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Editorial N° 7


Couverture N° 7 


par René Gast


Fès ou l'éternité de la mémoire

René Gast



Rares sont les cités dont le rayonnement culturel a égalé celui de Fès. Son rôle civilisateur ne peut guère être comparé qu'à celui que jouèrent en leur temps Athènes et Rome, Byzance, Grenade, Florence ou encore Paris. L'Europe a contracté envers elle une dette immense, que trop souvent encore elle résiste à reconnaître. En des temps où la toute-puissante Église
catholique refusait au nom du dogme la quête des savoirs, où sur les bûchers de l'Inquisition mouraient indistinctement Juifs, sorciers et savants hérétiques, où l'on brûlait les livres au nom du Livre, à Fès des lettrés musulmans, des médecins juifs et des humanistes chrétiens étudiaient ou enseignaient côte à côte.

Passeurs de mémoire, ils redécouvraient Platon et Aristote, Hippocrate et Galien ; chercheurs sans frontières, ils exploraient le corps humain, approfondissaient l'algèbre et la chimie, précisaient les connaissances géographiques, jetaient les bases de la sociologie ; bref, tolérants et ouverts au monde, ils inventaient une nouvelle «urbanité» qui reste encore aujourd'hui l'un des sommets de la civilisation.

Il est toujours troublant de constater avec quelle profondeur le monde immatériel de la pensée peut s'inscrire dans la mémoire des pierres. La beauté de Fès ne tient pas seulement à l'ornement de ses palais, de ses médersas et de ses mosquées, à l'univers fantastique, presque organique, de sa médina ; elle réside aussi dans l'esprit qui continue de souffler sur elle, dans cette âme qui l'anime, dans ce fond sans lequel il n'y a pas de forme...

Quel rapport établir entre les entrailles de la Ville Mère et les vertigineux espaces du désert ou de la montagne? Un seul, peut-être, mais il est capital : le Maroc ne peut s'expliquer que par la coexistence de ces deux univers. C'est en effet de l'Arabie Saoudite lointaine, des sables sahariens et des hautes vallées de l'Atlas qu'ont surgi, voilà un millénaire, les peuples fondateurs des villes impériales. Devenus citadins, parmi les plus raffinés du monde, ils n'ont pourtant jamais rompu le lien avec leurs origines, que durant des siècles ils ont continué d'évoquer à travers leur art et leur littérature. Parcourir comme jadis, à pied ou à cheval, les pistes ancestrales qui conduisirent nomades sahariens et montagnards berbères sur les sites des grandes cités, c'est aussi mener un voyage initiatique qui permet de s'immerger au plus profond de la mémoire marocaine...