Combien de fois n’a-t-il pas fallu endurer
les discours de certains touristes qui, après
avoir « fait » le Maroc – pour
reprendre cette expression hideuse – pendant
quelques jours ou quelques semaines, en expliquent
avec autorité la culture et les mœurs,
l’histoire et l’économie, le
passé et l’avenir ? Connaître
un pays – surtout celui-là –
exige autrement de prudence et d’humilité.
« On n’apprend pas à connaître
le Maroc, on ne peut qu’y être graduellement
initié », écrit Michel Van der
Yeught. « Ce n’est pas un pays que l’on
peut appréhender dans un mouvement continu.
Il faut chaque fois franchir un nouveau mur, et
derrière celui-ci, il s’en trouve toujours
un autre » (1). Trop de visiteurs s’arrêtent
devant le premier mur, celui de l’exotisme
des souks, des kasbahs et des charmeurs de serpents.
Ne nions pas que ce visage reste le plus séduisant,
et justifie l’engouement qu’il suscite
chez les Occidentaux.
Qui, parcourant les ruelles d’une médina
ou les sentiers d’une oasis, n’a éprouvé
le sentiment diffus qu’ici avait été
préservé quelque chose d’essentiel,
trop souvent oublié ailleurs, et qu’il
faut bien appeler une âme ? C’est pour
l’avoir deviné, c’est pour ne
s’être pas arrêté aux simples
chatoiements du pittoresque que Delacroix, Matisse,
Bowles ou Genet, parmi tant d’autres, ont
pu nourrir avec le Maroc une partie de leur œuvre.
Comme eux, il faut comprendre que ce pays n’est
pas qu’un conservatoire d’art et de
traditions dont on vient respirer les parfums désuets
avec un rien de condescendance. Comme eux, il faut
admettre qu’une culture garde toujours sa
part irréductible de mystère, et qu’elle
ne se juge pas. Comme eux, il faut essayer de passer
de l’autre côté du miroir…
De toutes les villes marocaines, Tanger est sans
doute celle qui peut conduire à franchir
le pas décisif. Parce qu’elle a réussi
la synthèse entre l’Europe et l’Afrique,
elle livre des codes qui aident
à décrypter quelques-uns des secrets
du Maroc…
(1) Michel Van der Yeught, le Maroc à nu,
Éd. L’Harmattan