Elle est née d’un péché,
le plus suave de tous : la gourmandise… La
légende veut en effet que le sultan Youcef
ibn Tachfine, qui avait ici établi son campement,
se soit tant gavé de dattes qu’une
palmeraie poussa autour de sa tente. Ce fut le berceau
de Marrakech… Dix siècles se sont écoulés,
et la Ville Rouge, épicurienne et sensuelle,
n’a pas renié son péché
originel… Les siècles l’ont ornée
d’une inégalable parure de mosquées
et de palais, de médersas, de riads et de
jardins qui auraient pu en faire une ville musée
orgueilleusement figée dans sa splendeur.
Elle a su au contraire s’ouvrir au monde et
faire son miel de mille et un courants intellectuels
et artistiques venus d’ailleurs, au point
de symboliser, bien plus que Rabat, Tanger ou Casablanca,
le prodigieux élan vital du Maroc d’aujourd’hui.
Loin d’être écartelée
entre le passé et le présent, elle
en réussit la synthèse avec une confondante
virtuosité. Ainsi est Marrakech, qui toujours
semble osciller entre les extrêmes, bourricots
et 4 X 4, barbus en djellabas et minets peroxydés,
souks et boutiques branchées, modestie souriante
des petites gens de la médina et arrogance
tapageuse de l’élite autoproclamée
des people, villas princières et derbs surpeuplés,
décibels hystériques des boîtes
de nuit et silence méditatif des zaouïas…
Contradictions ou jeu de miroirs ? Marrakech, attachée
à son histoire et tournée vers l’avenir,
est à la fois vaniteuse et pudique, ostentatoire
et discrète, extravertie et réservée,
pieuse et fêtarde… Sans doute est-ce
à cause de ce télescopage permanent
entre hier et aujourd’hui, de ces antinomies
bizarrement si bien maîtrisées, que
cette ville a une âme. Et c’est cette
âme que dans ce numéro nous souhaitons
vous faire découvrir…