Sapho
(Par SIMONETTA GREGGIO)
un si proche orient
Née à Marrakech, arrivée
à Paris en 68, Sapho mêle dans son apparence
l’enfant marocaine qu’elle fut et la Parisienne
qu’elle est...
Vêtue de noir, assise sur le canapé
de sa maison de Paris, près d’un gros chat
qui regarde par la fenêtre, elle parle au téléphone.
Il n’arrête pas de sonner, car la tournée
pour la sortie du disque « Orients » est toute
proche. De ses mains fines et légères, de
ses yeux tragiques et rieurs, elle souligne les mots et
les fait danser.
« La seule terre que je connaisse est une poignée
de paroles /et je n’en veux pas d’autres/passante/
si le sang est le signe de la terre/ ne m’en promettez
aucune/ permettez que j’habite/ le carré de
ce patio à Marrakech/ maison andalouse où
le ciel est un mouchoir de temps/ à soi/ que j’en
sois locataire/ et rien que locataire. »
« Si je n’avais pas été Marocaine,
je n’aurais pas fait tout ce que j’ai fait,
je n’aurais pas été… moi. À
Marrakech, on vivait ensemble dans l’altérité.
C’était possible, il n’y avait pas la
radicalisation stupide que l’on subit partout aujourd’hui.
Je suis Juive, Marocaine et femme, et en tant que femme
je m’autorise à dire des choses que les hommes
ne peuvent et ne veulent pas dire. Les femmes ne sont pas
les héritières du clan, elles peuvent se permettre
de le trahir… un tout petit peu… Par amour de
la liberté et de la justice… »
Sapho croit dans le Mot, la Parole… Pour elle, le
Verbe peut sauver la vie. Même les matins où
elle n’y croit plus, les petits matins blêmes
de mauvaises nouvelles à la radio, elle y croit encore.
Telle Shéhérazade, l’héroïne
de l’une des chansons qu’elle aime le plus dans
son dernier disque, elle pense que c’est avec le courage
de raconter que l’on arrête les massacres.
Alors, elle suscite un livre – « ce qui était
encore en mon pouvoir, - dit-elle - un livre à cent
voix écrit par des Israéliens, des Palestiniens,
des Européens, des Américains - plutôt
du Sud, - des Africains – plutôt du Nord, -
des philosophes, des poètes, des historiens, des
écrivains, des psychanalystes. Un feuillet chacun
sur un mode subjectif, sensible, pas idéologique,
pas politique ; il fallait traverser la surdité en
parlant de soi plutôt que de se fourvoyer en professions
de foi ». Et ce fut la naissance de « Un très
Proche-Orient », paru chez Joëlle Losfeld/Mango,
avec les voix de Darwich, Derrida, Jean-Pierre Faye, Marc
Petit, Israël Eliraz, Elias Sanbar et
quatre-vingt quinze autres, connues et moins connues ; le
livre est envoyé à Jérusalem Est et
Ouest, Ramallah, Nazareth, Tel-Aviv, Amman, Bagdad...
C’est à Bagdad et à Nazareth que les
responsables des Instituts Français lui demandent
de faire ce pour quoi elle est connue et aimée, chanter
: « … avec les orchestres orientaux locaux,
du Oum Kalsoum, peut-être ? » - lui proposent-ils.
« Ah, non, pas encore du Oum Kalsoum ! »
Malgré la passion que Sapho porte à la dame
et à sa musique, elle a envie d'une création
avec des nouvelles chansons ; elle a envie, pour l’accompagner,
d’un orchestre oriental.
« … L’orchestre oriental est humain, fragile
et passionné, lyrique à pleurer, il trille
et vrille et bat. La foule d’un orchestre oriental
frémit avec chaque phrase, et salue, approuve, s’emporte,
réclame. »
« Ah ! L’orchestre oriental ! Quand il est bon,
c’est une expérience de musique qui est le
suc du Tarab, une âme qui passe et meurt, il ondule
comme la plus sensuelle des sirènes, il bat son cœur
comme un homme au travail et nous ne sommes que sueur, larmes,
écoulements au plus secret… Il embarrasse les
distants… »
L’orchestre de Nazareth qui l’accompagne sera
composé de musulmans, de chrétiens et de juifs,
« en fait, dit-elle, d'Arabes, d’Israéliens,
de chrétiens autrefois palestiniens et de juifs russes,
pourquoi pas… Cette aventure musicale est aussi une
déclaration muette : nous vivons ensemble. Nous faisons
la paix avant qu'on nous l'accorde. Et tant pis si les gens
qui nous gouvernent ne sont pas capables de la négocier.
Nous ne négocions pas, nous faisons, ensemble, de
la musique. »
Musiciens : Orchestre de Nazareth, Vicente Almaraz-Montero
(guitare flamenca), Elie Askhar (qanoune), Richard Mortier
(synthétiseur), Simon Bendahan (synthétiseur)