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La légende des Nass el Ghiwane

Enfants des quartiers pauvres de Casablanca, ils ont révolutionné la chanson marocaine dans les années 1970. Surnommés les « Rolling Stones du Maroc » par Martin Scorsese, les Nass el Ghiwane entretiennent la légende. Cette année a été marquée par la sortie de leur dernier album « Ennehla chama » — le 25e — et par un concert à l’Olympia. Retour sur un groupe mythique à travers l’histoire d'Omar Sayyed.

Fin des années 1940, préfecture de Hay Mohammedi, à la périphérie de Casablanca... Tous les dimanches, les habitants du quartier se retrouvent à Derb Moulay Cherif pour des joutes musicales qui durent jusqu’à la nuit tombée. Guembri gnawi, harraz hamdushi, hbila des Aïssawa, bendir des chanteurs populaires se côtoient… Leur culture musicale est leur seul bagage. Pour eux, arrivés sans un sou de leur campagne natale, elle est tout ce qui les relie à leur terre. Les parents d’Omar Sayyed viennent de Houara, entre Agadir et Taroudant. « Leur seule richesse était celle du cœur. Dans notre quartier, il n’y avait que des gens prêts à mourir pour l’Istiqlal. Profondément nationaliste, mon père aurait tout donné pour notre roi », explique Omar Sayyed. Cet engagement le rendra orphelin durant trois longues années. En 1953, son père est arrêté par la police française qui lui reproche son militantsme actif en faveur du retour d’exil de Mohammed V. En échange de sa libération, il doit quitter Casablanca dans l’heure. Il aura à peine le temps de passer prendre sa femme et ceux de ses enfants qui étaient présents à ce moment-là. Parti en vadrouille, Omar, alors âgé de 4 ans, ne sera pas du voyage. Recueilli par la sœur de la seconde épouse de son père, l’enfant trouve le temps long…
Sa principale distraction reste la « halqa » du dimanche.

« Sans que nous le sachions, ce brassage musical nous a enrichis, nous, enfants du quartier. » Parmi ces jeunes spectateurs se trouvent Boudjemaâ, Alal Yaala, Larbi Batma… Quelques années plus tard, à la fin des années 1960, c’est ensemble qu’ils rejoignent la troupe de Tayeb Seddiki et son « Masrah Annas » — théâtre des gens — qui exploite la seule forme d’expression existante à l’époque : la « halqa », qui mêle musique et chant. Ils montent une pièce, « El Haraz », qu’ils présentent en France, au Théâtre du Pont-de-Sèvres, en région parisienne. À leur retour, ils créent un groupe que rejoignent Abdelaziz Tahiri et Mohamed Saâdi, soutenu par Ali Kadiri, directeur du Théâtre municipal de Casablanca. « C’était un pari un peu risqué, à une époque qui affectionnait les crooners aux cheveux gominés, accompagnés d’un orchestre. Imaginez nous dans nos chemises bariolées, les cheveux longs et nous exprimant dans le langage des rues »! Pari risqué, mais pari gagné ! En juin 1971, ils se produisent en concert au Théâtre Mohammed V de Rabat, en première partie de l’Orchestre national. Ils entonnent des chansons qui resteront dans l’histoire, telles « El Sinya » ou encore « Ya banil Insan ». Elles dénoncent l’injustice, la corruption et appellent à l’amour de l’autre. Le succès est tel que le public refuse d’écouter l’Orchestre national. La véhémence de leurs textes et le subtil mélange des genres musicaux font que leur musique devient très vite celle des opprimés, des étudiants contestataires et des intellectuels de gauche. « Il y a chez Nass el Ghiwane la passion des racines. Ils n’inventent rien. Ils écoutent la terre de leur quartier, de leur ville et nous transmettent leurs rêves, leurs illusions et aussi leur amertume », explique Tahar Ben Jelloun.
Aux gamins de Hay Mohammedi vient se joindre le gnaoui Abderahmane Paca. L’aventure commence alors pour de bon. Leur premier 33 tours devient disque d’or en 1973. « Nous ne cherchions pas le succès. Nous voulions seulement faire quelque chose qui nous ressemble, quelque chose d’humain. Notre force, nous l’avons puisée dans nos faiblesses et dans nos handicaps. Nous étions des enfants du peuple, nous chantions ses blessures et ses rêves », explique Omar Sayyed tout en ajoutant que « si nous dénoncions les maux de notre société, nous ne voulions être récupérés par personne. C’est d’ailleurs pour cela que nous n’avons jamais eu de problème avec le pouvoir. Hassan II n’était pas contre les artistes, mais il nous avait prévenus : “Il ne faut pas que d’autres mangent l’ail avec votre bouche. Si nous avons fait quelques passages par le commissariat, nous n’avons jamais connu la prison ».
Leur musique déchaîne les foules. À chacun de leurs concerts, les fauteuils volent en éclats, les fans se jettent sur la scène… De cette révolution musicale et sociale, Ahmed el Maanouni fit un film en 1981.
Cette même année, Martin Scorsese le visionne : « Je faisais le montage de la Valse des Pantins. On travaillait la nuit pour ne pas être dérangé. La télévision était tout le temps allumée. Une nuit, vers deux ou trois heures du matin, commence un film intitulé Transes. J’ai tout de suite était fasciné par la musique. Elle devint une source d’inspiration pour mon film suivant, La Dernière Tentation du Christ, ainsi que pour Peter Gabriel qui en a fait la bande originale. Ce mélange de poésie, de musique et de théâtre permet de revenir à l’origine de ce qu’est la culture marocaine. Les Nass el Ghiwane chantent leur pays, leur peuple, leurs souffrances. » Ceux qu’il surnomme les « Rolling Stones du Maroc » connaissent un premier coup dur en 1974 avec la mort de Boudjemaâ. Puis deux autres encore : en 1993, avec le départ de Paca, et en 1997, avec le décès de Larbi Batma. De la première heure ne restent que Allal Yaâla et Omar Sayyed.
La légende, elle, semble éternelle. Preuve en a été donnée le 18 mai dernier. Trois générations s’étaient donné rendez-vous à l’Olympia pour applaudir ceux qui ont nourri leurs rêves… ou ceux de leur grand-père. « On voulait changer le monde, mais finalement, c’est le monde qui nous a changés », constate avec une pointe de regret Omar Sayyed. « Malgré tout, j’aime quand même à croire que nous en avons un peu changé l’image ».

 

 

 

 

TEXTE JULIEN BARRET & RENE GAST