Les étrangers fortunés venaient en hiver profiter d’un climat toujours clément
Winston Churchill venait y peindre, Alfred Hitchcock y tourna des scènes de L'Homme qui en savait trop, Jacques Brel en parlait comme du « rêve civilisé que l'on souhaite croiser plus souvent »… Depuis près d'un siècle, La Mamounia séduit les grands de ce monde.
Ce dessin hyperréaliste semble dater des années 40
Mai 2009… La salle du Palais des Congrès de Marrakech ne désemplit pas. Trois jours durant, c'est tout le mobilier de La Mamounia qui part aux enchères. Les acquéreurs viennent de France, d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, d'Afrique Noire… pour s'offrir une part de légende. Les 5 000 lots mis en vente atteignent des prix souvent peu raisonnables, allant de deux à quarante fois leur estimation. Un couple de Marocains acquiert pour 40 000 euros une paire de bustes d'atlantes parés de coquillages et de nacre estimée entre 800 et 1 200 euros. Mais quand il s'agit de La Mamounia, il est évident qu'on ne compte pas. Palace à la renommée internationale – certains sont même allés jusqu'à dire qu'il serait plus connu dans le monde que la ville qui l'abrite –, il a vu durant des décennies défiler têtes couronnées, chefs d'État, hommes politiques, écrivains, stars de la scène et de l'écran…
Réalisé dans les années 20 par les architectes Henri Prost et Antoine Marchisio pour répondre, selon Mourad Khirredine dans l'ouvrage Marrakech et La Mamounia (ACR Éditions), à « l'attente de dépaysement que le touriste étranger, déjà nourri de littérature orientaliste et de rêves exotiques, espérait trouver dans ces lieux », il doit son nom au fils du sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, Mamoun, à qui, au XVIIIe siècle, son père offre en cadeau de mariage un jardin d'une quinzaine d'hectares, nommé Arsat al-Mamoun, où il fait construire un petit pavillon.
Dès les débuts du Protectorat, l'hôtel et le casino, bâtis dans ce qu'il reste du parc princier – six hectares, soit à peine un peu plus du tiers du domaine originel – attirent les célébrités du monde entier, parmi lesquelles Maurice Chevalier, Édith Piaf, Joséphine Baker, Pierre Balmain, Jane Fonda, Marcello Mastroianni, Colette, Marguerite Yourcenar, le Général de Gaulle – à qui on dut, dans l'urgence, faire construire un lit à sa taille – et bien sûr Winston Churchill qui, dès 1935, vient y séjourner plusieurs semaines par an. À sa épouse, Clémentine, il écrit en décembre de cette même année qu'il se trouve dans « a wonderful place », et à Franklin Roosevelt, en 1943, il déclare que « c'est la vue la plus belle au monde entier ». Après la conférence d'Anfa à Casablanca, il invite d'ailleurs le président américain à venir par lui-même vérifier la réalité de cette affirmation.
Les lieux inspireront au Premier ministre britannique de nombreux tableaux qu'il peindra dans les jardins de l'hôtel. En 2008, l'une de ses toiles immortalisant un coucher de soleil sur l'Atlas Sunset over the Atlas Mountains a été adjugée 420 000 $ lors d'une vente aux enchères à New York. Deux ans plus tôt, un autre de ses paysages marocains avait été vendu plus d'un million de dollars.
À partir de 1950, le palace fait le bonheur du monde du cinéma, à commencer par les acteurs qui y séjournent régulièrement – Charlie Chaplin, Gary Cooper, Marlène Dietrich… – mais aussi des réalisateurs qui ne pouvaient trouver décor plus somptueux. Eric von Stroheim y tourne en 1953 Alerte au Sud. En 1955, Yves Allégret réunit Michèle Morgan et Pierre Brasseur pour réaliser Oasis, premier film français en Cinémascope. La même année, Alfred Hitchcock pose ses caméras à La Mamounia pour L'Homme qui en savait trop, avec James Stewart et Doris Day.
Dès lors, on ne compte plus les personnalités qui s'y sont succédé, des Rolling Stones à Nelson Mandela en passant par Bill Clinton, Barbara Hendrix, Sylvester Stallone ou encore Richard Nixon et Jimmy Carter. Si à lui seul le lieu justifie un tel succès, il n'explique pas tout… La Mamounia sans son personnel ne serait pas La Mamounia. Comme le souligne Taoufik Aït El Haddad, chef concierge du palace : « Nous formons une seule et même famille au service d'un seul objectif : servir le client de la façon la plus parfaite. » Et ce, quelles que soient leurs demandes… Trouver des artichauts hors saison, faire venir un mouton pour l'Aïd el Kebir ou réserver dans la minute la meilleure table de Marrakech ne l'effraie pas. « Chaque client de La Mamounia est particulier. Pour lui, nous nous devons de trouver une solution à ce qui pourrait paraître impossible. »
Des anecdotes croustillantes ?
Non, rester discret fait aussi partie des qualités du personnel du palace… On nous parlera simplement de cet architecte italien, client fidèle, qui, à chacune de ses venues, demande une voiture à l'aéroport, fait envoyer les valises à l'hôtel et, avec femme et enfant, accomplit le trajet à pied. Ou encore de ce client russe qui, en excursion dans le désert, souhaite qu'on lui transfère ses bagages par avion privé, puis, au dernier moment, décidant de rentrer en Russie, demande au concierge de changer également la destination des bagages. Seul Mohamed Ennassiri, directeur des réservations, osera prononcer un nom… celui de Kate Winslet. Il se trouve que c'est lui qui, le jour de la sortie du film Titanic, a eu le privilège de l’accompagner en voiture. Pour le reste… motus !
Des secrets, la Mamounia en recèle. Intrigues amoureuses, caprices de stars, tractations secrètes ou rencontres politiques au sommet… on ne peut qu’imaginer tout ce que ces murs ont vu et entendu, sans jamais rien laisser transpirer. La belle mystérieuse a enfin rouvert ses portes… Marrakech a retrouvé sa confidente.
Le salon d’honneur au début des années 20
L'hidalgo de la Mamounia
Il aimait à se définir comme « le doyen de la Mamounia ». Pendant près de trente-cinq ans, jusqu'à son décès en 2005, Adolfo Velasco a possédé une galerie d'antiquités à l'intérieur du palace. La boutique Dior l'a aujourd'hui remplacée. Prince des élégances, il recevait chez lui têtes couronnées, artistes, écrivains, personnalités politiques… tous ceux, ou presque, qu'il habillait naguère. Mannequin dans les années 50 – il a été le premier homme à défiler sur un podium – il se lance dans la haute couture vingt ans plus tard. Parmi ses clientes figurent la reine d'Angleterre, la princesse Margaret, Jackie Kennedy, Elisabeth Taylor, Farah Dibah, Barbara Hutton… Dans sa maison, mitoyenne du Jardin Majorelle, il donnait les plus somptueuses des réceptions où se pressaient tant le gotha que de simples mondains. Mais tous, disait-il « ont le mérite de sortir de l'ordinaire ». À l'image de leur hôte… Depuis que son élégante silhouette n'arpente plus les couloirs de La Mamounia, le palace est un peu orphelin.
35 ans d'histoire(s)…
C'est Johnny Halliday qui, le 27 mai 1975, inaugure le premier livre d'or – les ouvrages antérieurs semblent avoir disparu – par ces mots : « Merci de votre gentillesse. À bientôt. » Célèbres ou inconnus, ils sont des centaines à avoir laissé leurs impressions dans ces pages. Extraits…
« La Mamounia reste toujours le rêve civilisé que l'on souhaite croiser plus souvent. Ici on trouve tout ce qui peut manquer à un homme du Nord. »
Jacques Brel, 10 février 1976
« En témoignage de reconnaissance pour un fabuleux accueil et une exceptionnelle gastronomie dignes des plus grandes traditions d'hospitalité,
d'élégance et de goût du Royaume. Ici on a su porter l'art de recevoir à la perfection. Il est naturel que ce soit le Maroc qui nous donne cet exemple ! »
Jacques Chirac, 24 février 1987
« En souvenir d'un séjour véritablement inoubliable à La Mamounia dont la réputation n'est pas surfaite. Au contraire, nous avons, ma femme,
ma délégation et moi-même, été comblés au-delà de nos espérances. »
Abdou Diouf, 12 avril 1987
« To a home away from home. » Kirk Douglas, 19 décembre 1987
« La première fois à Marrakech veut dire la première fois à La Mamounia. Deux rêves mythiques jusqu'à hier et maintenant deux réalités encore plus extraordinaires que le mythe. »
Bernardo Bertollucci, 1989
« La Mamounia, c'est l'accord parfait du soleil, de la gentillesse, du bon goût et du calme. »
Charles Aznavour, 1990
« With our appreciation to the management and staff for their kindness and consideration. We wish we could stay longer. »
Ronald Reagan, 16 octobre 1991
« We appreciate the hospitality at your beautiful hotel. »
Jimmy Carter, 1995
« Yours is an unique and very comfortable hotel. We have had a splendid stay and we shall be back. »
Kofi Annan, 1998
« With our gratitude for your gracious hospitality and welcome to this superb hotel in this beautiful city. We hope to return for a longer stay. »
Hillary Clinton, 1999