Derrière les murs en pisé,
un monde de lumière…
Elle m’est apparue au détour
d’un virage pour disparaître aussitôt.
Ces quelques secondes ont suffi pour que j’en tombe
éperdument amoureux. Je savais que c’était
"Elle"… Sous les ruines, j'avais deviné
la beauté… Dès cet instant, je n’ai
plus eu qu’une envie : la prendre par la main comme
une femme, l’habiller, la parer et lui rendre toute
sa grâce ". Mais avant de signer l’acte
de mariage, Abel Damoussi, un homme d'affaires marocain
installé depuis vingt ans à Londres, doit
obtenir l’accord des héritiers. Pas moins de
trente-six ! " J’ai mis trois ans à tous
les convaincre. Conscients de ma passion, ils l'exploitaient
pour faire monter les enchères. J’avais l’impression
de traverser une rivière sans pouvoir revenir sur
mes pas, obligé coûte que coûte de passer
sur l'autre rive. J'ai pourtant continué d'avancer
sans me soucier du courant. Mais l’acte enfin signé,
je me suis rendu compte que la propriété était
en fait sous le parrainage de l’Etat. Il m'a fallu
payer la dot une seconde fois… " Abel Damoussi
va désormais pouvoir consacrer toute son énergie
à la restauration de l'antique kasbah…
Les parures de la
mariée
Les travaux vont durer quatre ans, de 1996 à 2000,
avec la participation de l’architecte Quentin Wilbaux.
" Je voulais rester le plus proche possible de l'architecture
originelle. J’ai donc interrogé tous les membres
de la famille afin de savoir comment vivaient leurs grands-parents,
et j’ai ainsi pu reconstituer l’agencement de
la kasbah ", explique Abel Damoussi. Première
étape : le jardin.
Les abords sont déblayés, la pelouse semée,
les arbres plantés - dont cent vingt palmiers de
la région de Zagora - et une allée de graviers
tracée. Chaque pièce est ensuite choisie avec
soin. L’entrée dans la bâtisse se fait
par une lourde porte berbère en cèdre, ornée
de clous. " Elle provient de la place de Bab f’touh,
qui signifie littéralement " place de l’ouverture
", située près d’un lieu saint.
J’y ai vu un signe du destin. J’ai alors acheté
deux portes, l’une pour l’entrée et l’autre
pour la sortie ". La première, presque toujours
ouverte, donne sur le mur du couloir qui mène au
premier patio. " Dans le Coran, il est signifié
que nous devons vivre discrètement et ne rien dévoiler.
Mais d’un autre côté, il serait inconcevable
de laisser un visiteur à la porte. De ce fait, quand
quelqu’un vient, il est invité à passer
la porte et à patienter le temps d’être
annoncé. Ainsi, il est déjà à
l’intérieur, sans pourtant voir ce qui s’y
passe ". Au bout du couloir se trouve le riad andalou,
ancien espace des domestiques. Six marches y descendent,
qui donnent sur un petit jardin orné d’une
fontaine en zelliges bleus et verts, entourée de
quatre cyprès. Deux suites et un salon andalou bordent
le riad. Les fenêtres des chambres datent des XVIe
et XVIIe siècles. Sans soudure, maintenues uniquement
par des crochets, elles forment des arrondis harmonieux
au travers desquels la lumière passe pour dessiner
sur le sol des formes symétriques. Au centre de ce
jeu d’ombres, le salon ouvre ses grandes portes de
verre sur des coussins recouverts de tissus anciens en velours
vert et blanc. Les rondins du plafond sont garnis de fleurs
peintes en bleu et vert sur un fond rouge. " Aucun
artisan ne voulait peindre sur du peuplier. C’était
pour eux comme une injure que de devoir s’exprimer
sur un bois qui n’était pas noble. J’ai
dû user de mille ruses pour arriver à mes fins.
Je les priais de faire encore une fleur, une de plus...
et de fleur en fleur, le plafond a été entièrement
peint. "
Des traditions respectées et
le confort en prime
À cette architecture traditionnelle viennent se greffer
tous les éléments du confort moderne : chauffage
central, climatisation, téléphone, Internet.
Seule la télévision est proscrite. La rénovation
de la kasbah a aussi donné lieu à quelques
rectifications. " Quand il pleuvait, le ruissellement
abîmait les murs en pisé. Nous avons donc creusé
des fondations consolidées avec des briques, avant
d'installer la tuyauterie et enfin de remonter le pisé.
" Sur l'extérieur de ces murs, épais
de deux mètres, sont accrochés de grands tapis
tissés en cuir et en paille, aux motifs naïfs.
Douze autres chambres, réparties autour de quatre
autres riads - Dar Zahra, Dar Anissa, Dar Kenza et Dar Ouarda
- bénéficient chacune d'une décoration
fine et originale : rideaux en tissus d’anciennes
jellabas de Fès, maintenus par des contrats de mariages
ou des actes de vente en bois calligraphié des XVIIe,
XVIIIe et XIXe siècles, miroirs encadrés par
de vieilles poutres nomades, cheminées ornées
de poèmes d’Omar Khayyam calligraphiés
sur des zelliges verts, lampes de cuir et de terre parées
de proverbes, également calligraphiés, interrupteurs
à tirette en corde et thuya, murs et baignoires en
tadellakt, plafonds en peuplier…
Avant même de pénétrer dans les patios
clairs, parfumés d’essences rares, les salons
communs donnent un avant-goût du raffinement des appartements
privés. La première pièce, " Koubba
" - qui signifie coupole, en référence
à celle qui orne le plafond - est l’endroit
idéal pour feuilleter un livre dans un fauteuil en
cuir décoré de ceintures traditionnelles,
devant une table dont le plateau est une ancienne porte
berbère. Du plafond pend un tissage de Soumaya Jalal
Mikou, en paille et lin. Les portes en bois, entourées
de plâtres sculptés, donnent sur deux grandes
pièces : la salle à manger et " Dar Ouarda
". La première - qui est la seule d’origine
- est meublée de tables en cèdre et de fauteuils
recouverts de cuir bordeaux brodés en fils de soie
à l’emblème de la kasbah ; en partent
les escaliers qui mènent aux trois tours et à
une terrasse panoramique…
Célébration
des cinq sens
La deuxième, " Dar Ouarda " - littéralement
" la maison de la rose " - s’ouvre sur deux
portes en bois sculpté des XVIIe et XVIIIe siècles
: au centre, une fontaine en zelliges bleus ; au plafond,
des roseaux qui laissent filtrer le soleil pour créer
des jeux d’ombres tamisées. Au-delà
des lourds rideaux de velours, maintenus par des ornements
de selles de chevaux de fantasia, s’étend une
terrasse de briques rouges. En contrebas, quatre tentes
caïdales ont été aménagées
en suites luxueuses, avec lits à baldaquins soutenus
par des poutres berbères en cèdre, tables
créées à partir d'anciens plafonds
en bois peint et sculpté de Fès, baignoires
en tadellakt... Le même confort que celui des chambres
de la kasbah a été transposé dans ces
tentes, climatisation, téléphone et Internet
compris. Quelques marches plus bas, la piscine, bordée
d’oliviers… Au fond, les motifs en zelliges
verts ont été dessinés par Chrissy
Piercy, qui en a également conçu pour la reine
d’Angleterre. Silence doucement troublé par
les bruits d’eau de la fontaine, fragrances des citronniers
et des orangers... Tout est conçu pour satisfaire
les sens. Le centre de beauté en plein air, couvert
de roseaux, en est l’aboutissement. Dans un jardin
d'aromates, sont cultivées plus de vingt-cinq espèces
de plantes qui, mélangées ensuite à
des huiles essentielles, serviront aux soins du corps. Moments
exquis de relaxation, dans des cabines individuelles agrémentées
de fontaines, de plantes vertes et d’abat-jour en
feuilles d’eucalyptus…
Bercée par le bruissement des oliviers et de l'eau
des bassins, la dame berbère, sauvée par l'amour
d'Abel Damoussi, a retrouvé sa grâce et sa
jeunesse. Comme la Belle au Bois Dormant arrachée
au sommeil éternel par le baiser du prince…