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Un homme, un geste, un objet

 

 

 

 

 

Un maître du tadellakt par (MINA EL MO)
Un homme qui revient au pays pour défendre l'artisanat d'une région qui n'est même pas la sienne, cela a de quoi surprendre… Et en effet, Abdel Morghati surprend quand il raconte son histoire. Né à Casablanca, il y a trente-sept ans, ce touche-à-tout semble s'être définitivement fixé sur son coup de cœur : le tadellakt. Cet enduit à la chaux, dont le secret se transmet depuis des siècles de "maalem" (maître) à disciple dans la région de Marrakech, est devenu son cheval de bataille.
À l'origine, le tadellakt s'utilisait comme revêtement pour les hammams, les bassins ou les fontaines en raison de son imperméabilité et de sa résistance. Mais toutes les surfaces conviennent au tadellakt. " Comme matière pour un architecte, c'est un bonheur ", explique Abdel. Il l'applique sur les murs, les sols, à l'extérieur comme à l'intérieur, ainsi que sur divers objets.

Une matière délicate aux qualités inégalées
Ses lampes, cendriers, lavabos ou baignoires aux couleurs vives et chaleureuses sont de véritables créations artistiques.
En observant ces objets aux lignes épurées, il est difficile d'imaginer à quel point leur réalisation nécessite patience et savoir-faire. Le secret d'un beau tadellakt, brillant, patiné, marbré, réside dans le lissage au galet de pierre, tout en douceur, centimètre par centimètre. C'est d'ailleurs cette étape qui lui donne son nom : le verbe "dellek" signifie "malaxer, masser". Abdel a sa vision personnelle du travail bien fait : " Le tadellakt est comme le corps d'une femme : il faut savoir le caresser. Si le "maalem" appuie trop fort, la matière se décroche du support, et s'il n'appuie pas assez, la chaux contenue n'est pas fermée ". Une fois posé, le tadellakt offre des qualités exceptionnelles. Il habille les murs en les protégeant de l'humidité grâce aux propriétés naturelles de la chaux de Marrakech. Ses vertus isothermes, son étanchéité, sa douceur conviennent particulièrement aux pays chauds, où l'on recherche avant tout la fraîcheur.
Par ailleurs, le tadellakt prend de la valeur en vieillissant. Enduit de cire, il se patine avec le temps et présente
des faïençages qui lui confèrent son authenticité et
son cachet.
À l'origine, rien ne destinait Abdel Morghati à devenir le défenseur de cette technique traditionnelle. Après des études secondaires à Casablanca, suivies d'un BTS d'électronique, Abdel Morghati se rend à Paris pour suivre les cours d'une école de dessin et de communication. Diplôme en poche, il se lance dans l'organisation de soirées orientales en proposant des décors éphémères : tentes caïdales, reconstitutions de la place Jemâa El Fna, charmeuses de serpents, cracheurs de feu... À Paris, en 1988, le public se laisse surprendre et en redemande. Ainsi Abdel est-il invité à décorer les grandes salles de la capitale. Il s'exporte même à Monaco pour assurer le décor du fameux Bal de la Rose… Dès lors, ce sont les stars qui le réclament - Roger Hanin, Johnny Hallyday, Khaled - tandis que la presse le surnomme « le roi de l'art mauresque ». Il décide alors de troquer l'éphémère contre l'éternel et ouvre en 1998 un dépôt-vente d'art oriental, « Aux merveilles d'Aladin ». Zelliges, fer forgé, bois sculptés, chaux brossée ou ferrée sont les principales matières naturelles avec lesquelles il transmet le véritable artisanat marocain. C'est en « chinant » à Marrakech qu'il découvre le tadellakt, et en tombe amoureux fou… Il fait venir à Paris des artisans marrakchis et se lance dans la décoration d'intérieur.
Le bouche-à-oreille fonctionne rapidement et les commandes affluent : salles de bain, hammams, chambres… Mais sa passion est telle qu'il décide de revenir aux sources, en vendant son magasin et en rentrant au Maroc, où il travaille désormais...

Une maison dédiée au tadellakt
Installé à Marrakech depuis l'été 2002, Abdel Morghati veut moderniser la technique traditionnelle du tadellakt, lui rendre ses lettres de noblesse dans son pays, et la faire connaître à l'étranger. Son projet : créer une "Maison du tadellakt". Les travaux sont en cours et l'ouverture prévue pour juin 2003. Abdel souhaite ainsi atteindre plusieurs objectifs. D'une part, accueillir les architectes et décorateurs d'intérieur français pour leur apprendre cet artisanat. Les différences de travail entre le Maroc et la France sont en effet nombreuses et il est nécessaire d'adapter les méthodes traditionnelles à la nature des murs, aux matières premières et à l'organisation des chantiers. D'autre part, former de jeunes Marocains à cette technique. Abdel veut que les professionnels aussi bien que les amateurs perçoivent le tadellakt comme une matière noble et non comme un revêtement ordinaire :
" l'art du tadellakt a besoin d'être correctement réappris. Il nécessite rigueur et patience, mais il a également besoin de s'adapter aux normes internationales du travail ". C'est pour des raisons évidentes que la "Maison du tadellakt" doit exister : ne pas laisser décliner une technique ancestrale et la moderniser en lui gardant toute sa noblesse.

Si vous optez pour le tadellakt…
… sachez que les "maalems" n'apportent pas les fournitures. C'est donc à vous de leur procurer.
Les plus chanceux sont ceux qui résident dans la région de Marrakech, où les matières premières sont les plus abordables. La chaux éteinte s'achète sur la route de Safi et coûte environ 1 Dh le kilo. Il est nécessaire de tamiser cette chaux pour écarter les impuretés et il n'est pas rare de n'en garder alors que la moitié. Un pot de 10 kilos équivaut à 5 m2 de surface travaillée. Les pigments naturels ou synthétiques se trouvent dans les drogueries. Un pot de 250 g permet de réaliser une surface de 10 à 15 m2.
Le prix des pigments varie selon leurs origines. Ainsi, le rouge et le jaune, pigments naturels, coûtent 40 Dh le kilo, alors que le bleu, pigment synthétique, monte jusqu'à 300 Dh le kilo. Le savon noir s'achète chez les marchands d'épices, à 7 Dh le kilo.
La cire naturelle est fournie dans les drogueries et coûte 50 Dh le pot de 250 g, ce qui permet de patiner une surface de 10 à 15 m2. Dernier achat à ne pas négliger : une paire de gants de protection en latex.


Les origines du tadellakt
L'utilisation de la chaux dans la construction remonte à l'Antiquité : Rome en avait fait son matériau de construction favori et les Grecs s'en servaient comme enduit et revêtement. Pour la région de Marrakech, les dates exactes d'apparition du tadellakt ne sont pas déterminées. La Ménara reste la plus ancienne illustration de son utilisation puisque dans le jardin d'oliviers, on peut encore admirer le bassin central dont le tadellakt date du XIIe siècle. Les techniques de fabrication ont évolué. Avant l'apparition du savon noir, les anciens "maalems" utilisaient le blanc d'oeuf pour faire glisser plus facilement leur galet. La couleur était obtenue à l'aide de pigments naturels comme le jaune d'œuf, le safran ou la terre rouge de Marrakech.
Ce n'est que récemment que des pigments synthétiques ont été incorporés grâce à Bill Willis, un architecte américain épris de la Ville Rouge et de son artisanat. Il a tenté l'expérience, il y a juste une quinzaine d'années et elle s'est révélée concluante. Aujourd'hui, près de soixante-dix couleurs différentes sont utilisées. Abdel est d'ailleurs convaincu que les couleurs ont une vie à elles : " Elles forment leurs propres nuances lorsqu'on les prépare et s'éclaircissent avec le temps ".


La technique du professionnel

Le tadellakt est réalisé à raison d'un mètre carré par jour et par personne. La technique d'Abdel Morghati reprend les gestes ancestraux tout en respectant les exigences des chantiers modernes. La première étape est celle de la préparation des murs : ils sont piqués au marteau, enduits de ciment, puis subissent une projection de ciment granulé qui fixera la matière. L'enduit est alors réalisé : le "maalem" doit confectionner, en une seule fois, la quantité nécessaire à la totalité de la surface à enduire, afin d'obtenir un résultat homogène. La matière première est la chaux éteinte de Marrakech. Le "maalem" y ajoute des pigments de couleurs, malaxe le tout, puis badigeonne la surface avec cette préparation. Une fois sèche, la chaux est lissée avec un galet de pierre, dans un mouvement circulaire de gauche à droite. Le "maalem" utilise du savon noir pour aider le galet à glisser. Les murs sont ensuite laissés au repos plusieurs jours pour transpirer : l'eau qui y est contenue va être rejetée et le tadellakt bien séché. Au final, le tadellakt sera nourri avec de la cire naturelle, qui lui donnera toute sa brillance.

 

Pour entretenir le tadellakt
Le tadellakt est une matière qui demande un entretien particulier car elle est vivante et évolue au fil des ans : sa couleur s'éclaircit, sa surface se faïence, sa patine s'épaissit. C'est ce qui lui donne son charme. Tous les six mois, elle doit être cirée à l'aide d'un chiffon doux : plus elle est patinée, plus elle est belle. Au quotidien, le tadellakt ne doit pas être en contact avec des produits abrasifs et solvants qui non seulement le rongent mais encore ternissent sa couleur et sa patine. Il faut donc prévoir un espace réservé aux shampooings, gels de douche… Son nettoyage s'effectue simplement à l'aide d'un savon naturel riche en huile et d'un chiffon doux.