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Le Maroc et moi






SERGE LUTENS

Vivre en plein cœur de Marrakech, loin des mondanités et de la frénésie ambiante. être un homme des Flandres, fasciné par le noir et « s’improviser créateur de couleurs » pour Christian Dior. Avoir été considéré comme fou, excentrique et rester insaisissable. Plus qu’un « nez », être un univers à soi tout seul. Plus qu’un nom, une marque, être une fragrance intemporelle au halo de mystère… On l’aura compris, on ne parle déjà plus de Serge Lutens, mais de l’œuvre de Serge Lutens. œuvre de vie, vie de créations dont lui seul connaît les secrets de mise en scène : décors, photos, maquillages et parfums jouent magnifiquement le jeu d’ombre et de lumière de leur créateur qui sait se dévoiler sans s’exposer, s’exposer sans se dévoiler. Avec son art des contrastes qui brouillent toute idée nette que l’on pourrait se faire de lui, il est l’inventeur de son propre mythe, à l’image de sa femme emblématique, visage poudré de blanc, diaphane et sanguine, opaque et omniprésente, brillante et noire. Il est ce créateur magicien pour qui « la mort n’existe pas », pour qui « la vie est un enchaînement de renaissances », créateur neptunien qui « n’est pas en quête de perfection, mais d’idéal ».
Jeune apprenti coiffeur, c’est dans un salon de luxe qu’il exercera pour la première fois son sens inné de la beauté et de l’innovation : à la fin des années cinquante, en pleine mode du chignon « choucroute », les clientes bourgeoises de la région lilloise ressortiront nuque dégagée et coupe au carré lisse. C’est le début du parcours atypique d’un esthète qui ne cessera de réaliser ses visions créatrices : en 1963, il frappe à la porte du prestigieux magazine Vogue qui lui confiera la mise en beauté — maquillages, coiffures et accessoires — des plus beaux modèles de l’époque.

 

 

 

 

 

 

En 1968, la maison Christian Dior l’appelle pour lancer sa première ligne de maquillage. Cette collaboration durera douze ans et propulsera la marque dans le secteur de la beauté. Il passe alors derrière l’objectif, révélant son style détonnant : teints blancs et couleurs intenses. Il réalisera également une série de photos d’après des portraits de peintres (Picasso, Modigliani…) pour une exposition qui fera le tour du monde, du musée Guggenheim de New York au Van Gogh Museum d’Amsterdam. En 1980, il prend en charge l’image internationale de la maison japonaise Shiseido, et lui crée sa première gamme de parfum avec, en 1990, « Féminité du Bois » : une fragrance construite autour du cèdre de l’Atlas, dont la tendance boisée influencera une nouvelle génération de parfums. En 1992 sont inaugurés, sous les arcades du jardin mythique, les Salons du Palais Royal. Une boutique d’exception, raffinée, luxueuse, pour une clientèle sélective en recherche d’un monde de senteurs hors norme. Entre temps, les éditions Assouline lui auront consacré deux livres exceptionnels, la monographie l’Esprit Serge Lutens et Serge Lutens, une projection de l’évolution stylistique de son œuvre. C’est en 1968, au hasard d’un voyage, qu’il découvre Marrakech « une ville intacte, minuscule, presque sans voitures, un village ! » dont il pensait qu’elle ne changerait jamais… À travers la ville Ocre, « ville exceptionnellement humaine », c’est tout le Maroc qu’il découvre. Aujourd’hui, il restaure dans la médina une maison achetée en 1974, avec, peut-être, l’idée d’en faire un jour un conservatoire de parfums rares et anciens, et réside dans la Palmeraie d’où il sort peu. Et s’il semble nostalgique d’une Marrakech plus confidentielle, d’une époque où seuls quelques originaux avaient l’audace de s’installer, il continue sa balade au clair de lune, au clair de ses bougainvilliers et de ses fleurs de cactus, au clair-obscur de ses inspirations.

Nom et prénom ?
Lutens, Serge.

Lieu de naissance ?
Lille.

Marié ? Des enfants ?
Célibataire, veuf, jamais marié, un enfant.

Profession ?
Toutes et aucune.

Qu’aimez-vous le plus au Maroc ?
Le Maroc.

Qu’aimez-vous le moins au Maroc ?
Le Maroc.

Qu’aimez-vous le plus chez les Marocains ?
Les Marocains.

Qu’aimez-vous le moins chez eux ?
Cela dépend des personnes. Cela serait de même avec les Français, les Anglais. Je ne peux préciser, c’est le fait de la rencontre.

Votre ville préférée ?
Ma chambre.

Vos paysages préférés ?
Ceux qui se proposent comme un choc visuel, mental, qui vous remettent au jour. Le Maroc les propose en abondance.

Le lieu qui symbolise le mieux le Maroc ?
Les tombeaux saâdiens à Marrakech.

Le lieu au Maroc où vous pourriez vous installer pour toujours ?
Toujours… si Dieu le veut ! Où je suis actuellement.

Avez-vous des projets au Maroc ?
Toujours. Je les laisse dans le silence tant que je ne les ai pas accomplis. Ce sont eux qui donnent la réponse.

Votre meilleur souvenir au Maroc ?
C’est le Maroc. Il y en a des milliers : olfactifs, artisanaux… j’ai été ébloui !

Le mot qui symbolise le mieux le Maroc ?
Royal !

à quelle époque de l’histoire marocaine auriez-vous aimé vivre ?
Les images sont trompeuses et changer d’époque est une illusion. Vivre à travers une autre époque dans un autre temps, je serai peut-être mort !

Quel aspect de la culture marocaine admirez-vous le plus ?
J’aime cette définition de la culture : « La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié ». L’hospitalité est une culture.

Une adresse au Maroc où dîner en tête-à-tête ?
Chez moi, avec moi.
Une adresse au Maroc où dîner entre amis ?
Se réunir entre amis, c’est fêter un événement ensemble.
S’il n’y a pas d’événement, c’est autre chose.

Votre plat marocain préféré ?
La cuisine marocaine a les facettes de la Méditerranée et du monde arabe. Les influences qu’elle a reçues sont innom-brables. Raymond Oliver disait de la cuisine marocaine qu’elle était la meilleure du monde !

Si le Maroc était une saveur ?
Incontestablement, le cumin.

Si le Maroc était une odeur ?
Incontestablement, le cumin.

Si le Maroc était une couleur ?
Du blanc au noir, le Maroc décline un nombre de tonalités inouïes : au nord, c’est le blanc, en passant par les ocres,
les rouges, les pourpres jusqu’au noir... au sud. Les couleurs sont toutes exprimées en kaléidoscope.

Si le Maroc était un bruit ?
Le bruit d’un envol d’oiseaux.

Si le Maroc était un toucher ?
Il serait presque une lecture des doigts, une façon de lire
les étoffes.

Si le Maroc était une femme ?
On dirait « la Maroc », elle serait très belle.

Si le Maroc était un homme ?
On dirait « le Maroc ».

Si le Maroc était un animal ?
Il serait un cheval.

Votre écrivain marocain préféré ?
Quelques fois, Tahar Ben Jelloun pour certaines descriptions d’ambiances. Beaucoup d’autres… !

Le plus beau livre écrit sur le Maroc par un Occidental ?
Il y en a eu de très nombreux, bien sûr. Leur vision est occidentale, de fait. J’aime beaucoup les Jardins et la Maison arabes au Maroc, de Jean Galotti (1926).

 

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