libre-échange maroco-américain.

Bruno Barde

Le maestro en coulisses
Être directeur artistique du Festival international du film de Marrakech, c’est plutôt occuper un siège éjectable que bénéficier d’une sinécure ; ceux qui ont assumé cette responsabilité lors des premières éditions en savent quelque chose… Intégré en 2004, Bruno Barde a pourtant été reconduit dans ses fonctions en juin dernier, en même temps que son équipe, pour une période de trois ans.
La structure dont il est le directeur général, le Public Système Cinéma, s’est forgé une expertise du 7e art grâce aux festivals qu’elle organise à travers le monde depuis 1995.
Sa propre expérience du secteur remonte à l’année 1977. Comme attaché de presse cinéma, il a pu faire la rencontre de grands metteurs en scène tels que Fellini, Coppola
et surtout Tarkovski, qui le « marque à jamais ». Comme directeur de publicité, il a assuré la promotion de Vivement dimanche, de François Truffaut et du film
Les Compères, de Francis Veber.
Il décide de voler de ses propres ailes en 1986, fondant une société de lancement publicitaire et de relations presse de films et de festivals. « Durant neuf ans, raconte-t-il, j’ai travaillé sur toutes les cinématographies […], ce qui préparait, sans que je le sache, mon regard de futur directeur de festival. »
Durant son baptême du feu marocain, il « travaille
tellement » et se montre « si stressé que tout prend des proportions dramatiques ! ». À ceux qui, depuis 2001, soulignent les dysfonctionnements du FIFM,
le directeur artistique réplique « sans la moindre
gêne que le Festival de Marrakech est mieux organisé
que le Festival de Venise ».


 

 



























casting

Nabil Ayouche

L’enfant gâté de l’écran
S’il est une valeur sûre dans le secteur du jeune cinéma marocain, c’est bien Nabil Ayouche. On aime ou on n’aime pas son style, mais une chose est sûre : son profession-nalisme rigoureux, doublé de son sens poétique, sert le cinéma arabe et universel.
En atteste le nombre de ses films qui ont voyagé et reçu des prix à travers le monde. Ainsi, Ali Zaoua, prince de la rue, un conte moderne à propos des enfants des rues, fait en 2000 un demi-million d’entrées dans le royaume, reçoit des prix dans une quarantaine de festivals et est classé comme l’un des « 1001 films qu’il faut avoir vu avant de mourir » par les Leading International Critics…
Moins primé, Mektoub attire tout de même quelque 350.000 spectateurs marocains en 1997-1998. Quant à ses courts-métrages, ils sont presque tous récompensés aussi. Aux yeux de certains, ce parcours sans faute dérape en 2002 avec Une Minute de soleil en moins. Ce film policier comprend une scène « osée », qui subit les foudres de l’autorité marocaine de contrôle. Les islamistes mènent alors la lutte en faveur de la censure du film… La parenthèse à demi refermée, le réalisateur fonde la Coalition marocaine pour la diversité culturelle et, à travers sa société Ali’n Production – fondée en 1999 – encourage de plus belle la découverte de talents cachés. Son prochain projet cinématographique s’appelle La Légende d’Ahraz. L’héroïne, Leïla, débarque dans le Maroc de sa famille et y démêle les fils de son histoire.

Laïla Marrakchi


La fille du Marock
Voici sans nul doute l’une des jeunes cinéastes marocaines les plus prometteuses. La fraîcheur du regard de Laïla Marrakchi sur la réalité de son pays tranche avec la vision de nombreux réalisateurs qui, délibérément ou inconsciemment, ont privilégié, des décennies durant, un Maroc en marge et plus ou moins figé, au risque d'entretenir les préjugés occidentaux sur un monde arabo-berbère qui n'est pas seulement celui « folklore » et du sous-développement.
Son premier long-métrage, Marock, jette précisément la lumière sur Casablanca dans ce que cette métropole a de plus moderne. Une modernité certes mal digérée et un brin m'as-tu-vu, celle du milieu dépeint : la jeunesse dorée. Or, souligne tranquillement la réalisatrice, « ce Maroc-là, certains voudraient le cacher. C'est le Maroc des privilèges, de l'insouciance, et, parfois, des excès. J'ai grandi dans ce milieu hypocrite, partagé entre des traditions fortes et l'envie de s'émanciper ».
Marock est tellement réaliste que, lors d’une projection au Festival de Casablanca l'été dernier, Laïla a été acclamée par les jeunes spectateurs, ceux qui fréquentent assidûment les mêmes lieux que les personnages…
Avant la réalisation de ce film, la cinéaste avait mis en scène dans ses courts-métrages « l'autre » Maroc, notamment celui des clandestins qui traversent le détroit de Gibraltar au risque de leur vie – c'est l'Horizon perdu – ou celui des mystères qui se cachent Derrière les portes du hammam.

Rachid el Ouali

L’acteur fétiche
Il lui est déjà arrivé de présenter trois films dans un même festival. Rachid El Ouali collectionne les rôles dans les films de long et court métrage, les téléfilms, voire les films publicitaires. La coqueluche du cinéma marocain n'a pas de gêne à reconnaître que c'est grâce à la publicité qu'il a pu s'offrir une maison en bord de mer… Dès le début de sa carrière, il s’impose comme la révélation du 5e Festival national de cinéma de Tanger en 1995. Il y décroche le Prix du second rôle pour Voleur de rêves de Hakim Noury.
Il récidivera en 2000 en obtenant le Grand prix du Festival national de cinéma à Oujda pour Et Après.., l'un de ces films à la frontière des problématiques « société » et « politique » dont le comédien est volontiers partie prenante. Cela étant rappelé, l'artiste a défini une limite :
il oppose un « non » catégorique lorsqu'on lui propose de jouer dans un film relatant les Années de plomb.
De même, ce père famille se refuse à accepter un rôle dans un film outrageant la morale. Néanmoins, il peut accepter un scénario abordant les problèmes de vie privée avec finesse, humour, comme c'est arrivé pour celui d'Elle est hypertendue, diabétique... mais elle refuse de crever, de Hakim Noury. Rachid El Ouali vient précisément de participer à la deuxième partie de ce film à succès, très attendue. Son tout dernier tournage en date est Moroccan Dream de Jamel Belmejdoub, une comédie qui mêle la thématique du sport à celle de l’émigration. Mais, plus que jamais, « le beau gosse du cinéma marocain » souhaite aborder une étape déterminante de sa carrière : passer de l’autre côté de la caméra. Un avenir bien engagé, puisque comme réalisateur, il a déjà à son actif trois courts-métrages...

Amina Rachid

La doyenne
Parvenue à l’âge de la sagesse, Amina Rachid poursuit sa brillante carrière. La doyenne des actrices marocaines a dernièrement participé au tournage de Des Marocaines de Jérusalem d’Abdallah Masbahi, un film qui décrit le drame de la Palestine et la lutte palestinienne. Une thématique sérieuse, comparée à celles des films qui ont immortalisé la comédienne, à commencer par À la recherche du mari de ma femme et de Lalla Hobbi, de Mohamed Abderrahman Tazi. L’artiste y incarne le personnage le plus marquant de sa carrière et l’un des plus populaires du cinéma marocain, la femme répudiée d’un riche bijoutier polygame de Fès.
« Dans mon imaginaire, se souvient le réalisateur, le personnage de Lalla Hobbi correspondait parfaitement à cette comédienne que j’avais observée longtemps au théâtre et à la télévision : un visage expressif, des moues significatives, une agilité surprenante, une vivacité permanente, sans parler de son élégance et de sa distinction ».
Mêmes qualités dans Elle est diabétique, hypertendue… mais elle refuse de crever, de Hakim Noury. Elle y représente formidablement la belle-mère tyrannique crainte de tous… Dernièrement, elle a tourné dans Pourquoi pas ? de Mohamed Ismaïl. Elle y campe une mère veuve dans une trame mélodramatique et sociale.
Amina Rachid est également une actrice-phare du petit écran : elle a participé à plus de 600 œuvres télévisuelles, films, pièces dramatiques, feuilletons… Elle a en outre laissé son empreinte dans d’autres médias que la télévision, jouant dans plus de 3.000 pièces radiophoniques !
Son parcours et sa personnalité lui ont valu un hommage bien mérité lors d’une soirée spéciale du FIFM 2003.










Zoomarrière

Un siécle de cinéma au Maroc

Arrivé au Maroc avec le colonisateur, le cinéma y a souvent été qualifié de « colonial », parfois de façon totalement réductrice. Il faudra attendre 1941 pour voir le premier film arabe et marocain. Mais, déjà, Orson Welles, Fernandel et Hitchcock avaient élu le Maroc comme terre de tournage privilégiée, avant que ne leur succèdent Alexandre Arcady, David Lean ou Martin Scorcese... Parallèlement, des réalisateurs donneront leurs lettres de noblesse au cinéma marocain décolonisé, notamment Hamid Benani, Souheil Ben Barka, Hakim Noury et Abdelkader Lagtaa.

Tout comme dans le reste du Maghreb, les Frères Lumière tournent au Maroc. Leurs premières réalisations sur ce territoire, plusieurs petits films, datent de 1896. L’année suivante, ils organisent les premières projections
au palais royal de Fès. L’un des opérateurs les plus fameux de l’équipe des Frères Lumière est l’Algérois Félix Mesguich. Il filme en 1907 l’action militaire française destinée à faire
du Maroc un protectorat. Dès lors, les reporters cinématographiques y affluent.
Le premier étranger à avoir l’idée d’y tourner une fiction est Camille de Marlhon. Il s’agit d’une série de films de piètre qualité « scénaristique » ; cependant, ce sont les premiers à avoir pour cadre les décors naturels du Maroc. Il faut attendre 1919 pour que soit réalisé le premier véritable long- métrage colonial du pays, Mektoub, de Pinchon et Quintin. Le premier spectacle cinématographique, si l’on peut dire,
a lieu en 1912 à Fès, avec un immense « écran » tendu sur un
rempart. Les années 1920 sont marquées par une ruée cinématographique sur le Maroc. Les films de l’époque aiment à raconter des histoires liées à des enlèvements. Moins « colonial » que le Sang d’Allah ou Dans l’ombre du harem, La Bandera de Jean Duvivier, avec Jean Gabin, raconte en 1935 une histoire valorisant l’esprit légionnaire.
La décennie 1940 semble augurer d’un cinéma crédible et solide pour le Maroc. Des structures professionnelles apparaissent, comme en 1944 à Rabat, les studios et laboratoires privés Souissi. La même année, le ministère de l’Information crée le Centre cinématographique marocain (CCM). Entre autres objectifs : contrecarrer l’expansion du cinéma égyptien et prévenir le risque de voir le grand écran favoriser la propagation au Maroc d’un nationalisme arabe. Parmi les cinéastes qui marquent ces années figure André Zwobada. Ex-assistant de Renoir, il est le premier à s’inspirer d’authentiques contes marocains. C’est ainsi que Noces de sables, en 1948, est distingué au Festival de Venise. Une autre fiction étrangère est primée hors des frontières, et ce, au Festival de Cannes de 1952, sous les couleurs marocaines, qui plus est. C’est le chef-d’œuvre d’Orson Welles, Othello.
Le cinéma « maroco-marocain » fait ses premières armes à cette époque. Celui qui ouvre la voie, en l’occurrence, est au départ un amateur, Mohamed Ousfour. Il tourne des sketches et des petits films inspirés par tout ce qui sort des grands studios. Tarzan devient Ibn el Ghaba ; Charlot, Joha ; et Robin des Bois, Aïssa de l’Atlas !

Quelques années plus tard, en 1944, sort un film-culte de la comédie. C’est Ali Baba et les 40 voleurs, de Jacques Becker, et avec Fernandel. L’un des comédiens marocains est Abdou Chraïbi, qui va endosser le rôle du meurtrier sur la place Jemâa El Fna dans L’Homme qui en savait trop, d’Alfred Hitchcock, en 1955. Dans cette œuvre marquante du cinéma anglo-saxon du 20e siècle, le Maroc n’est pas qu’un décor naturel. On y entrevoit les coutumes locales.
Or, plus que jamais, les productions européennes et américaines au Maroc privilégient alors la thématique de l’aventure, au détriment de la prise en compte de la réalité sociale et culturelle. Jean Fléchet fait exception. Ce Français marocanophile réalise pour l’Unicef, en 1953 et 1954, des films à caractère médico-social et à vocation éducative.
Si l’on peut, globalement, fonder de sérieux espoirs sur l’essor du cinéma au Maroc, de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au début des années 1950, l’accession du pays à l’Indépendance en 1956 bouleverse la donne. D’un côté, le Royaume doit bâtir les fondations d’une production nationale ; de l’autre, il souhaite ne pas perdre cette capacité à attirer les tournages prestigieux de cinéastes étrangers.
Ce n’est que douze ans après la décolonisation que le CCM produit des longs-métrages réalisés par des cinéastes marocains, en l’occurrence Vaincre pour vivre, de Mohamed B.A. Tazi, et Quand mûrissent les dattes, d’Abdelaziz Ramdani et Larbi Bennani. D’une façon plus générale, durant cette décennie 1960, le 7e art bénéficie d’une plus grande attention de la part de l’État chez le voisin algérien qu’au Maroc. Une situation qui profite à l’activité privée, donc occidentale… Presque au même moment sont tournés sur place des films d’anthologie, dont le plus fameux est Lawrence d’Arabie, de David Lean, en 1962.
1970 voit arriver une nouvelle génération de cinéastes « locaux ». Regroupés dans le collectif Sigma 3, ils interpellent la réflexion du public, bousculant les normes d’écriture. Leur premier film, Wechma (maladroitement traduit par « Traces »), est une référence. Son réalisateur, Hamid Benani, y brise nombre de tabous et signe là l’un
des meilleurs films de l’histoire du monde arabe.
De même, après la première vague de cinéastes formés essentiellement en France, dès les années 1950, à l’IDHEC
— dont Mohamed Abderrahman Tazi et Latif Lahlou ---débarquent des réalisateurs passés par des écoles de
cinéma d’autres pays occidentaux et d’Orient. Reste la question lancinante du manque de moyens propices à l’éclosion d’une industrie cinématographique… Face au
vide, l’État s’engage, d’où la mise sur pied d’une politique
de financement et la création du Festival national du film (1982). Vrais artistes et pseudo-cinéastes — « chasseurs de primes » — s’y côtoient.
Chez les réalisateurs de métier, deux tendances émergent : l’une, assez intellectuelle, l’autre, plus commerciale. La première est alors représentée en particulier par Souheil Ben Barka. Cet ex-assistant de Pasolini réalise un pamphlet politique, La guerre du pétrole n’aura pas lieu, en 1974,
et un ambitieux film anti-apartheid, Amok, en 1980. La seconde démarche est suivie par Abdellah Mesnaoui,
qui s’inspire des mélodrames musicaux égyptiens dans Silence, sens interdit, en 1973, et qui finit d’ailleurs par travailler dans les studios d’Égypte.
C’est durant cette même décennie que la critique cinématographique prend son essor dans le royaume et que les débats idéologiques et socio-politiques s’intensifient dans les ciné-clubs, qui connaissent un nouvel élan sous la houlette du critique Nour-Eddine Saïl. Les années 1980 apportent leur lot de talents frais, dont Ahmed Bouânani
(Le Mirage, 1980), Jilali Ferhati (Poupées de roseau, 1981), Mohamed Reggab (Le Coiffeur du quartier des pauvres, 1982). Certains des films de débutants de la décennie sont confrontés à de sérieux obstacles, comme la censure
(Le Tourbillon, d’Abdallah Zerouali, 1980)…
Parallèlement à la création, des festivals se développent, notamment le Festival méditerranéen, inauguré à Tanger en 1968. Quant au Festival national du film, il devient pour l’État, via le CCM, une opportunité d’avoir un forum de projections et de débats susceptibles de canaliser les actions propices à un décollage du cinéma national. Le cinéma occidental continue d’affectionner le Maroc pour ses tournages en cette fin de 20e siècle, du Dernier été à Tanger, d’Alexandre Arcady, en 1987, à Kundun, de
Martin Scorcese, en 1997.
Au début des années 1990, une génération montante de cinéastes marocains tente de diffuser un nouveau discours, en dépit des moyens modestes dont elle dispose. Citons Hakim Noury (Le Marteau et l’enclume, 1990), Jillali Ferhati (La plage des enfants perdus, 1991, sélection au Festival de Venise), Abdelkader Lagtaa (Un amour à Casablanca, 1991), Mohamed Abderrahmane Tazi (À la recherche du mari de ma femme, 1993).
L’orée du IIIe millénaire semble être prometteuse pour l’activité cinématographique en terre marocaine. La jeune garde des cinéastes marocains apporte une fraîcheur bienvenue, et les festivals des pays riches ne s’y trompent pas, récompensant Nabil Ayouche (l’hyperprimé Ali Zaoua, 2000) ou Faouzi Bensaïdi (Mille mois, 2003). Ces deux derniers ont en commun d’avoir d’abord étudié l’art dramatique et d’avoir été remarqués dès la sortie de leurs courts-métrages. Des femmes, à l’avant-poste desquelles se trouve Narjiss Nejjar (Les yeux secs, 2003), se distinguent par leur volonté de desserrer le carcan social et mental.
Une autre tendance « éditoriale » est l’« urbanisation » accrue des scénarios, de Mona Saber, d’Abdelhaï Laraki en 2001,
à Les Bandits, de Saïd Naciri en 2003, après des décennies
de mise en avant du Maroc rural ou ruralisé.
C’est en 2001 que naît le Festival international du film de Marrakech (FIFM). Lancé quelques jours après le 11 septembre, il s’honorera de la présence de monstres sacrés du cinéma comme Francis Ford Coppola, Youssef Chahine et Jeanne Moreau, plaçant définitivement le Maroc sur l’orbite cinématographique mondiale… comme y contribuent les tournages étrangers dans le pays,
parmi lesquels les superproductions Alexandre, d’Oliver Stone et Kingdom of Heaven (2004), de Ridley Scott ;
Raja, de Jacques Doillon (2003)…

Scène de Noces de sable, de André Zwobada, 1948.
Le film d’Alfred Hitchcock l’Homme qui en savait trop, 1955.
Raja, de Jacques Doillon, tourné à Marrakech, en 2003.

 
Texte Dominique Francœur