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Dossier

Secrets de Hammam par (SOUNDOUSS MAALOUF)
édale de salles et brume suffocante : voilà ce qui frappe avant tout lors d’une première visite au hammam. Dans un brouillard épais - sa température se situe entre 40 et 50 °C à 100 % d’humidité - on ne devine que des silhouettes… Le hammam est le descendant direct des bains romains de l’Antiquité. Lors de leurs conquêtes, les Romains l’ont apporté avec eux en Orient. La religion musulmane, qui fait de l’hygiène une vertu religieuse, l’a ensuite propagé pour satisfaire les exigences de purification rituelle. Le hammam tient son nom du verbe hamma, qui signifie chauffer en arabe. Il est devenu le bain collectif par excellence, à une époque où les salles de bains n’équipaient pas encore les maisons. Dans les villes marocaines, chaque quartier a le sien, reconnaissable à sa haute cheminée et situé généralement près de la mosquée. Il est chauffé grâce à un système de tuyaux enrobés dans les murs et d'espaces creux souterrains dans lequel circule de l’eau chaude, obtenue avec une chaudière et un fourneau à bois. Les plus grands comportent deux sections séparées, l'une pour les femmes, l’autre pour les hommes, construites sur le même modèle : un vestiaire et une salle de repos, une salle froide, une salle tiède et une salle chaude dans lesquelles sont situés des bassins. Dans les plus petits, hommes et femmes fréquentent le même établissement, mais à des horaires différents. À l’intérieur, le personnel masculin pour les hommes, féminin pour les femmes, s’occupe des clients sans qu’aucune mixité soit envisageable.
Espace social dont le rôle est essentiel dans la société marocaine, le hammam reste encore aujourd'hui très fréquenté par les femmes. Il représente un lieu de grande convivialité, comme le café pour les hommes. Confinées entre ses murs, elles se dévoilent, s’exposent dans le plus simple appareil, s’occupent de leur peau, de leurs cheveux, bref reprennent possession de leur corps, si souvent nié à l’extérieur. Mais plus important encore, le passage au hammam constitue un véritable ciment social. Rassemblées pendant des heures, les femmes discutent de tout, échangent des informations sur les affaires du quartier, propagent les derniers potins, se confient recettes et bonnes adresses. Et surtout, elles observent du coin de l’œil les jeunes filles susceptibles de devenir un jour les épouses de leurs fils. Sans voiles, sans fards, sans artifices, ces dernières se laissent voir au naturel. Impossible de tricher !
Pour les jeunes garçons, le hammam est une source intarissable de découvertes et représente le symbole de l’enfance. Ils y font leurs premiers pas au côté de leur mère, dans l’espace réservé aux femmes, jusqu’à leur circoncision, c’est-à-dire jusqu’à 6-7 ans. Au milieu des corps dénudés, les jeunes garçons observent et apprennent beaucoup sur l’autre sexe et sur eux-mêmes. Ils engrangent des souvenirs qui alimenteront plus tard rêves et fantasmes… Une fois qu'il est circoncis, plus question de laisser entrer un garçon chez les femmes. Il doit dorénavant fréquenter le côté des hommes, ce qui marque son entrée dans le monde inconnu des adultes et son acceptation par ses pairs. Pour les hommes, le hammam est un lieu neutre, où les différences de statut s’évaporent, et qui sert avant tout à la toilette et la relaxation.


Premiers pas aux bains
La femme se rendant au hammam se prépare à y passer l’après-midi. Revêtue de sa plus belle lingerie, elle se charge de tout l’attirail nécessaire : seau, natte, sandales, serviettes et produits de beauté. Au vestiaire, elle laisse ses habits, mais garde sa lingerie pour traverser les salles, jusqu’à la plus chaude. Elle s’installe sur sa natte et enduit sa peau de savon noir.
Tranquillement allongée, elle peut alors se laisser aller à observer ses voisines. Les silhouettes, filiformes ou enrobées, apparaissent à travers les rideaux de brumes, luisantes sous les gouttelettes d’eau. Dans la pénombre et la chaleur, le corps s’alanguit, l’esprit s’évade, les soucis disparaissent, les pensées se font brumeuses. Quand la chaleur devient trop difficile à supporter, que la gorge et les lèvres brûlent, elle mord dans un citron ou va déambuler dans les salles à la recherche d’eau froide. Lorsqu’une gommeuse (kessala) se libère, elle vient chercher la baigneuse et la conduit dans la salle tiède. À l’aide d’un gant en crêpe noir (kiss), elle la frictionne des pieds à la tête. Les soins peuvent alors commencer. Pendant que ghassoul ou henné sont placés en masque sur les cheveux, les plantes des pieds, les coudes et les genoux sont frottés avec une pierre ponce naturelle. Le corps peut être lui aussi enveloppé de henné, mais certaines lui préfèreront l’huile d’amande douce ou le ghassoul. Pendant ce temps, dans la salle, les enfants sont lavés à grands coups de seaux d’eau par leurs mères. Une fois libérés, ils se promènent sans perdre une miette du spectacle qui s’offre à eux : une multitude de corps dénudés qui se frôlent, se touchent, s’entremêlent… Les plus courageuses font appel à la masseuse. Pliés, pétris, malaxés, les membres souffrent, les visages se crispent, puis les corps se détendent dès que le massage prend fin. Pour conclure le rituel, la douche permet de laver une dernière fois corps et chevelure. Emmitouflée dans des serviettes, la baigneuse se rend dans la salle de repos et s’allonge. Séchée, parfumée, reposée, elle peut alors se rhabiller et regagner son foyer…
Quant aux hommes, ils se rendent au hammam au moins une fois par semaine pour une toilette complète. Pour eux, pas question d’y rester plus longtemps que nécessaire. Savon noir, henné et ghassoul ne font pas partie de leur univers où seuls shampooing et savon ont droit de cité. En maillot de bain, caleçon ou slip, voire caleçon long, ils se lavent la plupart du temps dans la salle chaude - plus chauffée que celle des femmes - où ils se font gommer, rincer et parfois masser. Très rapide, leur visite dure de 30 à 45 minutes, ce qui ne laisse guère de temps pour les bavardages...

 
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