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Histoire secrète

Le sultan Moulay Abd-er-Rahman devant les murs de Meknès en 1856.


Le sultan Moulay el Hassan en 1887.
Derrière les murs du Palais

Texte : Corinne verner
Photos : DR gracieusement fournies par la Maison de la Photographie (Marrakech)

Au Maroc, l'hospitalité fonde la vie sociale autant que la pudeur, la réserve, voire le secret : l'étranger ne pénètre ni dans les mosquées, ni dans certains mausolées de saints, ni dans les résidences royales où pendant des siècles, à l'abri de plusieurs ceintures de remparts crénelés, s'est jouée une vie sociale très dense, faite de grande politique comme de menus agréments. Divers travaux et témoignages permettent aujourd'hui de décrire un peu de cette intimité palatiale.

Un palais impérial est un organisme vivant qui se doit de répondre à de multiples fonctions : protection, habitation, réception, agrément, culte religieux, stockage et administration car, à la différence des demeures bourgeoises ou des palais privés, il abrite le pouvoir central. De fait, on le désigne en arabe sous le nom de Dar el Makhzen. Ses procédés de construction ne recourent à aucune technique particulière. Extérieurement, nulle prétention architecturale. Comme les modestes maisons des médinas, il n'est bâti qu'avec de la terre enduite au mortier de chaux. Mais aux habituelles terrasses se substituent des toitures à deux ou quatre pentes couvertes de tuiles émaillées, qui sont l'apanage des édifices de prestige. De plus, un palais est une architecture militaire : une carapace de murailles bastionnées le protège, qui combine enceintes périphériques et enceintes intérieures confiées à la surveillance constante d'un corps de garde spécifique. Sanctuaire inviolable, son organisation interne reproduit le modèle-type de la maison à patio, mais en l'amplifiant si considérablement qu'on ne peut le décrire qu'en termes de complexe palatial.

Une cité dans la cité
Les formules d'agencement sont en fait extrêmement variables. Un palais dilate le plan traditionnel d'une maison en une juxtaposition successive de corps d'habitation qui n'obéit pas à un schéma rationnel particulier : il n'y a bien souvent ni axe, ni centre. Toutefois, les réseaux de communication sont très élaborés. Intercalés entre deux remparts parallèles, des couloirs extérieurs à ciel ouvert servent au transport du matériel des soldats et aux parades militaires. Au sein du palais, une pièce ne devant jamais servir à accéder à un autre lieu, les différents groupements de bâtiments (dars, riads, pavillons, cours, hammam, mosquée et dépendances) sont reliés par toutes sortes de voies de passage qui composent un véritable labyrinthe. Allongés ou coudés, à ciel ouvert ou couverts de toitures, les couloirs destinés aux officiels sont toujours différents de ceux réservés aux domestiques. D'innombrables cours, distinctes des cours d'habitation, servent de plaque tournante, tandis que certaines portes démultipliées font office de nœud de communication et de poste de filtrage.
Le lieu par lequel on accède au palais est généralement le méchouar, grande cour de réception pourvue d'écuries où sont logés chevaux et mules des ambassades. Mais un palais dispose également de plusieurs portes d'accès sur rue. Les magasins y sont nombreux et immenses. Qu'ils soient souterrains ou en surface, ils conservent les vivres autant que les objets de luxe, le matériel de guerre et d'harnachement, et préservent ainsi de la famine ou d'un siège éventuel. Comme un palais dispose d'espace en abondance, les pièces d'habitation ne présentent pas les proportions très étirées des modestes maisons citadines, généralement agrandies latéralement par des arcades, des alcôves ou des pièces de réserve. L'ensemble, foisonnant de décors, y est d'un raffinement extrême : parvis de mosaïques et de marbre importé d'Italie, lambris de zelliges polychromes et de plâtre sculpté, plafonds et corniches de cèdre ciselé ou peint, exécutés sur place par des artisans de renom que l'ouvrage mobilise plusieurs années consécutives.
Enfin, tout palais possède sa mosquée du vendredi, pourvue d'un minaret et d’un oratoire privé. Les salles d'apparat et leurs annexes sont ornées de bandeaux épigraphiques ciselés dans le plâtre ou la faïence, qui répètent inlassablement des formules religieuses. Selon une tradition remontant au XIIe siècle, d'immenses jardins jouxtent le complexe pour, autant que le méchouar, satisfaire aux fonctions de réceptions. Ces espaces d'agrément, égayés de jeux d'eaux et parfumés de fleurs d'orangers, sont désignés sous le nom de `arsa, « vergers ». Ils comportent souvent des pavillons de plaisance (menzeh), dont les façades ouvrent sur un magnifique plan d'eau. On y tient des parties de campagne à la belle saison.


Un raffinement extrême est toujours la caractéristique des intérieurs de l’aristocratie marocaine.


Le Palais Batha à Fès en 1930 : un univers clos dont les murs abritent une véritable oasis.


La sortie du sultan de l’un de ses palais (ici à Meknès) est toujours l’occasion d’un déploiement de fastes.

Le témoignage de Gabriel Veyre
Sur ces fonctions de réception et d'agrément dévolues aux palais impériaux, on dispose du précieux témoignage de l'ingénieur français Gabriel Veyre. Ancien opérateur des Frères Lumière, il est engagé en 1901 à la cour de Moulay Abd el-Aziz pour enseigner au jeune sultan, alors âgé de vingt ans, l'art de la photographie. Dans un récit qu'il publie dès 1905, Gabriel Veyre raconte les détails de son aventure. Dans le palais de Marrakech, il passe le clair de son temps dans ce qu'il dénomme « la cour des Amusements », lieu de divertissement où, en l'absence d'ambassades, il initie progressivement le sultan à la photographie mais aussi au tennis, au football, à l'escrime, au trapèze, à la bicyclette puis à la motocyclette. Quantité d'animaux domestiques ou familiers évoluent autour de lui : des sangliers, des gazelles, des porcs-épics et des mouflons. Une partie de la cour est couverte d'une tente aménagée en salle de billard, où se retrouvent les hôtes européens.
Gabriel Veyre rapporte encore que ce palais de Marrakech compte quinze kilomètres de murailles hautes de huit à dix mètres et que des gardiens veillent à ses portes nuit et jour. Nulle salle de trône, nulle chambre royale. Au gré de ses envies, le sultan habite ici ou là. Le jeudi, le palais est interdit à tout visiteur. Ainsi les femmes peuvent évoluer librement à l'abri des regards indiscrets. Pour les divertir, il n'est pas rare que le sultan convoque un groupe de musiciens, à moins qu'il ne les initie à son tour aux joies de la photographie, de la bicyclette ou même de l'automobile. De belles promenades sont fréquemment organisées dans les immenses jardins de l'Aguedal attenant au palais, autour de l'étang où Moulay Hassan, le père de Moulay abd el-Aziz, aimait à naviguer sur un yacht à vapeur. Les ouvriers sont alors sommés de disparaître car, lorsque le sultan se déplace, ce doit être dans la plus grande discrétion : pour conserver la vénération de ses sujets, il lui est recommandé de se montrer à eux exclusivement à l'occasion des grandes fêtes. Lorsqu'il reçoit troupes ou tribus venues lui rendre hommage sur la place du méchouar, son entrée est précédée du lourd déverrouillage d'une porte massive. Une annonce retentit : « Sidna ! », répétée de bouche en bouche par les portiers et les esclaves. Le sultan paraît alors vêtu de blanc, abrité sous un parasol de velours vert qui est un attribut du pouvoir chérifien.
Tous les deux ans, la cour déménage à Fès et c'est une véritable ville – pas moins de 45 000 âmes – qui se met en mouvement. À elle seule, la tente du sultan requiert soixante chameaux pour son chargement. Le palais, vidé de tout habitant, est muré : toutes les issues, à l'exception d'une porte où veille un garde, sont maçonnées. Le palais de Fès comporte lui aussi une salle de billard, un tennis, une ménagerie, un dispensaire, une mosquée, des kiosques, des maisonnettes, des portiques, des cours, des écuries, une menuiserie et des jardins qui, dessinés par un horticulteur anglais, sont desservis par d'innombrables allées. Il abrite en tout trois mille personnes, dont un horloger, chargé de réparer et d'entretenir les trois mille montres et pendules de la résidence. C'est une pléthore de dépenses, dont Gabriel Veyre ne cesse de s'étonner. Dès son arrivée à Marrakech, il est stupéfait par les moyens mis à sa disposition pour aménager son laboratoire : cinquante-trois ouvriers, dix appareils photographiques et un lot considérable de fournitures. Dans le palais de Fès, où il suit la cour en 1902, il remarque qu'on ne cesse d'entreprendre transformations, réparations et embellissements divers. Nul effort ne doit être sacrifié à la sécurité, la fonctionnalité et l'esthétique des architectures palatiales...

La PALAIS ROYAL DE RABAT
Construit au sud de la médina de Rabat en 1864 et constamment agrandi depuis, le palais royal de Rabat compte un nombre invraisemblable de corps de bâtiments desservis par une infinité de cours. Y logent le Cabinet royal, la Cour suprême, les ministères de la Maison royale, du Protocole et celui des Habous (qui gère les fondations religieuses), les bureaux du Premier ministre, ainsi que le Roi et sa suite, ce qui représente deux milliers d'âmes. Le palais possède également sa propre mosquée et même un champ de courses de chevaux. À l'extérieur de son enceinte, il dispose bien sûr d'un méchouar (cour d'honneur où le roi reçoit les actes d'allégeance), ainsi que de grands jardins.

Les palais privés
Fès, Marrakech, Rabat ou même Tanger regroupent dans leurs beaux quartiers un certain nombre de palais privés construits au début du XXe siècle, qui furent les résidences des hauts dignitaires de la cour. À Fès, le palais de Tayeb el Mokri, Ministre des finances sous le règne du sultan Moulay Hafid puis Pacha de Casablanca de 1927 à 1947, occupe trois hectares, jardins et vergers compris. À Marrakech, Dar el Bacha, le palais de Si Thami el Glaoui, caïd de l'Atlas rallié aux Français pendant le Protectorat, reçut en son temps les personnalités les plus éminentes. Une partie est aujourd'hui résidence royale, donc interdite à la visite. Le palais du Mendoub, à Tanger, racheté en 1970 par le célèbre milliardaire américain Malcom Forbes, fut mondialement réputé pour ses fastueuses réceptions et, redevenu propriété de l'Etat marocain, sert aujourd'hui encore de résidence aux hôtes de marque du Royaume.


Bibliographie
Dans l'intimité du sultan. Au Maroc (1901-1905). Gabriel Veyre. Éd. Afrique Orient, Casablanca, 2009. Urbanisme princier en Islam. Marianne Barrucand. Éd. Geuthner, Paris, 1985.