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| Homme,
Geste, objet Marrakech |




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Plâtres
sculptés,
plâtres ciselés... plâtres du passé
?
La sculpture du plâtre compte
parmi les plus raffinés des
arts décoratifs marocains. Sous le ciseau d’artisans
héritiers d’une très ancienne tradition,
naissent rosaces et calligraphies. Mosquées,
palais, riads et médersas… les plus beaux
édifices sont ornés de ces oeuvres dont
la grâce et la complexité forcent l’admiration.
Le maâlem Houcine Lamane est l’un des maîtres
de cet art millénaire.
L’homme est peu bavard. Il dit
ne pas se souvenir, que tout ça fait partie du
passé. Il faudra beaucoup de patience et de persuasion
pour
qu’il consente enfin et livre, par bribes seulement,
un peu de son histoire.
Il n’avait que 6 ans quand son frère aîné,
alors « gebbas », plâtrier –
du mot « gebs » : le plâtre –
a commencé à l’emmener avec lui
sur certains chantiers. Le petit garçon observe
sans un mot. à 11 ans, il dessine et cisèle
ses premières rosaces qu’il vend en cachette.
A 13 ans, il participe à la restauration du palais
royal de Rabat. Mohammed V est alors au pouvoir. Puis
Hassan II lui succède peu de temps après.
Le roi restera, pour Houcine, sa plus belle rencontre.
« Il venait très souvent sur les chantiers,
raconte-t-il, que ce soit dans les palais royaux ou
à la Grande Mosquée.
Il connaissait tous les ouvriers et savait quel était
celui qui travaillait pour l’argent, et celui
qui était motivé par la passion. Cette
époque est celle des grands chantiers. Il me
plaît de l’appeler « l’ère
de Hassan II le Bâtisseur ». Grâce
à lui nous avons pu entretenir notre savoir-faire
». Et l’exporter.
La restauration du château de
Monte-Cristo
C’est ainsi qu’en 1985, Houcine part pour
la France.
Sa mission ? Restaurer la chambre mauresque… du
château de Monte-Cristo. Alexandre Dumas a fait
construire cette demeure en 1844, après le succès
de ses « Trois Mousquetaires ». Il y a mis
beaucoup de lui-même, mais aussi tout son argent.
Le château restera à jamais inachevé
et, au fil des ans, finira par tomber en ruine. Toitures
éventrées, murs rongés par les
infiltrations, sculptures lépreuses… Dans
les années 1960, la demeure est vouée
à disparaître, remplacée par un
vaste projet immobilier. Trois communes de la région
et l’historien Alain Decaux le sauvent in extremis
grâce à une campagne médiatique
savamment menée, et à un mécène
inattendu : Hassan II, grand admirateur d’Alexandre
Dumas, qui finance une partie des rénovations,
dont celle de la chambre mauresque, seule pièce
ayant conservé une partie de son décor
d’origine. À cette époque, Houcine
dirigeait des centaines de plâtriers. Et aucun
n’était de trop pour répondre aux
demandes parfois irréalistes. « Paccard
(l’architecte-décorateur d’Hassan
II) était intraitable sur les délais.
Il nous donnait tant de jours et ce n’était
pas un de plus. Je peux vous dire qu’à
ce train-là, le métier rentrait vite.
C’est ainsi que nous avons réalisé
les stucs de la Mamounia en cent jours, et ceux du Hyatt
Regency – qui vont du sous-sol au 9e étage
– en quarante jours. Plus qu’une passion,
mon métier est devenu un défi. »
Un très long apprentissage
Ces prouesses seront reconnues par
le maître lui-même. André Paccard
dédie tout un chapitre de son ouvrage de référence
: « Le Maroc et l’artisanat traditionnel
islamique dans l’architecture », publié
en 1979, à Houcine Lamane et à son savoir-faire.
Il écrit : « Le métier du gebs conserve
plus que tout autre ses traditions.
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| Un
long apprentissage est nécessaire et chaque artisan
se spécialise généralement dans
un travail particulier. Jusqu’à la présente
génération, les apprentis ou mataalems
n’avaient même pas droit d’accès
à l’échafaudage avant plusieurs
années d’apprentissage. Le maâlem
Lamane Houcine nous a fait remarquer que le renouveau
apporté par le développement de cet artisanat
a permis d’accélérer les traditions
de formation. Accélération indispensable,
car l’importance des commandes réclame
de nouvelles mains habiles, et il est réconfortant
de constater sur les échafaudages que, parmi
les artisans, grand nombre d’entre eux n’ont
pas encore atteint la vingtième année.
» C’était il y a plus de trente ans,
et depuis les choses ont bien changé…
Du plâtre ciselé
au plâtre moulé...
Le plâtre ciselé
était alors incontournable, que ce soit dans
les mosquées, les palais ou les maisons d’habitation.
Les murs en partie basse, étaient revêtus
de zelliges, le haut, et bien souvent les plafonds,
de plâtre finement ciselé. Cette époque
semble révolue, avec l’apparition progressive
du plâtre moulé. De grands panneaux sont
coulés sur des moules repro-duisant des motifs
traditionnels qui ne connaîtront jamais la lame
du couteau qui auraient dû les sculpter. Cette
reproduction froide et mécanique a un avantage
indéniable : elle est quatre à cinq fois
moins coûteuse que le plâtre sculpté,
un plâtre qui aura mis de longs jours à
sécher, laissant à l’artisan le
temps de le façonner, voire de le retoucher des
mois plus tard, simplement en le mouillant pour qu’il
s’attendrisse.
Ces dernières années, l’engouement
pour les riads a permis aux artisans du plâtre
de mettre à profit tout leur savoir- faire. «
Je porte un grand amour à la restauration et
à la rénovation des riads. Ces demeures
reflètent l’image d’un Maroc ancestral
et unique, quand leur restauration respecte et préserve
l’art et l’architecture anciens. Cela nécessite
un grand savoir-faire qui, malheureusement, est ignoré
par ceux qui se qualifient eux-mêmes de maâlems.
De ce fait, des ouvriers non qualifiés détruisent
les charmes des riads », déplore ainsi
Houcine Lamane.
« Autrefois, continue-t-il, il fallait pour devenir
maâlem être reconnu comme tel par d’autres
maâlems. Des adouls vous donnaient alors officiellement
ce titre. Aujourd’hui, on appelle maâlem
n’importe quel patron alors que le terme signifie
« maître ». La nuance est subtile
mais elle fait toute la différence. » Maâlem
Houcine sait de quoi il parle. Il a vu défiler
plusieurs générations d’artisans
plâtriers. « à la façon dont
ils montent leur échafaudage et à celle
dont ils font leurs réglages, je sais ce qu’ils
valent, je sais si je peux ou non leur donner ma confiance.
» Si l’homme n’est plus, quant à
lui, grimpé sur un échafaudage depuis
un certain temps, il n’en a pas pour autant abandonné
son ciseau. Fidèle à sa passion, il continue
à créer de nouveaux motifs. Ses croquis
sur papier sont ensuite entrés sur ordinateur
par sa fille. Son désir le plus fort serait de
créer « la fleur inconnue, celle qui viendrait
de l’avenir... ».
Une succession de
défis
Les étapes
de la sculpture
« D’abord le tgharbil : passer le plâtre
au tamis (ghourbal). Cette opération tgharbil
s’effectue loin de l’échafaudage.
Ensuite, le plâtre débarrassé de
ses impuretés est pétri dans l’eau
: c’est la ajina. C’est donc le ajjan qui
passe le plâtre pétri au terrah, celui
qui est appelé à le poser à même
le mur. Cette opération est moins simple qu’on
ne le croit, car le maâlem terrah doit veiller
à ne jamais laisser passer les grumeaux.
Le plâtre une fois étalé sur le
mur ou sur tout autre partie à sculpter, arrive
le ghabbar avec ses poncifs et sa « gousse »
de poudre de couleur.
Le ghabbar ne dessine pas les motifs. Il les a reçus
sur papier et ne fait que calquer le dessin sur le plâtre.
C’est à partir de ce moment qu’intervient
le naqqach ou sculpteur qui réalisera l’œuvre,
mais pas complètement, car c’est le khallaç
ou finisseur qui apporte les retouches définitives.
Celui-ci manie des outils très fins pour donner
à l’œuvre toute la délicatesse
qu’elle mérite. »
Extrait de l’ouvrage d’André Paccard,
« Le Maroc et l’artisanat traditionnel islamique
dans l’architecture », tome 2, les Editions
Atelier 74.
Les règles
de sculpture
Deux théories s’opposent quant à
la façon de sculpter le plâtre.
Pour certains maâlems, la sculpture doit se faire
en biais, se dirigeant vers le haut, afin de suivre
la vision de l’œil d’un spectateur
debout, situé au centre de la pièce. D’autres
estiment que la sculpture doit se faire à la
verticale du mur, presque en parallèle, estimant
que la première option est une solution de facilité,
car il est plus simple de creuser ainsi qu’à
la verticale. Quoi qu’il en soit, ces deux techniques
ont toujours existé et sont en éternelle
confrontation.
Si la technique diffère, le principe reste le
même : le plâtre, étalé en
couches épaisses – de 3 centimètres
jusqu’à, parfois, 18 centimètres,
comme au palais royal de Fès – est sculpté
sur plusieurs plans successifs – allant jusqu’à
cinq – afin de donner vie aux motifs en les mettant
en relief. Les figures et calligraphies peuvent soit
garder la couleur naturelle du plâtre, soit être
colorées. La polychromie domine à Marrakech
et dans sa région – avec une préférence
pour le rouge et le bleu – tandis que la dorure
caractérise sa mise en oeuvre à Fez.
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Texte : Aurore Chaffangeon
Photos :Hassan Nadim
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