Rien ne résume mieux le caractère
profond d’une civilisation que l’architecture
de l’habitat traditionnel. La maison n’est
pas seulement le lieu où l’on vit,
elle est tout à la fois une extension du
moi, une métaphore de la société,
une représentation du monde, l’interprétation
symbolique d’une cosmogonie. Le riad est à
cet égard parfaitement exemplaire. Jusqu’au
moindre détail, sa conception reflète
les traits de la culture marocaine dans ce qu’elle
a de plus identitaire. Depuis
les hauts murs aveugles qui, par refus d’ostentation
et respect de l’autre, ne permettent pas de
distinguer de l’extérieur la demeure
du riche de la masure du pauvre – «
Ne bâtis pas de façon à avoir
un regard sur la cour de ton voisin ; ne bâtis
pas de façon à ce que ton voisin ait
un œil sur ta maison », dit le Prophète
dans l’un de ses hadiths - jusqu’à
la stricte organisation spatiale qui, à l’intérieur,
hiérarchise autour du patio les sexes et
les générations sans pourtant faire
obstacle aux rapports affectifs, tout y traduit
un idéal de vie, une vision de la place de
l’homme dans l’univers. Est-ce parce
que nous vivons un temps d’atomisation sociale
que le modèle du riad, avec tout ce qu’il
suggère de chaleureuse intimité et
de solidarité familiale, séduit bien
au-delà des frontières du Maroc, au
point d’apparaître comme l’emblème
de son art de vivre ? Cette véritable riadmania
traîne un cortège de bienfaits –
tous les savoir-faire marocains liés à
la décoration, depuis le tadelakt jusqu’à
la ferronnerie ou la passementerie, connaissent
à l’étranger un succès
foudroyant – mais aussi d’excès
: combien voit-on aujourd’hui de maisons banales
se parer en toute illégitimité du
nom de riad ou de dar ? Ce n’est évidemment
pas le cas des demeures d’exception que nous
vous décrivons dans ce numéro de «
Couleurs » (voir p. 52). Chacune à
sa manière renvoie l’image d’un
Maroc extraordinairement inventif et vivant, où
le respect des traditions n’est pas l’expression
d’une nostalgie paralysante, mais un tremplin
pour l’élan créatif.