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Les
Sept Saints, de Marrakech
Le Maroc, comme toute l’Afrique
du Nord, a connu les trois monothéismes, le judaïsme,
le christianisme et l’islam. Mais l’être
humain a toujours éprouvé une difficulté
à imaginer un dieu unique, invisible et abstrait.
Il éprouve le besoin de passer par des médiateurs,
des hommes et des femmes reconnus pour leur droiture,
leur « baraka », leur détachement
du monde d’ici-bas. On leur demandait d’alléger
les souffrances du corps et de l’esprit, on les
implorait aussi pour le retour d’un être
cher, pour conquérir ou accroître la richesse
matérielle, pour s’assurer une descendance…
L a sainteté est un concept
profondément enraciné dans la mentalité
marocaine. Les saints et les saintes encadrent l’ensemble
du territoire national selon une sorte de géographie
du sacré. Dans chaque ville, dans chaque village,
en montagne comme en plaine, dans les régions
côtières comme à l’intérieur
du pays, des sanctuaires ont été élevés
sur les tombes de personnages tantôt légendaires,
tantôt historiquement attestés. Ils n’ont
parfois qu’un rayonnement local, limité
au quartier d’une ville, à un territoire
tribal ou aux quelques villages d’une vallée.
D’autres ont une influence plus importante et
sont révérés par les habitants
de régions plus étendues. Quelques-uns
enfin sont des figures véritablement nationales.
Beaucoup d’entre eux font l’objet de célébrations,
de foires annuelles, les moussems. Il existe plus de
600 manifestations de ce genre au Maroc et certaines
drainent des milliers de visiteurs, comme les moussems
de Moulay Abdellah Amghar d’El Jadida, de Moulay
Idriss du Zerhoun, d’Imilchil dans le Haut Atlas
oriental, de Moulay Abdeslam Ben Mchich des Jbala, de
Sidi Hmad Ou Moussa du Souss ou de Moulay Brahim dans
la région de Marrakech.
A Marrakech, les saints et les saintes sont nombreux.
La ville n’était-elle pas considérée
comme « le tombeau des saints » ? Son statut
de capitale d’empire a tôt fait d’attirer
vers elle des gens de tous horizons. La diversité
des origines de sa population exigeait un ciment d’unité
auquel les saints ont largement contribué. Leurs
mausolées s’élèvent aujourd’hui
encore à l’intérieur comme à
l’extérieur des murailles. Ils se trouvent
soit dans des cimetières, comme celui de Souheïli,
soit à proximité de mosquées, comme
celle de Lalla Zahra El Kouch, proche de la Koutoubia,
soit encore dans les quartiers d’artisans comme
celui d’Ibn El Arif. Mais pourquoi sept d’entre
eux seulement font-ils partie du cercle étroit
des saints patrons de Marrakech ?
Le nombre sacré
Le chiffre sept a une symbolique cosmologique
forte dans plusieurs cultures et religions. Il représente
la perfection de toute création : les notes pures
de la gamme des couleurs, les sept jours de la semaine,
les sept ans correspondant à l’âge
de raison. Dans les livres sacrés des religions
monothéistes, Dieu créa le monde en sept
jours ainsi que les sept cieux. Les dormants d’Ephèse
étaient au nombre de sept. Le Coran leur a consacré
une sourate, Ahl el Kahf, les Gens de la Caverne, une
légende que l’on retrouve sous d’autres
formes de la Bretagne à l’Afghanistan et
de la Finlande au Yémen. On pourrait multiplier
à loisir les exemples attestant de l’importance
du chiffre sept dans les traditions monothéistes.
A Marrakech, la légende des Sept Saints semble
recouvrir une multitude de croyances profondément
enracinées chez les Berbères du Maroc.
À Rissani dans le Tafilalet, le sanctuaire de
Sbaâ rsan - les Sept Mariés - est dédié
à sept frères qui se donnèrent
la mort parce que leurs familles avaient refusé
les épouses de leur choix. Plus proche de Marrakech
est le pèlerinage des Regraga qui perpétue
le daour, la visite des tombeaux des Sept Saints fondateurs
de la confrérie des Chiadma, situés dans
l’arrière-pays d’Essaouira.
À Marrakech même, deux endroits de la médina
matérialisent le souvenir d’une tradition
des Sept Hommes protecteurs de la cité : d’une
part, un sanctuaire proche du tombeau de Sidi Bel Abbès
et contenant sept petites tombes alignées l’une
à côté de l’autre, d’autre
part, un long derb - ruelle - portant le nom de Derb
Sebâtou Rijal (ruelle des Sept Hommes), situé
dans le quartier des tanneurs, à l’est
de la ville. De ce point de vue, les Sept Saints de
Marrakech renvoient à une tradition berbère
antérieure à la consécration des
saints musulmans qui constituent aujourd’hui le
panthéon de la ville.
La légende des Sept Saints est telle, écrit
Henri de Castries, que dire « je vais à
Sebâtou Rijal » revenait à dire «
je vais à Marrakech ». On doit cette tradition
à une décision politique prise par le
sultan Moulay Ismaïl (1672-1727) pour contrebalancer
l’influence grandissante des sept saints des Regraga,
évoqués précédemment.
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Il en confia l’institution à
un personnage illustre, El Hassan El Youssi (1630-1691),
grand savant et fin connaisseur du Maroc de l’époque
pour y avoir longtemps voyagé. El Youssi choisit
donc sept saints, dont l’unique trait commun était
d’être enterrés dans divers endroits
de la ville. Deux d’entre eux seulement sont,
en effet, natifs de Marrakech : Sidi Youssef Ben Ali
et Sidi Abdelaziz Tebbaâ. Les autres sont étrangers
à la ville : Cadi Ayyad et Sidi Bel Abbès
sont originaires de Sebta (Ceuta), Sidi Ben Slimane
du Souss, Sidi Abdellah El Ghazouani des Jbala, dans
le nord, et l’Imam Souheili d’Andalousie.
Selon l’itinéraire institué par
El Youssi, le pèlerinage se fait suivant un parcours
circulaire qui renvoie à la circumambulation
autour de la Kaaba lors du pèlerinage à
La Mecque. Les Sept Saints étaient tous ou de
grands savants versés dans les sciences religieuses
de l’islam, ou de grands mystiques soufis. Et
bien qu’ils soient tous sur un pied d’égalité
du point de vue du culte qui leur est consacré,
l’un d’entre eux se distingue dans l’imaginaire
des gens comme étant le saint des saints. Il
s’agit de Sidi Bel Abbès Sebti, considéré
comme le véritable saint patron de la ville.
Sa notoriété était déjà
telle à l’époque saâdienne
qu’il était courant que les gens le confondent
avec saint Augustin dont le souvenir était probablement
encore vivace.
Un culte vivant
Les mausolées des Sept Saints
ont été construits à diverses époques.
Leur architecture est typique de ce genre d’établissements
en milieu urbain : coupoles quadrangulaires recouvertes
de tuiles vertes, reposant sur des pièces carrées
richement ornées de décors de zelliges,
de plâtres sculptés et de bois peints.
Les tombes sont recouvertes de catafalques, témoins
de la ferveur de millions de pèlerins durant
des siècles. Sur les fers forgés des fenêtres,
des cadenas sont scellés jusqu’à
l’exaucement d’une prière faite au
saint : le succès d’une entreprise amoureuse,
la venue d’un enfant désiré, le
retour d’un être cher, la guérison
d’une maladie… Des mendiants, des aveugles
et des infirmes élisent domicile devant les sanctuaires
durant la journée, quémandant l’aumône
des visiteurs. D’autres font commerce de bougies
et de flacons d’eau de fleur d’oranger,
les unes confiées aux préposés
aux mausolées, les autres servant à asperger
le tombeau du saint. À Sidi bel Abbès,
saint patron des aveugles, une rangée de ces
malheureux se tenant coude à coude récitent
des versets du Coran à longueur de journée,
au rythme des pièces de monnaie qui tintent dans
le bol qu’ils tiennent à la main.
En entrant dans le mausolée, on ôte ses
chaussures et on salue les esprits qui peuplent le lieu
sacré. On y vient pour demander une intercession,
faire un vœu, remercier le saint pour un autre
exaucé. On y vient aussi pour prier, se recueillir,
trouver le salut d’une âme égarée
dans un monde oppressant, chercher le soutien sûr
du saint à défaut de celui, incertain,
des vivants, ou plus prosaïquement chercher un
peu de fraîcheur les jours de canicule.
Les Sept Saints accompagnent également les grandes
réjouissances qui ponctuent la vie des gens.
Les garçons sont emmenés faire la visite
des mausolées la veille de leur circoncision.
Le henné de la mariée est porté
sur le parcours du pèlerinage pour invoquer la
baraka des saints, et leur demander de bénir
et de protéger le nouveau couple.
Les mausolées des Sept Saints ne sont pas seulement
des lieux sacrés ouverts à la visite.
Ils sont comme autrefois des espaces d’intense
dévotion. Le recueil de prières de Sidi
Ben Slimane, fondateur de la Jazoulia, une branche mystique
affiliée à la Chadilia, est régulièrement
récité de manière collective par
les disciples de la voie. Le Mouloud, fête marquant
l’anniversaire de la naissance du Prophète,
est un moment privilégié pour l’organisation
de ces séances de chant religieux sans accompagnement
instrumental. Elles ont lieu dans les mausolées
des Sept Saints ainsi que dans plusieurs mosquées
de la ville et même d’autres régions
du pays.
Les Sept Saints de Marrakech occupent, on le voit, une
place prépondérante dans l’histoire,
la vie, la culture et l’imaginaire de la ville.
Les sept tours élevées à leur gloire,
en 2005, par la Mairie à Bab Doukkala en sont
une illustration parfaite, autant que la polémique
que le projet a suscitée. Avec le renouveau du
champ religieux entrepris aujourd’hui -conséquence
du radicalisme fondamentaliste - le mysticisme dont
ils participent continuera certainement de jouer son
rôle social et spirituel. L’importance de
leur capital symbolique et surtout matériel -
foncier, biens de main- morte, legs… -, est un
exemple éminent et original de la redistribution
des richesses, du partage et de la solidarité
propres à l’islam.
Un culte toujours vivant...
Les étapes du pèlerinage
La visite - « ziara » - se fait de préférence
le vendredi dans l’ordre suivant :
• Sidi Youssef Ben Ali, l’éprouvé,
mort en 1196, inhumé à Bab Ghmat. Il était
atteint de la lèpre et sa vie se passa dans l’ancienne
léproserie de Marrakech. Il fut un modèle
émouvant de résignation, de charité
et de confiance en Dieu.
• Cadi Ayyad, mort en 1149, enterré
près de Bab Aylan. Il est le plus célèbre
des doctes du malékisme en Occident musulman.
Son amour du Prophète exprimé magis-tralement
dans son ouvrage « Al-Chifaa » et sa rigueur
orthodoxe lui valurent son titre de saint.
• Sidi Bel Abbès, mort
en 1205, enterré près de Bab el Khemis.
Il a bâti sa doctrine sur l’éthique
du don. Il était le défenseur et le consolateur
des pauvres, des déshérités, des
malheureux, des handicapés, plus particulièrement
des aveugles.
• Sidi Ben Slimane, mort en 1465
dans les environs d’Essaouira. Son corps fut transféré
à Marrakech. Il est le rénovateur du soufisme
marocain en vue d’une mobilisation contre l’invasion
ibérique. Auteur du célèbre recueil
de prières Dala’il al-Khayrat.
• Sidi Abdelaziz Tebbaâ,
mort en 1508, enterré non loin de la Mosquée
Ben Youssef. Il est le principal disciple de Sidi Ben
Slimane et le propagateur de l’éthique
soufie dans les milieux des corporations d’artisans.
• Sidi Abdellah El Ghazouani,
dit Moul El Ksour, mort en 1528, enterré non
loin de la Mosquée Mouassine.
Il consolida le renouveau soufi initié par Sidi
Ben Slimane et fascina les populations par ses vertus.
• Imam Souheili, mort en 1186,
enterré près de Bab Robb. Il est connu
pour ses vertus spirituelles, sa poésie soufie
et son ouverture d’esprit à un moment de
forte censure doctrinale.
Sources : « Les Rencontres mondiales Sidi Shiker
des affiliés du Tasawwuf », Marrakech,
2004, document du Ministère des Habous et des
Affaires islamiques.
Le mausolée de Sidi
Bel Abbès.
Le Saint des Saints
« Il [Sidi Bel Abbès] est des « sept
hommes », le plus invoqué dans les actes
essentiels de la vie. Les marchands de beignets lui
dédient encore le premier fruit de leur travail,
appelé pour cela Al Abbassia, les paysans, leur
première gerbe de blé. Les femmes l’appellent
à leur secours dans les douleurs de l’enfantement.
Son évocation est le prélude nécessaire
au rituel de la halqa, évoqué invariablement
par tous les conteurs de la place Jemaâ el Fna
:
« Au nom du saint patron de Marrakech,
Celui qui veille sur la ville
Immuable
Un pied sur l’autre
Et qui ne retrouve sa quiétude que si tout le
monde est rassasié
Enfant du pays ou visiteur étranger ».
(*)
(*) Ouidad Tebbaâ, « Les Sept Hommes de
Marrakech » in Mohamed Sijelmassi, dir., Vivre
Marrakech, éditions Oum, à paraître,
septembre 2005.
Devant chaque sanctuaire,
des fidèles psalmodient
le Coran.
Horloge en stuc du mausolée
de SIdi Bel Abbès. |